LE SADISME ANGLAIS
A Monsieur Joris-Karl Huysmans.
Maxim» debelur puero reveronlia.
Sentences scolaires.
Diverses correspondances de l'étranger, publiées récemment dans les journaux parisiens, donnent à entendre que les enfanls vendus en Angleterre pour y subir toutes flétrissures finissent, de rebnts en rebuts, par se perdre en des spirales d'infamie et de misère si sombres que l'œil ne saurait se résoudre à les y suivre.
Or, si Ton en croit des bruits qui circulent •<\ Londres, il paraîtrait que tel n'est même pas le sort de plusieurs de ces pauvres petits êtres et que, sous peu de temps fsi des influences marquantes n'étouffent pas un tardif cri de justice), certains rapports inattendus menacent d'éclairer d'une lueur d'horreur toute nouvelle l'ensemble des faits acquis à la vérité déjà par les cinq attestations du Comité supérieur d'enquête. Peut-être allons-nous apprendre, cette fois, jusqu'à quel désiré d'atrocité compassée peuvent se porter, dénaturés par les
excès, non seulement un grand nombre d'hystér ques vieillards , mais une partie de la jeuness actuelle d'outre-Manche.
La Pall Mail Gazette se réserve, sans doute, après de très secrètes recherches, les révélations PRÉCISES dont nous ne pouvons encore prendre l'initiative, Nous nous décidons cependant à publier aujourd'hui — afin de laisser simplement pressentir au public res[)rit de ces révélations plus ou moins prochaines — un certain entretien que nous eûmes, vers la fin du printemps de cette année même (c'est-à-dire quelques semaines avant le bruit provoqué parles scandales de Londres) avec deux jeunes et célèbres littérateurs anglais, alors qu'un soir, aux Champs-Elysées, nous eûmes Vagrèment de les rencontrer.
Les nommer serait une inconvenance qu'il ne faudrait pas trop nous défier, toutefois, de commettre.
La coïncidence, entre ce qu'ils nous déclarèrent ce soir-là, sur le ton de causerie le plus naturel du monde, avec les récits, avérés aujourd'hui, de la Pall Mail Gazette, nous fait un devoir de porter à la connaissance du lecteur le tout spécial excédent d'affirmations inquiétantes qu'ils émirent en cette conversation.
Comme l'un et l'autre se répandaient en doléances bizarres sur la « frivolité » des vices de notre décadence :
— Oh ! répondis-je, on sait que les étrangers ont coutume d'affecter, en France, une austérité do
UISTOIRES 1N80UTKS qS
mœurs (jui leur permet de traiter Paris de Babylone, de Gomorrhe et de Gapoue, en profitant, tout bas, de cette même licence qu'ils condamnent si haut.
— C'est la fjualité de votre libertinaj^e que dédaignent quelques étrangers! répliqua l'un de ces gentlemen ; et ce n'est que par curiosité qu'un Anglais sérieux effleure, en passant, vos trop futiles plaisirs. Les nôtres, chez nous, sont, vraiment, d'un confort supérieur. — Tenez :
Et, à grands traits, ils se mirent l'un après l'autre à nous esquisser cette organisation, si connue aujourd'hui, de la Traite des vierges : cette exportation, par jour, d'une moyenne de trente à cincpiante enfants de huit à treize ans, celte mise en coupe réglée de toute virginité, de toute pudeur humaine. Ils s'étendirent en savantes variations sur le viol et sur les moyens dont on se sert, làbas, pour l'accomplir commodément, soit en certaines demeures de Londres, soit en certains vieux châteaux anglais perdus dans les brumes. Chambres matelassées, oubliettes perfectionnées, anesthésiques et voilures de sûreté défilèrent sur leurs langues avec une verve sinistre qui eût confondu Anne Radcliffe. C'était par milliers et par milliers qu'ils évo(juaient les victimes de l'hypocrite lubricité de leurs compatriotes, et, chose étrange I ce n'était que cette hypocrisie qui paraissait les indigner.
— Bah! répondis-je, un peu surpris, — voilà bien les poètes! Ces abus se passent à Londres
g4 DERNIERS CONTKS
comme à Pétersbourç, à New -York, à Vienne, ici même, et dans toutes les grandes villes. C'est le droit du seigneur, demeurant toujours le même et se monnayant, à présent, en droit du patron sur « ses petites ouvrières », du propriétaire sur ses bonnes, du passant sur les atFamées. C'est le Prog"rès. La faim, l'isolement, les mauvais traitements de la famille, la paresse, le pavé, les guenilles, l'exemple, l'idée d'un bien-être, d'une sorte d'acre vengeance sont partout des moyens qui dispensent les libertins d'employer la force.
