‹ Derniers contesChapitre 8 sur 32 · LA MAISON DU BONHEUP · texte numérisé non relu

LA MAISON DU BONHEUP

Là, tout n'est qu'ordre et beauté.

Luxe, calme et volupté!

Charles BACDELAinE, L'Invitation au voyage.

Deux beaux êtres humains se sont rencontrés ;\ cette heure dos années qui précède le tomber merveilleux de l'automne; à cette heure où, — telh^ que, sur de riches forêts, après une ondée d'orale, l'étoile du soir, — la Mélancolie se lève, illuminant de mille teintes mag^iques toutes les âmes bien nées.

Autrefois, — ô souvenancesdéjàlointaines ! — ces deux Ames, dès les premières aurores, apparurent natalement blanches et douées, à l'état nostalg-ique, d'une sorte de lang-uide passion pour les seules choses du Ciel. — On eût dit d'éternels enfants, destinés à mourir comme les oiseaux s'envolent et que le lis du matin serait la seule tleur oubliable sur leurs chastes tombes.

Mais ils étaient prédestinés à vivre, — et l'Humanité est venue avec ses luttes et ses stupeurs.

Elle et lui, l'un de l'autre isolés parle hasard des villes et des contrées, g-randirent, en dos milieux parallèles, sans se rencontrer jamais.

Au cours de Texistence, et sous tons les cieux, ils eurent donc à subir le salut des passants polis, aux yeux sourieurs, aux airs sagaces, aux admirations officielles, aux jugements d'emprunt, aux préoccupations oiseuses, aux riens compassés, aux cœurs .uniquement lascifs, aux politiques visées, aux calomnieux éloges, — et dont les présences,très distinguées, dégagent une odeur de bois mort. .

Ah ! c'est que tous deux avaient, comme nous, reçu le jour au sein triste de ces nations occidentales, lesquelles, sous couleur d'établir, enfin, sur la terre, le règne « régulier » de la Justice, vont, sedénuant, à plaisir, de ces instincts de l'en-Haut — qui, seuls, constituent l'Homme réel, — et préfèrent s'aventurer librement, désormais, au g"ré d'une Raison désespérée, à travers les hasards et les phénomènes, en payant chaque « découverte » d'un endurcissement plus sourd du coeur.

Au spectacle environnant de cet effort moderne, le plus sajre, humainement, — au.xyeux, du moins, des gens du « monde », — ne serait-ce pas de se laisser vivre, en vagues curieux, n'acceptant des années que les sensualités intellectuelles ou physiques, et sans autres passions que celle du plus commode éclectisme?

Cependant, Paule de Luçanges, ainsi que le duc Valleran de la Villethcars, dès leur juvénilité, commencèrent à ressentir beaucoup d'élonnement de faire partie d'une espèce où le dépérissement de toute foi, de tous désintéressés enthousiasmes, de

tout amour noble ou sacré, menaçait de cie\euir endémique.

Aucuns passe-temps ne pouvaient les dislrairede riuimiliaiit déplaisir qu'ils en éprouvèrent, encore presque enfants, sans, toutefois, le laisser transparaître, à cause d'une sorte de charité très douce dont ils étaient essentiellement pénétrés. Paule, velte, en sa beauté d'Hypatie chrétienne, était de la race de ces mondaines aux cœurs de vestales qui préservées mieux que les SanJ, les Saplio, les Sévii^-né, même, ou les Staël, de la vanité d'écrire, ^■ardent, très pure, la lueur virginale de leur inspiration pour un seul élu. Lui ne se disting^uait, en apparence, du commun des personnes de bonne compa;^^nie que, — parfois, — par un certain coup d'oeil bref, très pénétrant, un peu fixe et dont l'indéfinissable impression dissolvait ou inquiétait autour de lui les plus banales insouciances.

Tous deux, ainsi, voilaient, sous les irrcprochablcs dehors qu'imposent les convenances aux êtres bien élevés, les géniales facultés de méditation dont leur Créateur avait doté leurs esprits solitaires. Et, de jour en jour, ces singuliers adolescents, — autant que les despotiques devoirs d'un rang dont ils s'honoraient le leur pouvaient permettre, — s'éloignaient de ces mille distractions si chères, d'habitude, à la jeunesse élégante.

