LA LETTRE
« Encor moi ! mais lisez, c'est ma lettre dernière. Du cri de votre sang je vous fatigue en vain , Et je n'en puis troubler votre calme divin : L'homme de Dieu qui prie est sourd a ma prière. De peur qu'un tel secret ne vienne à transpirer, Cachez-vous pour la lire et pour la déchirer ; Brûlez-la , cette lettre , a quelque lampe sainte , Comme un écrit profane, aux regards interdit;
Mais si vous la brûlez sans répondre à ma plainte, 0 mon père, soyez maudil î
» Oui , mon père ! ce mot vous fait rougir de lionle. Ce fils dont le silence endormait vos remords , Vous l'avez cru couché dans la poudre des morts : Pour réclamer ses droits du sépulcre il remonte. Pâle, il a dit : Je souffre. Il a soif, il a faim ; Mais d'implorer du marbre on se lasse a la fin. Puisque de vous toucher votre fils désespère , En vous disant encor ce qu'il vous a tant dit; Puisque vous restez moine et n'osez être père : 0 mon père, soyez maudit!
» Au temps où vous m'aimiez, enfant, sans les comprendre,
Que de fois de ce front j'écartai les chagrins,
Quand mes doigts innocents se jouaient dans les grains
Du rosaire sacré que vous me laissiez prendre !
« Le profane ! » disait ma mère doucement;
Et de veiller sur moi vous faisiez le serment.
0 vous qui chaque jour, eu baisant ce rosaire, Parjurez le serment qu'alors il entendit, Et du pied, loin de vous, repoussez ma misère, 0 mon père, soyez maudit !
» Quelle était envers vous la faute involontaire De celle qu'a puni votre dur abandon ? Elle a, dans un transport bien digne de pardon, Révélé le secret qu'elle devait me taire. Vos pieds, depuis ce jour, n'ont plus passé le seuil Que je devais franchir en suivant son cercueil. L'amour dans votre sein brûlait encor peut-être; De son souille glacé la peur le refroidit ; Vous fûtes criminel pour ne le point paraître : 0 mon père , soyez maudit !
» La première a l'église, hélas! et la dernière, Elle espéra long-temps fléchir votre courroux. Là , dans l'ombre tous deux, nous restions à genoux , Et tous deux nous pleurions; c'était notre prière.
Un seul mot, une lettre eut ranimé ces jours Que vous aviez au deuil condamnés pour toujours. Mais non-, l'humble victime était par vous proscrite Ce mot, jamais, jamais vos lèvres ne l'ont dit; Cette lettre, jamais vous ne l'avez écrite : 0 mon père , soyez maudit !
» Par votre robe, un soir, en baisant vos sandales. De mes petites mains j'osai vous arrêter-, Je ne sais quel effroi sembla vous transporter; Mais, repoussé par vous, je tombai sur les dalles. Ce coup tua ma mère, et plus tard j'étais là, Lorsqu'à son lit de mort elle vous appela. Votre cœur, cette fois, resta sourd à sa plainte; C'est un autre que vous dont le bras s'étendit Vers ce front qui de vous attendait l'huile saintei: 0 mon père, soyez maudit î
» Un autre, en l'exhortant, soutint de sa prière L'âme à qui votre voix refusa cet adieu ;
Penché vers le cercueil , dans la maison de Dieu , Un autre de ses mains y jeta la poussière. Sur la tombe déserte où je portais des fleurs , Jamais je ne trouvai la trace de vos pleurs. Une rose effeuillée, un débris d'immortelle A mon vœu le plus cher jamais ne répondit , En me disant : Ton père y vint prier pour elle. 0 mon père , soyez maudit !
» Je voyais, orphelin, naître et mourir l'année Sans qu'aucun être aimé sourît à mon réveil , Sans qu'une voix me dit au coucher du soleil : Quel bien avez-vous fait, enfant, dans la journée? Guidé par vous , par vous dans mon vol soutenu , Qu'aurais-je été ?. . . Sans vous que suis-je devenu ? Déchu, comme Satan, de ma splendeur première , Moi , qu'avec les démons le vice confondit, J'aurais été peut-être un ange de lumière. 0 mon père , soyez maudit !
» — Qu'avez-vous fait des biens laissés par votre mère — Je les ai dévorés ; j'en conviens 5 mais pourquoi?
Qui détourna mes mains d'en faire un fol emploi? Qui m'apprit que le vice enfantait la misère? C'était votre devoir; l'avez-vous rempli? Non. Avais-je a respecter ou mon père ou mon nom ? Pour m'éloigner du mal je n'eus ni l'un ni l'autre; Nul ne me le montra ; rien ne m'en défendit. Vous m'en faites un crime , et ce crime est le vôtre 0 mon père, soyez maudit!
» Je veux, de l'or 5 quêtez chez vos nobles Romaines Vous dites que le pauvre a des droits sur cet or ; Si j'ai plus de besoins, je suis plus pauvre encor , Abandonné par vous aux passions humaines. Celle qui dans mes bras mourut en vous aimant , De ne vous pas trahir m'imposa le serment; Je l'ai fait; vous savez que j'y serai fidèle, Et dans son froid dédain votre cœur s'enhardit; Il m'écrase a plaisir sous mon respect pour elle . 0 mon père, soyez maudit!
» Mais je l'aurai, cet or, demain, cette nuit même. Toi qu'en vain j'ai prié, toi qui ne m'entends pas,
Dieu sourd comme mon père, il n'était donc qu'un pas De la débauche au meurtre , et du meurtre au blasphème. A minuit, d'Albano les abords sont déserts, Et les cris d'un mourant s'y perdront dans les airs; Mon stylet, je le tiens 5 celte nuit sera sombre 5 D'Ascagne le tombeau peut cacher un bandit ; Là j'attendrai qu'on passe, en murmurant dans l'ombre : 0 mon père, soyez maudit!
» D'où vient que je frissonne , et quel effroi m'arrête? C'est à vous de trembler : le meurtrier, c'est vous. Quand l'airain cette nuit frappera douze coups, Vous sentirez d'horreur se dresser votre tête. Minuit fera sur vous passer tous mes frissons : Vous verrez devant moi s'écarter les buissons; Vous me verrez courir de ma retraite obscure Comme un tigre caché qui vers le sang bondit; Vous entendrez ce cri sortir de la blessure : 0 mon père , soyez maudit !
» Si ma tête ici-bas doit rester impunie,
Vous n'en aurez pas moins le remords du forfait ;
Si je meurs pour le mal que vous même aurez fait , De mon supplice encor vous aurez l'agonie. Dans ces murs où, vivant, je n'ai pu pénétrer, Mort, de mon souvenir je veux vous torturer, Agiter devant vous ce fer encore humide, Tacher vos vêtements du sang qu'il répandit. Et tracer sur l'autel, de sa pointe homicide: 0 mon père, soyez maudit!
» Je veux que de vos yeux la rebelle paupière Se rouvre malgré vous, quand du pas lourd des morts Vous m'entendrez venir dans vos noirs corridors ; Je veux vous apparaître a votre heure dernière ; Je veux que sous vos mains le divin crucifix Prenne en vous menaçant les traits de votre fils, Et que dans une angoisse impossible a décrire , Sur les portes du ciel , a votre âme interdit , Vous lisiez en mourant ce que je vais écrire : 0 mon père, soyez maudit! »