Ceci est éternel, et les chiffres fournis par les statistiques européennes sont tels qu'il sera difliciie d'y remédier de longtemps. Paris, je vous assure, n'a que faire de chambres matelassées et personne, même, ne trouve nécessaire de prier un orgue de Barbarie de jouer sous les fenêtres, comme dans Fucddès, pendant l'instant psychologique, attendu que les Parisiennes ne jettent pas les hauts cris pour si peu. Elles s'en vont, leur salaire en poche, en chantonnant // bacio, les Cerises ou Tant pis pour ellet et tout est dit. — Je ne vois donc pas pourquoi vous reprochez à Paris les facilités qu'il offre, au contraire, à vos assouvissements.
L'un de mes interlocuteurs, avec un sourire pâle et fatigué, secoua la tète :
— A Paris, les jeunes filles, les enfants ne crient pas, dites-vous?... Ehl c'est là, justement, ce que plusieurs connaisseurs, et nous, entre autres, nous leur reprochons l... Voilà bien les Français avec leurs sens d'oiseaux! Pour quelques innocentes pri-
vautés, quelques jeux d'enfants, quelques faveurs banales, les voilà se croyant des princes de la Débauche! En vérité, nous sommes plus... sérieux.
— Ah? répondis-je.
Après un moment de silence :
— Au fond, — continua tranquillement celui des deux promeneurs qui venait de parler, — pour connaître et comprendre les préférences passionnelles d'un [)euple, la nature^ enfin, des sens dont son ori^anisrae, en général, est pénétré, je dis qu'il u*est pas inutile de méditer, d'approfondir les impressions dominantes que laissent dans Tesprit, à cet éi^ard, les œuvres de son exprinieur favori, de son Poète national. Ce que « chante w, en elFet, celui-ci, les autres l'accomplissent — ou rêvent de l'accomplir.
Voyons : en France, vous avez votre Victor Hugo par exemple, dont les œuvres crèvent de santé, de morale convenue et de solennelles vieilleries : tous le lisent. Donc, la dominante des préférences sensuelles de la majorité des Français est exprimée eu ses ouvrages, et la simplicité, toute primitive, de vos joies libertines en fait foi.
Nous... c'est autre chose. Notre poète vraiment national est Algernon Charles Swinburne, dont le génie ou le talent sont également hors ligne : les éditions de ses œuvres se succèdent et s'épuisent, tous les ans, par vingt et trente mille volumes. Il est, on peut le dire, sous tous les yeux, en Angleterre. Donc, la dominante de ce qu'il exprime, en
gÔ DERNIERS CONTES
ses rêves sensuels, correspond le mieux à celle des sens de la majonlé des Anglais.
Mon raisonnement, croyez-le bien, est fort solide ; et pour vous mieux laisser comprendre de quelle nature peuvent être, entre les voluptés défendues, celles que nous rêvons et préférons, — de quel genre sont les sens, enfin, de la majeure partie des tempéraments anglais, — je ne vois rien de mieux que de vous citer — en les prenant, au hasard, dans son œuvre (et entre cent mille, tous de la même nature d'impression) — que de vous citer, dis-je, tels ou tels passages d'entre les poèmes de Swinburne. Vous comprendrez, alors, à l'instant même, ce que nous regrettons de ne point trouver à Paris,
Voici donc un fragment pris, au hasard, encore une fois, de Tun de ses derniers poèmes, Anactoria. Celle qui parle est une jeune fille amoureuse; elle s'adresse à son amie, autre jeune fille de la môme île.
Et mon interlocuteur me récita, d'une voix féline et caressante, le passage suivant, du grand poète anglais.