Ne perdaient-ils pas les heures dorées de leur printemps en de trop sou'geuses et sans doutes stériles réflexions touchant... par exemple, ces nébuleux problèmes, — réputés insignifiants, ennuyeux

OU insolubles — et auxquels, cependant une bizarre particularité de conscience les contraignait de s'intéresser?

— Peut-être.

— Mais il leur apparaissait qu'autour d'eux par exemple, l'Esprit de nos temps en travail, — qui s'etForce d'enfanter, pour la gloire d'un prestigieux Avenir, le monstre d'une chimérique Humanité décapitée de Dieu — les mettait en demeure, eux aussi, en ce qui concernait V humain de leurs êtres, d'opter, au plus secret de leurs pensées, entre leurs ataviques aspirations... et Lui.

Le récent idéal — (ce progressif Bien-être, toujours proportionnel aux nécessités des pays et des âges et dont chaque degré, suscitant des soifs nouvelles, atteste r/Z/w^o/rt» indéfini... par conséquent la fatale démence d'y conOner notre But suprême... i

— ne sut éveiller en leurs intelligences qu'une indifférence vraiment absolue. L'orgueilleux bagne d'une telle finalité ne pouvait, en efTet, séduire ou troubler, même un instant, ces deux consciences qui, tout éperdues de Lumière et d'humilité, se souvenaient de leur origine. Et ces réalitésde bâtons flottants — en qui se résolvent, d'ordinaire, les fascinants mirages à l'aide desquels le vieil opiun. de la Science dessèche les yeux des actuels vivants,

— ces « conquêtes de l'Homme moderne », enfin, leur semblaient infiniment moins utiles que mortellement inquiétantes, ~ étant remarqués, surtout, le quasi-simiesque atrophiementdu Sens-surnaturel iju'elles coûtent... et l'espèce d'ossification de i'àme

HISTOinES INSOLITES yS

qu'elles entraînent. Imbus d'un atavisme <^)L'i, en RÉALITÉ, COMMENÇAIT A DIEU, ils sc fiisscnt (oli 1 même afïamés!) refusés, d'instinct, certes! à céder, malgré l'exemple, les droits sacrés de leur aînesse consciente contre toutes les pâtées de lentilles vénéneuses dont un périssable Actualisme eût tenté de séduire leur inanition. Quant à cet Avenir, dont une éijdise de rhéteurs tôtus prophétisait la perdurable et sublime rutilance, ces deux jeunes cens hésitaient à s'infatuer au point de par trop oublier, aussi, qu'en fin de compte, ( — ne fût-ce qu'au témoiçnaçe criard de ces vin^t-six changements à vue dont ne cesse de nous assourdir, sous nos pieds, la menaçante géologie — et en passant même sous silence les fort troublantes révélations de l'astronomie moderne, — ) l'univers attesta, maintes fois, inopinément, être une salle trop peu sûre pour que l'on dût caresser une minute l'idée de jamais pouvoir s'y installer définitivement.

En sorte que tout le clinquant intellectuel de la Science, toutes les boîtes de jouets dont se paye l'âge mûr de l'Humanité, tous les bondissements désespérés des impersuasives métaphysiques, tout l'hypnotisme d'un Progrès — si magnifiquement naturel, éclairé par la providence d'un Dieu révélé et, sans lui, d'une vanité si poignante, — non, tout cela ne leur paraissait pas aussi sérieux, ni aussi iitiley en substance, que le tout simple et natal regard de l'Homme vers le Ciel.

Socialement, toutefois, il leur était difficile, en eux-mêmes, de condamner, à l'étourdie, l'évidence

74 DKRWLERS CONTES

de cet effort de tous vers la grande Justice, — vers une équité meilleure, enfin, que celle dont se lamente le Passé. Mais les résultats très précis, obtenus en appliquant ces théories humanitaires,

— empruntées, d'ailleurs, à l'éternel Christianisme,

— semblaient jusqu'à présent, — il fallait bien se l'avouer, — singulièrement en désaccord avec les admirables intentions de leurs partisans. Gomment ne pas reconnaître, en effet, que. les plus libres, les plus fiers et les plus jaloux de la Liberté, parmi les peuples, sont ceux-là même qui. les longs fouets ensanglantés aux poin^^s, supplicient le plus leurs esclaves, savent humilier le mieux leurs pauvres et, entre les forfaits à. commettre, ne préfèrent jamais que les plus vils?

