Lettres du 0 juillet 1844 et du 15 août
M. LOUIS DE LOMENIS. 273
Une autre difficulté était l'embarras d'écrire sur des personnages vivants, tous considérables, tous accoutumés aux hommages, chacun d'eux entouré de son parti, de sa coterie, de ses amis, encore plus exigeants et plus intolérants que lui. — Aujourd'hui, dans la démocratie, le talent nuit parfois au caractère comme jadis le rang dans la monarchie, et l'état de grand homme est aussi difficile à tenir que celui de grand seigneur. Bien souvent, en devenant très célèbre, un homme devient presque incapable d'écouter la vérité. Il s'est enfermé dans sa gloire, comme une idole dans son sanctuaire; autour de lui, son petit groupe intime, ses adorateurs quotidiens donnent le ton aux visiteurs ; on ne l'aborde plus que le front baissé, avec des phrases convenues; toute parole sincère lui semble une inconvenance, et si, par hasard, il daigne la bien prendre, ses admirateurs, troublés dans leur culte, ne manqueront pas de s'en offenser. — Comment faire pour ne pas offenser tant de gens susceptibles? Comment faire pour marcher droit à travers tant d'amours-propres ombrageux, de passions irritables et d'intérêts froissés? — Sur ces charbons ardents M. de Loménie marcha avec autant de sécurité que sur des cendres éteintes. Au plus fort des haines sociales et des combats politiques, il écrivit sur iM. de Chateaubriand et sur M. de la Fayette, sur M. de Lamennais et sur le Père Lacordaire, sur MM. Garnier-Pagès et Carrel, sur MM. Mole, Thiers et Guizot, comme sur lord Palmerston et sir Robert Peel, avec une liberté complète, sans
aucun souci de choquer ni de plaire, mais avec cette mesure, cette décence de ton, cette urbanité qui sont les compagnes naturelles de l'étude attentive, du bon sens et de la bonne foi. — Cependant il résistait aux sollicitations des partis, il refusait de s'enrôler sous un drapeau, il ne se laissait lier par aucune attache, il se confinait obstinément dans son travail, dans sa solitude et dans sa pauvreté. « Il ne tiendrait qu'à moi, disait-il*, d'être plus riche, je n'aurais qu'à faire de ma plume a métier et marchandise, elle est maintenant assez goûa tée du public... mais le métier de saltimbanque n'est a pas mon métier. Mes goûts sont simples, et je ne sens « les inconvénients de la pauvreté que lorsqu'il faut me a priver du plaisir de donner, qui est pour moi le plus « grand de tous. » — Afin de mieux garder son franc parler, il avait pris le parti, non seulement de ne rien demander, mais encore de n'accepter rien. En 1846, écrivant la biographie de M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique, il n'avait pas ménagé les critiques; les piqûres de tout genre, politiques et littéraires, y abondaient. M. de Salvandy, en galant homme et en homme de cœur, voulut bien ne pas les sentir; au contraire, il vit dans M. de Loménie un talent et un caractère, et, l'année suivante, il lui fit demander ce qu'il désirait, ajoutant que « l'Université était prête à le « recevoir les bras ouverts » .
« Je répondis, raconte M. de Loménie, que je ne
i. Lettre du 18 septembre 1847.
