‹ Derniers chantsChapitre 22 sur 65 · LE RETOUR DE L ÉGLISE · texte numérisé non relu

LE RETOUR DE L ÉGLISE

Sur les flèches de marbre et les dômes pieux , Les palais crénelés de la cité ducale, Jamais ciel embaumé des parfums qu'elle exhale N'a versé les splendeurs d'un jour plus radieux. Jamais zéphyr plus doux n'a rafraîchi pour elle Dos jardins Boboli la verdure éternelle.

194 m MIRACLE.

L'abondance et la vie assiègent ses abords;

Son peuple en souriant s'éveille ; Tout est bruit, mouvement, lumière sur ses bords,

Tout est bonheur comme la veille.

Ainsi le deuil sur nous jette son crêpe affreux,

Et l'aube, qui revêt le même habit de fête,

Les roses dans les mains, les roses sur la tête,

Se lève comme aux jours où nous étions heureux.

Le soleil suit encor sa route accoutumée ;

La brise qui soufflait passe encor parfumée;

11 rend , ce même fleuve , un murmure aussi doux ;

Des mêmes feux son cours s'enflamme : • Ainsi le même espoir vit sur le front de tous ,

Quand l'espoir est mort dans notre âme.

Un être a disparu , tout manque à Vanina ; Et, cet être adorable, il ne manque a personne On le nomme pourtant; on le plaint; on frissonne En demandant quel mal sitôt le moissonna.

Mais de qui scra-t-il le cher et triste rêve? Que le tour du soleil ou commence ou s'achève, Qui rêvera toujours sou sourire ingénu ,

Hors l'inconsolable victime?

Il laisse a peine un vide aux cœurs qui I Ont connu ;

Dans le sien il laisse un abîme.

Seule, elle vint remplir un douloureux devoir. Et, seule, elle revient pour être seule encore. Elle reverra seule un nouveau jour éclore ; Seule, elle reverra tomber l'ombre du soir. Que lui font et les fleurs et leur fraîche peinture, Et les flots, et la brise, et toute la nature ? L'azur du ciel que seul on regarde toujours

Pour nos tristes yeux perd ses charmes : Sombre comme la nuit est le plus beau des jours

Qu'on ne voit qu'à travers ses larmes.

Hélas! c'était hier, et qu il est loin , ce temps Où, d'un pied matinal, elle allait en cachette

196 UJN MIRACLE.

Chercher dans ces joyaux qu'à prix d'or on achète , Pour contenter Léa, quelques riens éclatants. Ravie, elle rentrait d'ivresse palpitante; Mais de qui désormais combler la douce attente? Reverra-t-elle encor l'objet d'un fol amour

Venir d'une course légère, En regardant ses mains, lui dire a son retour :

Que me rapportez-vous , ma mère ?

Qu'il est grand , ce salon que Léa remplissait! Qu'il est morne et désert ! sur cette mosaïque , Où vient mourir du jour l'éclat mélancolique, Sont épars les débris d'un jeu qui commençait : Le château dont son souille a causé la ruine, Près du frêle appareil de sa table enfantine. Triste et comme orphelin, son jouet préféré,

Plus loin , penche un front morne où brille Le nœud dont pour un bal ses mains l'avaient paré

Car, elle aussi, parait sa fille.

Ces témoins d'un bonheur envolé sans espoir, Ton siège vide, enfant, la soie encor froissée

Par l'empreinte qu'hier ton sommeil a laissée, Vanina les regarde et les fuit pour te voir. La voila dans la chambre où de ta voix si chère Le premier cri si doux lui dit qu'elle était mère, Et la chambre voisine est celle... Quelques pas

Lui rendront les traits qu'elle adore; Elle approche, s'arrête, et ne respire pas :

Insensée, elle écoute encore.

Son Iront découragé s'abaisse tristement.

\ ers la porte trois fois sa main s'est avancée;

Mais en vain, et trois fois sa main sans mouvement

Retombe de terreur impuissante et glacée.

Ce plaisir déchirant, elle veut le goûter,

En navrer ses regards, et ne l'ose affronter.

Le cœur lui manque enfin; ses pensers se confondent,

Elle succombe à ses combats , Se couche sur le seuil que ses larmes inondent ,

Et le baise en disant tout bas :

« Hier l'espoir me rendait forte; Mais mon cœur s'est brisé depuis.

Te voir pâle, immobile et morte.

Je ne puis. Léa, je ne puis!

» Des morts je sentirais la pierre Oppresser ta blanche paupière ; Car il est passé, cher amour.

Le temps où mon regard avide Se noyait dans l'azur humide De tes yeux qui s'ouvraient au jour.

» Je dirais, regardant ta tête:

A la couvrir la nuit s'apprête, Hélas ! et ses cheveux bouclés Seront là sur sa froide couche, Sans que jamais l'ivoire y touche Quand leurs anneaux seront mêlés

» Jamais plus je ne dois l'entendre , Au jour, de sou berceau descendre;

CHANT IV. lui)

Sur mon oreiller jamais plus Je ne te «lois, ma bien-aiméc Faire ta place accoutumée, \u bruit de tes petits pieds nus.

» Je ne puis! hier j'étais forte, Mais mon cœur s'est brisé depuis Te voir pâle, immobile et morte, .le ne puis, Léa, je ne puis.

» Pardon , ma lille , si ta mère Dans son amour te fut sévère !

Hélas! aurais-je pu prévoir Qu'un jour, a la porte étendue, Je dirais sans être entendue :

Es-tu morte sans m'en vouloir.1

» Quand on fe perd, l'être qu'ori aime, Le cœu'f retonVfie sur fhi-mêmé

Pour se reprocher tous ses loris ; Et l'heure où rien n'est réparable Est pour nous l'heure inexorable De la mémoire et des remords.

» Ah! je veux que lu me pardonnes, Que de tes bras tu m'environnes; Je le veux, ma fille, et je cours...

Mais si, pour que leur nœud m'enlace, Autour de mon cou je les passe.

Tes bras retomberont toujours.

» Je ne puis ! hier j'étais forte ; Mais mon cœur s'est brisé depuis Te voir pâle, immobile et morle, Je ne puis, Léa, je ne puis!... »

Elle dit, et, l'œil sec, tout à coup se redresse ;

Elle ouvre, elle entre; ô ciel!... mères, qui les sentez,

Ne me demandez pas de peindre son ivresse , L'excès presque divin de ses félicités.

Léa, qu'elle pleurait, Léa, morte la veille, Jouait dans son linceul souriante et vermeille ; Léa, plus belle encor de ses fraîches couleurs

Sous les plis de ce blanc suaire , Ouvrit ses petits bras et lui tendit les fleurs

De sa couronne mortuaire.

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