Gomment éviter, par tous pays, le spectacle de ces triomphantes lupercales où les majorités — au patriotisme si lucratif, aux éloquences foraines, — exultent si gravement, et dont la sereine servihté,

— giratoire seulement aux uniques souffles de ces trahisons écœurantes philosophiquement situées au-dessous de toute pénalité comme de tout dédain,

— affirme outre mesure en quelle désespérante inanité s'aplatissent les révolutions? Et, pour conclure, cominent ne pas comprendre, sans effort, qu'étant donnée la loi de l'innée disproportion des intelligences, en leur diversité d'aptitudes, le prétendu règne d'une Justice purement humaine ne saurait être jamais que la tyrannie du Médiocre, s'autorisanl, gaiement, de quoi? du nombre! pour imposer l'abaissement à ceux dont le génie, consti-

UIST01HB8 INSOLITES 76

tuant, seul, l'entité même de l'Espiit-Humain, a, seul, de droit diuin, qualité pour en déterminer et diriger les lëgilimes tendances!

— Mais, sans daigner juger la mode actuelle des idées septentrionales, le noble sondeur et la belle songeuse, détournant les yeux, autant qu'ils le pouvaient, de l'énigmatique performance terrestre, résumaient toujours leurs méditations en cet ensemble de pensées :

— Qu'importe à la Foi réelle le vain scandale de ces poifjnées d'ombres, demain disparues pour faire place à d^ équivalents fantômes^

Qa importe (jumelles détiennent aujourd'hui y comme hier, comme demain, iccorce matérielle d'un Pouvoir dont l'essence leur est inaccessible ? Nul ne peut posséder d'une chose que ce qu^il en éprouve. Si cette chose est belle, noble, — enfin, divine d'origine, et qu'il soit, lui, d'essence vile, — c'est-à-dire d'une prudence d'instincts nécessairement abaissante, — la beauté, la noblesse, la divinité de cette chose, s' évanouissant immédiatement au seul contact du violateur, il n'en possé^ dera que son intentionnelle profanation, — àref, il n'y retrouvera, comme en toutes choses, que la vilenie même de son être, que l'écœurante, éclairée et bestiale médiocrité de son être : rien de plus, — Donc il n'ij a pas lieu de s'en irriter.

Tels s'attristant, peut-être, quelque peu, de ces fatalités de leur époque, — mais sans oublier qu'il fut des siècles pires, — et se recueillant, chaque jour, en ces visions que TArt le plus élevé sait olFrir

aux cœurs chastes et solitaires, ces deux promis de TEspérance, au défi des années, s'attendaient.

Cette disparité de nature entre eux et la plupart des dignes vivants de nos régions, ils ne l'avaient pas constatée au début de la vie. Non. Ces êtres d'au-delà s'étaient refusés longtemps à se rendre — même aux évidences les plus aflreuses, ou, les considérant comme passagères, les avaient pardonnées avec une indulgence jamais lassée. Les regards encore éblouis de reflets antérieurs à leurs yeux charnels, comment eussent-ils démêlé, à première vue, de quel enfer foncier se constitue la banalité sociale ! C'est pourquoi leur sensibilité crédule, toute imbue d'angéliques larmes, fut incessamment surprise, alors, et partagea mille mensongères — ou si médiocres « douleurs w, que celles-ci étaient indignes d'un tel nom. Longtemps il suffit, autour d'eux, de sembler dans une affliction pour que ces cœurs inextinguibles devinssent réchauffants, — et prodigues! et consolateurs!... Ah ! se dévouer, s'oublier ! quelle joie d'anges penchés sur ceux que l'on abandonne! Qu'importe si, le plus souvent, ceux-ci ne daignent se souvenir des « anges » que pour en critiquer, toujours un peu tard, l'humiliante irréalité !