Traduction littérale :
(( Je voudrais que mon amour te tuât : rassasiée de ta vie, j'aspire à ta mort. Oh! trouver des moyens douloureux pour te tuer! des moyens intenses , des superflus de douleurs ! te torturer amoureusement, laisser souffrir ta vie vacillante sur les lèvres, extraire ton âme en des tortures trop douces pour tuerl
HISTOIRK» INSOLITES 97
(( Oli I que ne puis-je, mêlée à ton sang et fondue en toi, mourir de ta peine et de mon plaisir ! Ne te cliAtierais-je pas d'une agonie raffinée ? Ne saurais-je pas te faire souffrir dans la perfection, affecter de torturer les porcs sensibles, faire étinceler tes yeux de pleurs de sang et d'un éclat d'angoisse ! frapper la douleur de la douleur comme on frappe la note de la note, saisir le médium du sanglot dans ta gorge, prendre tes membres vivants et en repétrir une lyre d'innombrables et impeccables agonies ! Ne saurais-je pas le repaître de fièvre, de famine, de soif, convulser de spasmes de torture {)arfaits ta bouche parfaite, faire frissonner en toi la vie, l'y faire brûler à nouveau et arracher ton âme même à travers ta chair !
« Cruelle, dis-tu ? Mais l'amour rend ceux qui l'aiment aussi savants que le Ciel et plus cruels que l'Enfer 1 Et moi, l'amour m'a rendue plus cruelle à ton égard que la mort à l'égard de l'homme. Fussé-je celui qui a créé toutes choses pour les détruire une à une, et si mes pas foulaient les étoiles et le soleil et les âmes des hommes comme ses pas les ont toujours foulées, Dieu sait que je pourrais être plus cruelle que Dieu.
(( — Ah ! plût aux dieux que mes lèvres, inharmonieuses, ne fussent que des lèvres collées aux charmes meurtris de ta blanche poitrine flagellée ! qu'au lieu d'être nourries du lait céleste, elles le fussent du doux sang de tes douces petites blessures ! Que ne puis-je les sentir avec ma langue,
ces blessures ! et goûter, depuis ton sein jusqu'à ta ceinture, leurs faibles gouttelettes ! Que ne puis-je boire tes veines comme du vin et manger tes seins comme du miel !... Que ta chair n'est-elle ensevelie dans ma chair ! »
— Ainsi, conclut-il, l'énorme, l'immense succès de ces vers dans toutes les classes de la société anglaise prouve — comprenez-le, de grâce ! — que ces images sont les préférées de nos sens, de notre imagination, de notre tempérament national : en d'autres termes, c'est ainsi que nous... aimons, que nous comprenons principalement les plaisirs de l'amour, et par conséquent c'est ainsi que nous les RÉALISONS, quand notre fortune nous le permet.
— Hein ? m'écriai-je.
— Mais, sans doute ! acheva paisiblement le jeune gentleman : pourquoi pas? Ces milliers d'enfants et de toutes jeunes tilles enlevés, achetés et exportés chez nous, servent, je vous l'atteste, à nous procurer le genre de délices voluptueuses dont parle notre poète national ; nous épuisons, parfois, sur leurs personnes, la série des plus douloureux raffinements, faisant succéder aux tortures des tortures plus subtiles. Et si la mort survient, nous savons faire disparaître ces restes inconnus.
L'enivrant spectacle de leurs souffrances et de leur beauté nous procure des ravisseajents qui vous sont lettre close, et, lorsqu'on les a goûtés
IIISTOIRKS INSOLITKS 99
une fois, on ne se soucie plus de ces autres transports qui vous sont suffisants.
Si vous croyez que je plaisante, rapprochez, en •esprit, de tous les vœux exprimés dans les vers nationaux de Swinburne, ces précautions que je viens de vous spécifier, ces chambres matelassées des châteaux perdus et des maisons un peu sombres de rAnt^leterre (de celles où l'on ne pénètre pas sans de longs détours) et vous concevrez sans effort que ce n'est point, comme à Paris, pour étouffer des marivaudages, des enfantillages, des viols et des minauderies, que quelques-uns de nos vieux et blasés industriels ont fait ces frais de tapissiers. Ils mettent leur Swinburne en action, <:ar ils sont pratiques et ils partagent de tout point l'avis du poète Carlyle, qui déclare « préférer désormais au poème écrit le poème agi ».