M. LOmS DB LOMÉIflK. 275
« voulais rien, mais que, puisque le ministre était si « obligeant pour moi, je le priais de donner de l'avan- « cément à un de mes anciens professeurs qui a vingt « ans de services. Là-dessus, il m'a écrit une lettre des « plus gracieuses pour me dire qu'il espérait que je lui « fournirais une occasion de m'être agréable personnel- « lement. » — Entre un ministre et un écrivain, une pareille correspondance est rare, surtout lorsque, comme celle-ci, par la volonté de l'écrivain, elle n'aboutit pas. « Je présume bien, disait encore M. de a Loménie à sa mère, que vous allez me blâmer; mais « que voulez-vous? Le peu de talent que j'ai tient à (( ma parfaite indépendance, et, le jour où je ne pour- « rais plus dire la vérité à tout le monde, je perdrais « la moitié de ma valeur, o
Dans cette longue galerie, tous les portraits ne sont point de mérite égal. Plusieurs, notamment ceux des militaires et des savants, ne sont que des réductions, et M. de Loménie lui-même en avertit ses lecteurs; pour les sujets spéciaux, il allait puiser dans les auteurs spéciaux : il abrégeait, arrangeait, adaptait à l'intelligence et à l'attention du lecteur les monographies techniques. — D'autres portraits, ceux des peintres, sculpteurs et musiciens, sont plutôt des esquisses ; l'auteur ne prétend point être critique d'art ; il est allé à l'Opéra et au Conservatoire, aux Expositions et au Musée, il se souvient de ses impressions, il parle d'art en homme du monde; c'est peut-être la meilleure façon d'en parler aux gens du monde. — Au contraire, dans
27« M. LOUIS DE LOMÉME.
les vies des lettrés et surtout dans les vies des politiques, son opinion est à la fois personnelle et mûrie. On peut citer en exemple son portrait de La Fayette ; nous n'en avons pas de meilleur et il n'y en avait pas de plus difficile à faire, car le personnage était devenu légendaire; nulle part on ne l'a jugé avec moins de préventions et avec plus de droiture, avec une si exacte appréciation des circonstances, avec une impartialité si soutenue, avec un discernement si sûr; aujourd'hui encore, l'article serait lu avec profit et par tout le monde. Quantité de grands morceaux, entre autres l'étude sur Fourier et Saint-Simon, sont aussi solides; on s'instruit toujours avec un auteur qui a pris la peine de réfléchir et de s'informer. — D'ailleurs avec celui-ci l'on s'instruit agréablement. A travers les discussions et les exposés d'affaires, court une veine d'ironie mesurée et parfois gaie. Il a de la verve, la verve de la jeunesse; la plupart de ses débuts sont heureux; dès la première page, au moyen d'une anecdote, il met son personnage en scène. Souvent il l'a vu, et le décrit tel qu'il l'a vu dans son intérieur, avec son costume, son geste, sa physionomie. Pour les amateurs d'histoire vraie, ces sortes de croquis ont un grand prix; car ils saisissent au vol une minute fugitive d'une vie illustre, ce qui permet à l'imagination de reconstituer le reste. Avec M. de Loménie, on a le plaisir de visiter George Sand chez elle au fond de la Chaussée-d'Antin et Augustin Thierry chez lui dans sa retraite de Montmorency, d'observer la démarche de M. de Chateaubriand dans la
N. LOUIS DE LOMÊNIE. 277
rue et l'attitude de M. Thiers à la tribune, de suivre un de ces monologues « sans point ni virgule » par lesquels M. de Humboldt, « avec un sang-froid impertur- « bable, la tête penchée, les yeux en terre », prenait à lui seul la conversation pendant deux heures d'horloge et déversait le trop-plein de son puits sans fond. — Grâce à ces mérites divers, a l'homme de rien » devenait un écrivain considéré; l'ouvrage, avant d'être achevé, se réimprimait à plusieurs reprises, et le public répétait tout haut le nom qu'on essayait en vain de lui cacher.
En même temps que sa réputation, il achevait de fonder ses opinions et ses sentiments. Deux éducations successives s'appliquent sur l'honune, l'une qu'il reçoit de sa famille quand son esprit n'est pas encore ouvert, l'autre qu'il reçoit de la compagnie qu'il fréquente à l'âge où son esprit s'ouvre : la seconde est presque aussi puissante que la première. A vingt-quatre ans, le salon où l'on va tous les huit jours est la dernière et suprême école : on y forme son idée des hommes et de la vie, et on la forme d'après les exemples qu'on y trouve encore plus que d'après les discours qu'on y entend. — Recommandé par son œuvre et présenté par M. de Chateaubriand, M. de Loménie avait été accueilli de très bonne heure à l'Abbaye-au-Bois, et il en devint bientôt l'un des hôtes les plus intimes. Jus-