Ainsi rayonna leur charité, ce passe-temps divin des justes, — même sur ces assoifl'és d'amusements dont le propre est de témoigner une sorte de rabique aversion au seul ressentir, môme obscur, de toutes approches d'âmes souveraines, tant l'idée seule que celles-ci puissent encore exister leur sem-

ilISTOIREA INSOLITES 77

ble insupportable, fatigante et révoltante. Oui, tous deux eurent la bienveillance de toujours se tenir cloii^Tiés de ce genre de personnes, pour leur épargner l'ennui de celte sensation toute naturelle.

Mademoiselle de Luçanges et le duc de la Villethéars subirent donc, chacun de leur côté, celte existence, jusqu'au jour mortel où, tous deux, presque en même temps, s'aperrurent que les suffocantes bouffées — émanant des lourds ébats de celte Médiocrité universelle — avaient répandu la contagion jusque sur leurs proches, leurs frères, leurs (( égaux », — la plupart de leurs princes et de leurs prêtres !. . .

Alors un froissement terrible d'âme les glaça, leur causa cette sorte de lassitude sévère qu'un Dieu-martyr seul peut surmonter devant le reniement de son disciple. Humiliés de se sentir quand même solidaires de cet envahissement si près d'eux monté, une tentation d'inespérance les prit, troubla leurs cœurs sacrés et peu s'en fallut qu'elle n'assombrît même, au plus secret de leurs croyances, jusqu'au sentiment de Dieu.

Elle ni lui n'étaient, en effet, du nombre de ces esprits-créateurs, trempés de manière à tenir tète fût-ce au scandale de toute l'Humanité et dont le fulgurant souffle d'infini refoulerait les plus rugissantes rafales : ce n'étaient que deux exquises intelligrences, merveilleusement douées, — que celle qualité d'épreuve fit fléchir, comme deux fleurs sous la pluie.

78 DERNIERS COîfTBS

Ils ne se plaignirent pas. — Seulement, ce devinrent, bientôt, deux âmes en deuil, désenchantées même du sacrifice et dont aucune fête ne pouvait augmenter ou diminuer le royal ennui amer.

Maintenant ils n'ont plus soif que d'exils. — « Plaindre? Comment juger 1 Que sert, d'ailleurs*/ Instants perdus. »

Un besoin d'adieux les étouffe, et voilà tout. Ils pensent avoir gagné le droit d'oublier. A peine s'ils daignent voiler parfois, sous la pâleur d'un sourire, leur indifférence morose. Devenus d'une clairvoyance inconsolable, ils portent en eux leur solitude. Ne pouvant plus se laisser décevoir, entre eux et la foule sociale la misérable comédie est terminée.

Aussi, dès l'instant conjugal où le Destin les a mis en présence, ils se sont reconnus, d'un regard, et se sont aimés, sans paroles, de cet irrésistible amour, trésor de la vie. — Oh! s'exiler en quelque nuptiale demeure, pour sauver du desastre de leurs jours au moins un automne, une délicieuse échappée de bonheur aux teintes adorablenieni fanées, une mélancolique embellie! — Jaloux de leur secret, sûrs de leurs pensées, ils se sont écrit Dispositions prises, ils partent, ils disparaissent, — devant se retrouver, non dans un de leurs lourds châteaux, où des visiteurs, encore... — mais en cette retraite bien inconnue qu'ils ont choisie et noblement ornée, au goiU de leurs âmes, pour y cacher leur saison de paradis.

La maison du Bonheur domine une falaise, là-

IIIfTOIRBS INSOLITIS 79

bas, au nord de France, puisqu'enfin c'est la patrie! Elle est enclose des murs verdoyants d'un i^rand jardin, formé d'une pelouse, tout en fleurs, au centre de laquelle, entre des saules et de grises statues, retombe, en un bassin de marbre, Télancée fusée de nei^'e d'un jet d'eau.