— Le fait est, répondis-je après un moment de stupéfaction, — le fait est que vos compatriotes ne pourraient se procurer (jue bien difficilement à Paris et en France des joies de cet acabit : notre décadence en ferait bien vite une question de cour d'assises, et je ne trouve pas, s'il faut tout dire, qu'il y ait lieu de nous blâmer de notre infériorité à cet égard. D'ailleurs, l'Angleterre n'a pas le monopole de ce genre — d'amour. Aux yeux de quiconque a voyagé sur notre planète, ayant quelques notions d'Histoire ancienne, ces sortes d'excès sont de tradition ù l'ordre du jour chez bien des peuples. En Perse, dans l'Inde, en Turquie d'Asie, en Russie, dans tout l'Orient et de nombreux parafa
ges de l'Amérirjue, ces tristes horreurs sont banales, sont dans les mœurs, au point que tel civilisé qui s'en choquerait ne se ferait même pas comprendre. Elles sont dans la nature humaine, parafl-il, et, même ici, bon nombre de moralistes qui jetteraient, à ce sujet, feu et flamme laisseraient percer, à leur insu, dans leur style, on n>^ sait quelle jalousie de n'en avoir point tâté euxmêmes quelque peu, faute de ressources suffisantes. Regrets qui formeraient le plus clair de leur indignation contre vos richards.
Mais une réflexion console de ces turpitudes maladives et révoltantes : c'est qu'au dire de la Science, qui le prouve, elles réussissent assez mal aux tempéraments de ceux qui s'y adonnent. Vos bons vieux millionnaires qui, pour quelques livres, s'ofl"rent ainsi des plaisirs de césars, de radjahs et de sultans, se réveillent vite paralysés, épileptiques, ataxiques ou gâteux. Les griff'es de la méningite les g-uettent et ils finissent, pour la plupart, à quatre pattes. Laissez-moi penser qu'ils sont en fort petit nombre et que chez vous comme ici, les gens riches se contentent de séduire les enfants sans les martyriser.
— Croyez-le... si cela vous est agréable, répliqua l'autre gentleman ; mais ces volontés ne nous semblent pas aussi révoltantes qu'elles vous le paraissent et je maintiens que Paris est en retard sur ce point. La seule chose qui m'irrite chez les miens, i\ Londres, ce que je voudrais démasquer, si j'en avais le loisir, c'est seulement, je vous le
répète, la puritaine hypocrisie de ceux qui, là-bas, liurlent des slioking ! pour un beau vers païen, puis s'en vont, à la sourdine, apaiser, en de très sombres et très étoulTèes retraites, leurs passions renouvelées de votre maréchal de Rais. Oui, ce n'est que leur manque de franchise qui me semble shokinff ! à moi ; mes vers sont là pour le prouver. Bref, et pour conclure, ce que nous condamnons, ce n'est pas précisément le fond mais la forme .
— Ah ! par exemple, vous êtes surprenants ici, messieurs ! m'écriai-je. Ne voyez-vous pas que toute sincérité mettrait ces monstres hors d'état de parvenir à leurs fins et que, par suite, leur hypocrisie est obligatoire'! Ne voudriez-vous point qu'ils prissent leurs salaces ébats coram populo^.,. 11 m'est doux de penser qu'alors ils seraient assommés comme des chiens peu dig-nes de ce nom.
— Tiens c'est assez juste, en eifet I me fut-il répondu.
— Messieurs, si réellement de tels cas d'hystérie odieuse se produisent, chez vous, avec la fréquence que vous dites, j'incline à déclarer qu'il faut les signaler à la vindicte des gens tolérables de l'Europe, et qu'alors la loi — si noblement présentée, pour laprotection de l'enfance, par lord Salisbury — passera au Parlement, avec toute la rigueur des châtiments dont elle peut être sanctionnée.
Mes interlocuteurs se mirent à rire.
— Aucune loi ne changerait grand'chose au marché de chair humaine en question : celles qui
se vendent ne savent pas ce qui les attend^ ceux qu'on enlève ou que Von achète V ignorent également. Nos entremetteurs sont nombreux et rusés, les matrones sont fines... la loi serait tournée par mille précautions...
— Laissez donc! répondis-je tranquillement; on allègue ces choses-là par insouciance, la veille : mais le lendemain Ton s'aperçoit d'un changement... sensible.
Certes, rien n'est absolu sur la terre et les faux monnayeurs biaisent aussi, mais beaucoup moins, en vérité, qu'ils ne le feraient sans la loi qui les condamne, Terme, à perpétuité. Tenez ! je vous affirme, moi, qu'un bon millier de caresses, distribuées par votre chat à neuf queues sur les reins de deux à trois cents des exécrables tourmenteurs d'enfants dont vous parlez, — accompagnés, pour leurs subalternes, de quelque dix années de /a6or pedestris (vous savez ?) — dégoûteraient du métier bien vite les bourreaux des deux sexes qui vivent impunément, en Angleterre, de cette abjecte industrie — et que bon nombre de vos compatriotes hésiteraient, à l'avenir, à se choisir cette carrière.— J'ajouterai qu'à leur exception personne ne s'en porterait plus mal : au contraire. Sur quoi, nous nous séparâmes.
