DER5. ENSAIS DE CRITIQUE
s'empourprent ou se ternissent selon la force ou la pâleur du jour. Mais, tout en sachant qu'ils sont illusoires, ils estiment que le droit de les contempler est le meilleur privilège de l'homme, et, lorsqu'ils ont achevé la tâche de la journée, ils laissent leurs yeux et leur âme errer longuement sur les magnificences de la nappe mouvante, où les plus ternes et les plus rudes choses de la terre prennent la mollesse de l'onde et l'éclat du ciel.
Journal des Débats, 2 mars 1868.
SAirsTE-BEUVE
Les amis personnels de M. Sainte-Beuve peuvent s'associer aux regrets qu'un de ses collègues de l'A'^idémie française a déjà manifestés dans le Journal des Débats; mais ils ont le droit de s'y associer à leur façon. Ce que les contemporains remarquent surtout chez un homme, c'est le parti qu'il a pris dans leurs querelles politiques ou religieuses ; rien ne les intéresse plus vivement; ils le jugent d'après cette pierre de touche. L'inconvénient est qu'elle s'use vite; au bout d'un demi-siècle ou d'un siècle, la postérité en choisit une autre. Alors on estime l'homme d'après la qualité et l'étendue de son esprit, d'après l'originalité et l'importance de son œuvre; c'est à ce point de vue qu'il faut se mettre pour apprécier l'écrivain et le penseur qui vient de mourir. 11 fut impopulaire, il y a vingt ans, au Collège de France; il était populaire, l'an dernier, au Sénat. Mais les actions qui tour à tour l'ont rendu populaire et impopulaire n'ont été pour lui qu'accessoires; il eût pu répéter ce que Lagrange disait de lui-même et de son rôle politique sous le premier Empire : « Mes formules, à moi, sont plus généiales que cela, i
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Il a vécu pour penser; du moins, tel a été son principal objet, surtout pendant les trente dernières années de sa vie. Il a aimé de tout son cœur la vérité vraie, et l'a cherchée de toutes ses forces. Quand on est poussé par cet instinct, le plus noble de tous, on est conduit à pratiquer bien des sacrifices ; n'être dupe de rien ni de personne, ni surtout de soi-même; mesurer l'esprit humain et son propre esprit, se défier des beaux noms, des grands mots, de l'enthousiasme ; ne pas prendre les aspirations et les exigences de notre sensibilité pour des preuves et des certitudes; démêler les lois de l'optique morale; « considérer le cœur humain comme « un labyrinthe ainsi fait et avec un écho si bien ménagé « qu'une seule et même voix peut se faire à elle-même « la demande et la réponse » ; être en garde contre les illusionsde la parole humaine, contre les thèmes tout faits de l'opinion, contre les entraînements de l'admiration, contre les engagements de parti; démêler et noter toujours le point faible dans une époque, dans une nation, dans un homme, en autrui, en soi-même : voilà ce qu'il a voulu faire et ce qu'il a fait ; telle est l'intention suivie et constanteque dissimulent pai fois, mais que n'étouffent jamais, les petites malices, les irritations passagères, les complaisances apparentes auxquelles il se laissait aller; le fleuve avait des flots, çà et là un remous, mais il a coulé uniformément, à la fin à pleins bords, et toujours sur la même pente. Pour qui sait voir le fond des pensées, il n'y eut pas d'esprit plus conséquent.
Sans doute jamais il n'a exposé un système; un en-
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tique comme lui a peur des aflirmalions trop vastes et trop précises; il craindrait de froisser la vérité en l'enfermant dans des formules. Mais on pourrait extraire de ses écrits un système complet. Il avait toutes les connaissances de détail qui conduisent aux vues d'ensemble. En fait d'histoire, pour ce qui est de notre siècle et des trois siècles précédents, aucun renseignement ne lui manquait ; il avait vu les hommes et pénétré à fond jusque dans leur plus intime biographie; son mérite supérieur est d'avoir étudié les événements humains dans les individus vivants qui les font ou qui les souffrent. A ces derniers siècles, les seuls dans lesquels on puisse observer avec certitude et suffisamment la personne humaine, il avait ajouté, autant qu'un connaisseur perspicace et très instruit peut le faire, les autres époques. Jusque dans les dernières années, il étudiait avec" un Grec érudit les monuments de l'antiquité grecque. M. Poinsot lui avait fait faire le tour des mathématiques et expliqué l'analyse. Lui-même, dans sa jeunesse, avait poussé loin dans la physiologie, et s'était trouvé interne dans un hôpital. Tout en sachant se cantonner dans son domaine propre, il jetait à chaque instant son regard dans les divers royaumes des savants spéciaux. Avec une promptitude "de divination singulière, il en embrassait l'étendue, notait les acquisitions, les lacunes, les Jalons, les méthodes; aujourd'hui l'esprit le plus laborieux est obligé de se restreindre à une ou deux sciences; c'est le propre de l'esprit compréhensif de suivre de loin les travailleurs
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daus les autres champs où il ne lui est pas donné d'entrer. Ainsi muni et curieux, il pouvait avoir des vues générales sur la nature et la condition de l'homme. Qu'on relise dans YUistoire de Port-Royal les chapitres sur Pascal et Montaigne; dans les Nouveaiix Lundis, un article sur les méditations de M. Guizot, un autre sur les méthodes de l'histoire naturelle appliquées à la critique; qu'on note çà et là, en cent endroits, de petites phrases qui semblent tombées presque sans intention de sa plume, et qui sont aussi profondes que les meilleurs mots épars dans les ouvrages légers de Voltaire, on y trouvera en raccoiu ci une morale, une esthétique, une politique, même une théologie, en première ligne une psychologie, tout un corps de pensées secrètement unies et soudées, et qui, avec celles de Montaigne, de Molière, de La Rochefoucaud, de Voltaire, de Hume, de tous les analystes anciens et modernes, composent l'une des deux grandes philosophies toujours vivantes, celle qui, rabattant beaucoup d'espérances, réduit l'homme au souci de son espèce, et n'admet que l'expérience pour établir la vérité.
Parmi ses œuvres, Volupté, les Poésies, les Premiers Portraits ne doivent être comptés, si on les compare aux autres, que comme des études et des promesses. Ses deux principaux ouvrages sont VHistoire de Part- Royal et les vingt-six ou vingt-sept volumes qui forment les Causeries du Lundi. Le premier est unique en son genre; il y en a peu qui soient aussi riches, aussi pleins de faits, aussi instructifs dans la littérature contem-