Deux latérales allées de très hauts arbres obscurs se prolongent solidairement. La solennité, le silence de cette habitation sont doux et inquiétants comme le crépuscule. Là, c'est un tel isolement des choses ! — Un rayon de l'Occident, sur les fenêtres — em[)ourprées tout à coup — de la blanche façade, — la chute d'une feuille qui, de la voûte d'une allée, tombe, en tournoyant, sur le sable, — ou quelque refrain de pêcheur, au loin, — ou telle fuite plus rapide des nuages de mer, — ou la senteur, soudain plus subtile, d'une touffe de roses mouillées qu'effleure un' oiseau perdu, — mille autres incidences, ailleurs imperceptibles, semblent, ici, comme des avertissements tout à fait étranges de la brièveté des jours.

Et, lorsqu'ils en sont témoins, en leurs promenades, les deux exilés ! alors qu'une causerie heureuse unit leurs esprits sous le charme d'un mutuel abandon, voici qu'ils tressaillent, ils ne savent pourquoi ! Pensifs, ils s'arrêtent : le ton joyeux de leurs paroles s'est dissipé !... Qu'ont-ils donc entendu ? Seuls, ils le savent. Ils se pressent, l'un à l'autre, la main, comme troublés d'une sensation mortelle ! Et le visage de la bien-aimée s'appuie, languissamment, sur l'épaule de sun ami ! Deux

8o DERNIERS CONTES

larmes tremblent entre ses cils, et roulent sur ses joues pâlissantes.

Et, quand le soir bleuit les deux, un serviteur taciturne, ancien dans l'une de leurs familles, vient allumer les lampes dans la maison.

— Mais la bien-aimée, — les femmes sont ainsi, — se plaît à s'attarder, par les fleurs, sur la pelouse, au baiser de quelque corolle déjà presque endormie. Puis, ils rentrent ensemble.

— Oh ! ce parfum d'ébène, de fleurs mortes et d'ambre faible, qu'exhale, dès le vestibule, la douce «iemeure ! Ils se sont complu à l'embellir, jusqu'à l'avoir rendue un véritable reflet de leurs rêves î

Auprès des tentures qui en séparent les pièces, des marbres aux pures lignes blanches, des peintures de forêts, et, suspendus aux tapisseries anciennes des murailles, des pastels, dont les visages sont pareils à des amies défuntes et inconnues. Sur les consoles, des cristaux aux tons de pierres précieuses, des verreries de Venise aussi, aux couleurs éteintes. Çà et là, cloués en des étoffes d'Orient, luisent, en éclairs livides, incrustés d'un très vieil or, des trophées d'armes surannées. — Dans les angles, de grands arbustes des Iles. Là, le piano d'ébène, dont les cordes ne résonnent, comme les pensées, que sous des harmonies belles et divines ; puis, sur des étagères, ou laissés ouverts sur la soie mauve des coussins, des livres aux pages savantes et berceuses, qu'ils relisent ensemble et dont les ailes invitent leurs esprits vers d'autres mondes.

HISTOIRES INSOLITES 8l

Et, comme mil ne possède, en effet, que ce qu'il éprouve, et qu'ils le savent, — et que ce sont deux chercheurs d'impressions inoubliables, ils vivent là des soirées dont le charme oppresse leurs ûmes d'une sensation intime et pénétrante de leur propre éternité. Souvent, en regardant l'ombre des objets sur les tentures séculaires, ils détournent les yeux, sans cause intelligible. Et les sculptures sombres, à l'entour de quelque grand miroir, — dont l'eau bleuAtre reflète le scintillement, tout à coup, d'un astre, à travers les vitres,

— et l'inquiétude du vent, froissant, au dehors, dans l'obscurité, les feuilles du jardin, — et les solennelles, les indéfinissables anxiétés qu'éveille en eux, lorsque l'heure sonne distincte et sonore, le mystère de la nuit, — tout leur parle, autour d'eux, cette langue immémoriale du vieux songe de la vie, qu'ils entendent sans peine, grâce à leur recueillement sacré. Tels, ne laissant point la dignité de leurs êtres se distraire de cette pensée qu'ils habitent ce qui n'a ni commencement ni fin, ils savent grandir, de toute la beauté de l'Occulte et du Surnaturel, — dont ils acceptent le sentiment,

— l'intensité de leur amour.