Jusqu'à présent, j'avais traité, en mon for intérieur, d'cxae^érations ces confidences étranges ; mais depuis le retentissement des scandales dr Londres, renforcé des bruits récents touchant les atrocités occultes que la lubricité, s'atfolant elle-
niSTOmtS INSOLITES io3
même, exerce, paraît-il, en Angleterre, sur tant d'innocents et d'innocentes, j'avoue qu'en me rappelant cette courte causerie d'il y a six mois, je suis devenu un peu pensif.
LA LEGENDE iMODERXE
A Monsieur Charles Lamoareux .
Va devant toi ! Et si la terre qne tu cherches n'est pas créée encore.
Dieu fera jaillir pour toi des mondes du néant, aân de justifier ton audace.
Paroles ^'Isabelle la Catholique à Christophe Colomb.
C'était un soir d'hiver, voici de cela quelque trente années. Un étrang-er de passade, un jeune artiste, — affamé, comme de raison, — sans ressources, abandonné « même de son chien », se trouvait perdu, dans Paris, en un taudis glacé de la rue Saint-Roch.
L'inexorable détresse harcelait, depuis de longs mois, ce bohème inconnu — jusqu'à le contraindre de prodiguer, par pluie ou verglas, à raison de deux francs l'heure, de réconfortantes leçons de solfège, la plupart du temps non payées. Il en était parvenu, même, à commettre, en vue de trois écus p(>ssibles, des « ouvertures ou préludes » pour folies-vaudevilles, que des impresarii de banlieue laissaient parfois grincer à leurs doubles quatuors
lIISTOinSS INSOLITES I OD
<levant(lestréleaijxqueIconques. I^e reste du temps, il t^^oiUait la joie de s'entendre i^^ratifier du litre de roL |)ar les passants éclairés qui rapprochaient :
— d'aucuns, même, poussaient la condescendance jusqu'à lui donner du « ma vieille a et du <t mon petit ! )> lon^ comme le bras : ceux-làc'étaient des gens équilibrés, c'est-à-dire doués de cette stérilité de bon goût qui, rehaussée d'une indurée suffisance, caractérise les personnes un peu trop exclusivement raisonnables.
Donc, cet attristé, que tant d'oisifs eussent déclaré mûr pour le suicide, était assis, ce soir-là, devant certain notable commerçant — qui, jambes croisées en face de lui, Tobservait, avec une pitié sincère, aux lueurs d'une imorne chandelle, en lui souriant d'un air famillier.
Cet interlocuteur de hasard n'était autre (la destinée olïre de ces contrastes) que l'un de nos Epiciers les plus en vue, — le plus sympathique, le plus éminent peut-être, — celui, enfin, dont le nom seul fait battre, aujourd'hui, d'une émulation légitime, tant de cœurs, en France. L'excellent homme avait, en effet, supplié longtemps son <{ ami » d'accepter (oh î sans phrases !) ces quelques menus liards qui, une fois reçus, confèrent
— de l'assentiment de nous tous — au bon prêteur le droit d'en user sans façons avec celui qu'il ne rêvait d'obliger qu'à cette fin. Il s'agissait, pour le trop libéral millionnaire, en cette aventure, de cinquante-quatre beaux francs, avancés, sans garantie, en cinq fois, de peur de gaspillage artisti-
o6 DERmRRS C0I*TE8
que. Aussi, reg-ardait-il désormais en camarade son débiteur, lequel depuis lors, était devenu, aux yeux du Bienfaiteur, simplement un « drôle de corps! », pour me servir d'une heureuse expression bourg-eoise.
Soudain, voici, que, relevant la tête, l'inconnu, fixant sur son « ami» de calmes prunelles, se prit A lui notifier, avec le plus grand sang-froid, les absurdités suivantes :
— 0 cinq fois sensible et serviable ami, qui suisje, hélas! pour mériter ainsi, de ton cœur, Tévidenle sympathie dont tu me combles ? Un musicien ! un crin-crin île dernier des vivants ! l'opprobre de la race humaine. Eh bien, en retour, laissemoi t'ofïrir une franche confidence. Si tu daignes distraitement l'écouter, le sens de ce que je vais t'annoncer t'échappera fort probablement ; — car nul n'entend, ici-bas, que ce qu'il peut reconnaître, — or comme, en tant qu'intelligence, tu es un désert où le son même du tonnerre s'éteindrait dans la stérilité de l'espace, j'ai lieu de redouter, pour toi, du temps perdu. N'importe, je parlerai.
