‹ Derniers essais de critique et d'histoireChapitre 10 sur 29 · SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

SAINTE-BEUVE

poraine. D'ordinaire, toute Jiistoire est maigre ot écourtée; les documents manquent ou ont été mal exploités; le lecteur ne voit que des faits, des actions, des résultats; mais leur préparation, le travail d'âme et d'esprit, les fermentations et les conflits intérieurs qui les ont amenés à la lumière sont à jamais perdus; et cependant ce sont ces agitations de sentiments et d'idées qui sont la cause du reste et la vraie matière de l'histoire. V Histoire de Port-Boy al a cela de particulier, qu'elle est une grande étude de psychologie; elle est faite avec des portraits d'individus, portraits multipliés et changeants comme l'individu lui-même, sans cesse repris et retouchés avec une fertilité d'observation inépuisable, avec une conscience, une délicatesse, une minutie, une sympathie d'historien que personne n'a surpassées. Des personnes religieuses la lisent avec édification, et des curieux qui l'ont plusieurs fois lue y trouvent chaque fois de nouveaux documents sur le mécanisme de nos facultés et de nos passions. Dans ce sujet restreint, l'auteur s'est espacé; c'est un connaisseur de l'homme qui, rencontrant un cas très significatif et très complet, en fait la plus copieuse monographie, y applique tous ses instruments, tire toutes les conséquences, et vous munit d'un indice d'après lequel vous pouvez entrevoir les lois des autres cas innombrables où nous n'avons pas accès. — Pour les Lundis, tout le monde les a lus, et, quand on les relit, ils semblent neufs. Probablement, dans un siècle, lisseront ce que les Lettres de Voltaire, la Correspondance de Grimm

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et les' meilleurs Mémoires du xviii" siècle sont pour nous aujourd'hui : un magasin et un trésor de biographies, de renseignements et d'enseignements de toute sorte. Je ne parle pas du talent, de la souplesse et de la légèreté de main, du naturel et de la variété des tons, du style si nuancé et pourtant si coulant, du savoir-vivre charmant qui lui permet de tout dire, de parler de ses , ennemis ou, ce qui est plus difficile encore, de parler de lui-même ; aucun écrivain de notre siècle n'a eu cette aisance pour circuler autour des choses, pour les effleurer, les indiquer, et cependant les palper, les souder, les mesurer, sans jamais manquer au bon goût ou manquer d'agrément. Mais lorsque le lecteur s'est amusé à suivre les fils ténus et les teintes ménagées de ce réseau de soie, il n'a qu'à en essayer l'étoffe; elle est solide, tissée avec un art original, et la méthode n'est pas moins précieuse que l'œuvre. En cela M. Sainte-Beuve a été un inventeur. 11 a importé dans l'histoire morale les procédés de l'histoire naturelle; il a montré comment il faut s'y prendre pour connaître l'homme; il a indiqué la série des milieux successifs qui forment l'individu et qu'il faut tour à tour observer afin de le comprendre : d'abord la race et la tradition du sang, que l'on peut souvent distinguer en étudiant le père, la mère, les sœurs ou les frères; ensuite la première éducation, les alentours domestiques, l'influence de la famille, et tout ce qui modèle l'enfant et l'adolescent; plus tard, le premier groupe d'hommes marquants au milieu desquels l'homme s'épanouit, la

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