Ainsi, prolongeant les heures, délicieusement, en causeries exquises et profondes, en étreintes où leurs corps ne seront plus que celui d'un Ange, en suggestives lectures, en chants mystérieux, en joies délicieuses, ils puiseront de toujours nouvelles sensations de plus en plus vibrantes, extramortelles ! en cette solitude — qu'un si petit nom-

DERHIERS COTES

bre de leurs « semblables » se soucierait de jalouser. Incarnant, enfin, toute la poésie de leurs intelligences dans sa plus haute réalisation, leurs aurores, et leurs jours — et leurs soirs, et leurs nuits seront des évocations de merveilles. Leurs cœurs , passionnés d'idéal autant que d'éperdus désirs, s'épanouiront comme deux mystiques roses d'Idumée, satisfaites d'embaumer les hauteurs natales à quelque vasfue distance même, hélas ! des Jérusalem, — en Terre-Sainte, pourtant.

De même que, libres, ils ont distribué, simplement et de la manière la plus discrète, la presqutotalité de leurs vastes et austères fortunes à de ces déshérités — qu'en véritables originaux ils se sont donné la peine de chercher avec un choix j>atient, — de même, hostiles à toutes emphases, ils n'ont éprouvé, nullement, le besoin de se « jurer qu'ils ne se survivraient pas l'un à l'autre. Non. — Seulement, ils savent très bien à quoi s'en tenir là-dessus.

Au parfait dédain de tout ce qui les a déçu loin du désenchantement brillant de leur monde d'autrefois, ils ont jeté, d'un regard, à leur exentoura^^e, oublié déjà, l'adieu glacé, suprême, claustral, que la mélancolie de leur joie grave n.' regrettera jamais. Ils sont ceux qui ne s'intéressent plus. Ayant compris, une fois pour tonteSj de quelle atroce tristesse est fait le rire moderne, de (juelles chétives fictions se rej)aîl la sagesse purement ferre à terre, de quels bruissements de hochets se puériHsent les oreilles des triviales mul-

IIISTOIRKS I.XSOMTKS 8t

titudes, de quel ennui désespéré se constitue la frivole vanité du mensonge mondain, ils- ont, pour ainsi dire, fait vœu de se contenter de leur bonheur solitaire*

Oui, ces auçustes êtres (exceptionnels ! i, s'estimant avoir j^agné la paix, sauront conserver inviolable la maçie de leur isolennent. Persuadés, non sans d'inébranlables motifs, que l'unique raison d'être (en laquelle cherchent, fatalement, à réaliser leurs semblancrs) de ceux-là qui, errants et froids, ne peuvent être heureux, consiste à troubler, d'instinct, s'il leur est possible, le bonheur de ceux-h\ qui savent être heureux, ces divins amants, pour sauve^^arder la simplicité de leur automnale tendresse, se sont résolus à l'éîçoïsme d'un seuil strictement ignoré, strictement fermé. — Inhospitaliers, plutôt, jamais ils ne profaneront le rayonnement intérieur de leur logis, ni les présences, — qui sait î — des familiers Esprits émus de leur souverain amour, en admettant a chez eux », ne filt-ce que par ((uelque hasardeux soir d'ouraçan, tel banal, voire illustre, étranger. Ils ne risqueront sous aucun prétexte du Destin, le calme de leur indicible, — à jamais imprécis — et, par conséquent, immuable ravissement. Plus sages que leurs aïeux de lEden, ils n'essayeront jamais de savoir pourquoi ils sont heureux, n'ayant pas oublié ce que coûtent ces -sortes de tentatives. Au reste, ne désirant d'autrui que cette indifférence' dont ils espèrent s'être rendus dignes,- il se trouve qu'un

assentiment inconscient du monde la leur accorde volontiers.

Bref, sous leur toit d'élection, ayant, paraîl-il, mérité d'en haut ce privilèg^e, devenu si rare, de pouvoir se ressaisir quand même dans l'Immortel, ces deux élus, — magnifiques, bien qu'un peu pâles, — sauront défendre attentivement, — c'està-dire en connaissance de cause, — contre toutes atteintes « sociales », leur tardive félicité.

LtS AMANTS DE TOLEDE

A Monsieur Emile Pierre.