— Quels ingrats, tous ces artistes!... murmura, comme à part soi, le sévère industriel.
— Voici donc, ce nonobstant, reprit l'Ingrat, ce que je me propose d'accomplir d'ici peu d'années, — étant de ceux qui vivent jusqu'à l'Heure Divine...
(Ces deux derniers mots firent tressaillir, malgré lui, le négociant hors ligne : une vive inquiétude — hélas ! elle ne devait point tarder
iiistoihes insolites
à s'accroîire — se peignit dans le coup d'œil méfiant dont il enveloppa, dès lors, son croqueuotes favori) .
— Tu n'es pas sans ignorer, n'est-ce pas? continua rÉtranger, que des hommes ont paru, dans ma PARTIE, qui s'appelaient Orphée, Tyrtée, Gluck, Beethoven, Webcr, Sébastien Bach, Mozart, Pergolèse , Palestrina, Rossini, lla^ndel, Berlioz, — d'autres encore. Ces hommes, figure-toi sont les révélateurs de la mystérieuse Harmonie à l'espèce humaine, qui, sans eux, privée même du milhon de vils singes dont la lucrative parodie les démarqua, en serait encore au gloussement. — Eh bien, mon « âme », à moi (ne te scandalise pas trop, cher frère, de cette expression démodée), mon « àme » , disons-nous, rationnel camarade, est toute vibrante d'accents d'une magie nouvelle, — pressentie, seulement, par ces hommes, — et dont il se trouve que, seul, je puis proférer les musicales merveilles.
C'est pourquoi, tôt ou tard, l'Humanité fera pour moi — que Ton traite, à cette heure, d'insensé — ce qu'elle n'a jamais fait, en vérité, pour aucun de ces précurseurs.
Oui, les plus grands, les plus augustes, les plus puissants de notre race, — en plein siècle de lumières, pour me servir de la suggestive expression, mon éternel ami, — seront fiers de réaliser, d'après mon désir, le rêve que je forme et que voici... (Etîorce-toi, s'il se peut, de ne pas mettre le comble à tes libéralités en me prodiguant encore celle de
ton inattention, et ton Ingrat va, selon son devoir, te distraire... presque pour ton argent. Je dis presque, attendu, je le sais, que ma vie même, sacrifiée pour la moindre de tes fantaisies, ne saurait m'acquitter, à tes yeux, de tous tes bienfaits.)
L'heure viendra, d'abord, où les rois, les empereurs victorieux de TOccident, les princes et les ducs militaires, oublieront, au fort de leurs victoires, les vieux chants de guerre de leurs pays, pour ne célébrer ces mêmes victoires immenses et terribles (et ceci dans le cri fulgural de toutes les fanfares de leurs armées!...) Qu'avEC les crincrins DE MON insanité!... Toutcs CCS musiqucs n'exécuteront pas d'autres chants de gloire que mes élucuBRATioNS, à Thcure du triomphe! Ce premier « succès >) obtenu, je prierai, quelques années après, CCS princes, rois, ducs et vieux empereurs tout-puissants, de vouloir bien se déranger pour venir écouter l'une de mes plus nébuleuses productions. Ils n'hésiteront pas à délaisser les soucis politiques du monde, à des heures solennelles, pour accourir, et au jour fixé, à mon rendez-vous. Et je les tasserai, par quarante degrés de chaleur, autour du parterre d'un Théâtre que j'aurai fait construire à ma guise, aussi bien à leurs frais qu'à ceux de mes amis et ennemis. Ces compassés exterminateurs écouteront, au dédain de toutes autres préoccupations, avec recueillement, pendant des trentaines d'heures, — quoi ?... ma musique. — Pour solder les constructeurs de l'édifice, je manderai des confins de la terre, du Japon et de
l'Orient, de toutes les Uussies et des deux Amériques, divers milliers d'auditeurs, — amis, ennemis, qu'importe! Ils accourront, éî^^alement, quittant, sans regrets, familles, foyers, patries, intérêts financiers — (fi-nan-ciers ! entends-tu, dii^'^ne, ineiïable ami?), — bravant naufrages, dangers et distances, enfin, pour entendre aussi, pendant des centaines d'heures consécutives, au prix de quatre ou cinq cents francs leur stalle, — quoi?...