11 eiH donc fit' juste que Dieu condamnât l'Homine au Bonheur?

Une des réponses de la Théologie romaine ci l'objection contre la Tache originelle.

Une aube orientale rougissait les granitiques sculptures, au fronton de i'Offîcial, à Tolède — et, entre toutes, le Chien-r/ui-porte-ime-lorcheenflcimmée-dans-sa-ffiieiile , armoiries du Saint- Office.

Deux figuiers épais ombrageaient le portail de bronze : au delà du seuil, de quadrilatérales marches de pierre exsurgeaient des entrailles du palais, — enchevêtrement de profondeurs calculées sur de subtiles déviations de la montée et de la descente. — Ces spirales se perdaient, les unes dans les salles de conseil, les cellules des inquisiteurs, la chapelle secrète, les cent soixante-deux cachots, le verger même et le dortoir des familiers ; ' — les autres, eu de longs corridors, froids et inter-

minables, vers divers retraits... — des réfectoires, la bibliothèque.

En l'une de ces chambres, — dont le riche ameublement, les tentures cordouanes, les arbustes, les vitraux ensoleillés, les tableaux, tranchaient sur la nudité des autres séjours, — se tenait debout, cette auror'e-là, les pieds nus sur des sandales, au centre de la rosace d'un tapis byzantin, les mains jointes, les vastes yeux fixes, un maiçre vieillard, de taille géante, vêtu de la simarre blanche à croix rouge, le long- manteau noir aux épaules, la barrette noire sur le crâne, le chapelet de fer à la ceinture. Il paraissait avoir passé quatre-vingts ans. Blafard, brisé de macérations, saignant, sans doute, sous le cilice invisible qu'il ne quittait jamais, il considérait une alcôve où se trouvait, drapé et festonné de guirlandes, un lit opulent et moelleux. Cet homme avait nom Tomas de Torquemada.

Autour de lui, dans l'immense palais, un effrayant silence tombait des voûtes, silence fonné des mille souffles sonores de l'air que les pierres ne cessent de glacer.

Soudain le Grand-Inquisiteur d'Esj^agne tira Tanneau d'un timbre que l'on n'entendit pas sonner. Un monstrueux bloc de granit, avec sa tenture, tourna dans l'épaisse muraille. Trois familiei*s, cagoules baissées, apparurent : — sautant hors d'un étroit escalier creusé dans la nuit, — et le bL>c se referma. Ceci dura deux secondes, un éclair î Mais ces deux secondes avaient suffi pour qu'une lueur • rouge^ réfractée par quel({ue soulerraim;

RISTOinSS INSOLITES 87

salle, éclairât la chambre ! et qu'une terrible, une confuse rafale de cris si dérhfrants, si aiçus, si alfreux, — qu'on ne pouvait distin^'-uer ni pressentir Tà^eouie sexe des voix qui les hurlaient, — passât dans rentrebâillement de cette porte, comme une lointaine boniï'ée d'enfer.

Puis, le morne silence, les souffles froids, et, dans les corridors, les ani^les du soleil sur les dalles solitaires qu'à peine heurtait, par intervalles, le claquement d'une sandale d'inquisiteur.

Torquemada prononça quelques mots à voix basse.

L'un des familiers sortit, et, peu d'instants après entr(^rcnt, devant lui, deux beaux adolescents, presque enfants encore, un jeune homme et une, jeune fille, — dix-huit ans, seize ans, sans doute- La distinction de leurs visag"es,de leurs personnes, attestait une haute race, et leurs habits — de la {)lus noble élégance, éteinte et somptueuse — indi- ([uaient le rang- élevé qu'occupaient leurs maisons. L'on eût dit le couple de Vérone transporté à Tolède : Roméo et Juliette!... Avec leur sourire d'innocence étonnée, — et un peu roses de se trouver ensemble, déjà, — tous deux regardaient le saint vieillard.

— (( Doux et chers enfants », dit, en leur imposant les mains, Tomas de Torquemada, — « vous, vous aimiez depuis près d'une année (ce qui est longtemps à votre âge), et d'un amour si chaste, si profond, que tremblants, l'un devant l'autre, et les yeux baissés à l'église, vous n'osiez vous le dire.

C'est pourquoi, le sachant, je vous ai fait venir ce matin, pour vous unir en mariage, ce qui est accompli. Vos sages et puissantes familles sont prévenues que vous êtes deux époux et le palais où vous êtes attendus est préparé pour le festin de vos noces. Vous y serez bientôt, et vous irez vivre, à votre rang-, entourés plus tard, sans doute, de beaux enfants, fleur de la chrétienté.

«Ah! vous faites bien de vous aimer, jeunes cœurs d'élection ! Moi aussi, je connais l'amour, ses effusions, ses pleurs, ses anxiétés, ses tremblements célestes ! CVst d'amour que mon cœur se consume, car l'amour, c'est la loi de la vie ! c'est le sceau de la sainteté. Si donc, j'ai pris sur moi de vc us unir, c'est afin que l'essence même de l'amour, qui est le bon Dieu seul, ne fut pas troublée, en vous, par les trop charnelles convoitises, par les concupiscences, hélas î que de trop longs retards dans la légitime possession l'un de l'autre entre les fiancés peuvent allumer en leurs sens. Vos prières allaient en devenir distraites! La fixité de vos songeries allait obscurcir votre pureté natale ! Vous êtes deux anges qui, pour se souvenir de ce qui est réel en votre amour, aviez soif, déjà, de l'apaiser, de l'émousser, d'en épuiser les délices!

« Ainsi soit-il ! — Vous êtes ici dans la Chambre du Bonheur : vous y passerez seulement vos premières heures conjugales, puis, me bénissant, je l'espère, de vous avoir ainsi rendus à vousmêmes, c'est-à-dire à Dieu, vous retournerez, dis-

histoihe* insolites 89^

je, vivre de la vie des humains, au rang" que Dieu

vous assia;"na. »

Sur un coup d'oeil du Grand-Inquisiteur, les familiers, rapidement, dévêtirent le couple charmant, dont la stupeur — un peu ravie — n'opposait aucune résistance. Les ayant placés vis-à-vis l'un de Taiitrc, comme deux juvéniles statues, ils les enveloppèrent très vite l'un contre l'autre de largues rubans de cuir parfumé qu'ils serrèrent doucement, puis les transportèrent, étendus, appliqués cœur auprès du cœur et lèvres sur lèvres, — bien assujettis ainsi, — sur la couche nuptiale, en cette étreinte qu'immobilisaient subtilement leurs entraves. L'instant d'après, ils étaient laissés seuls, ;\ leur intense joie — qui ne tarda pas à dominer leur trouble — et si grandes furent alors les délices qu'ils goûtèrent, qu'entre d'éperdus baisers ils se disaient tout bas :

— Oh î si cela pouvait durer l'éternité !...

Mais rien ici bas, n'est éternel, — et leur douce étreinte, liélas! ne dura que quarante-huit heures.

Alors des familiers entrèrent, ouvrirent toutes larges les fenêtres sur l'air pur des jardins : les liens des deux amants furent enlevés, — un bain, qui leur était indispensable, les ranima, chacun dans une cellule voisine. — Une fois rhabillés, comme ils chancelaient, livides, muets, graves et les yeux hagards, Torquemada parut et l'austère vieillard, en leur donnant une suprême accolade, leur dit à l'oreille :

— Maintenant, mes enfants, ({uc vous avez passé

go DERNIERS CONTES

par la dure épreuve du Bonheur, je vous rends -'. la vie et à voire amour, car je crois que vos prières au bon Dieu seront désormais moins distraites que par le passé.

Une escorte les reconduisit donc à leur pala's tout en fête : on les attendait; ce furent des rumeurs de joie !...

Seulement, pendant le festin de noces, tous les nobles convives remarquèrent, non sans étonnement, entre les deux époux, une sorte de çêne guindée, d'assez brèves paroles, des regards qui se détournaient, et de froids sourires.

Ils vécurent, presque séparés, dans leurs appartements personnels et moururent sans postérité, — car, s'il faut tout dire, ils ne s'embrassèrent jamais plus — de peur... de peur que cela ne

RECOMxMENÇAT I

Page 1