278 M. LOUIS DE LOMÈNIE.
que-là il avait vécu presque seul; les camaraderies ordinaires lui déplaisaient; il y trouvait de la rudesse et même du cynisme. D'ailleurs, à la société des hommes il préférait celle des femmes; leurs impressions lui semblaient plus fines et plus neuves que les nôtres; il se serait senti moins à Taise dans un cercle que dans un salon. — Celui-ci était singulier, et, en vérité, d'espèce unique; on allait le chercher dans un quartier peu élégant, fort loin du centre, et, ce qui est plus étrange, dans un couvent. Pendant six ou sept années, les visiteurs avaient dû monter au troisième étage, par un escalier raide, pour s'asseoir à l'étroit dans un appartement petit, carrelé, mal distribué. A présent, transporté au premier étage, le logis, plus commode et plus large, n'était guère plus somptueux. Un portrait de Mme de Staël par Gérard, un portrait de Chateaubriand parGirodet, le tableau de Corinne au cap Misène, une harpe, un piano, en faisaient les principaux ornements. — Aucun attrait vif, irritant ou sensible; on n'y donnait pointa dîner, on n'y conspirait point, on n'y fondait point une littérature nouvelle; ce n'était pas un rendez-vous pour des politiques de la même opinion , ni pour des lettrés de la même école. La maîtresse de la maison avait soixante ans passés; depuis quinze ans ses cheveux avaient blanchi ; elle devenait aveugle. Mais, jusqu'à cinquante ans, elle avait été la plus belle personne du siècle; sa grâce était encore la même, et sa pureté n'avait jamais été ternie par l'ombre d'un soupçon. Il y avait des douceurs pénétrantes dans sa
bonté toujours prête, et la finesse de son tact n'avait d'égale que la fermeté de ses sontiments. Sous tous les régimes, elle avait servi les vaincus; sous aucun régime, elle n'avait flatté les vainqueurs. Elle avait été fidèle à ses amis jusqu'à se faire exiler par le premier ^apoléon; plus tard, quand le prince qui devint Napoléon 111 fut prisonnier d'État, elle lui rendait visite à la Conciergerie. Maintenant, elle dépensait les dernières années de sa vie à consoler ou distraire M. de Chateaubriand attristé, malade et vieilli. De la plus haute opulence, elle était tombée dans la médiocrité étroite sans cesser de sourire, et, pour retenir ou attirer autour d'elle l'élite de la société polie, ce sourire suffisait; quand on l'avait vu une fois, on voulait le revoir toujours* L'humanité n'est pas aussi égoïste ni aussi grossière qu'on le suppose ; un instinct secret la porte vers les figures idéales ; quand elle croit en apercevoir une, elle tombe à genoux. Le politique est alors tout surpris d'oublier son ambition, l'homme de lettres son amourpropre, l'homme d'affaires ses intérêts; l'abnégation ne lui coûte plus, il sent tressaillir en lui un poète et un chevalier, il est heureux de se dévouer, il a les sentiments de Dante et de Pétrarque. — Autour de Mme Récamier, ces sentiments étaient ordinaires; M. de Loménie en a cité un exemple qui est touchant. Il y avait au ministère des finances un vieux chef de bureau, silencieux, brusque et parfois même un peu bourru; parent de Mme Récamier, introduit dans le salon dès sa première jeunesse, il avait pour elle une
sorte de culte; afin de la quitter le moins possible, il s'était logé juste en face, rue de Sèvres ; quand il ne la voyait pas, il voyait du moins ses fenêtres. Pendant trente ans, le grand intérêt de sa vie fut de venir savoir chaque matin si elle était gaie ou triste, de faire des courses pour elle dans la journée, et de dîner à sa table le soir. Elle perdait la vue, et n'avait pas de lectrice; il s'offrit, fut accepté. Les premières séances furent pénibles; son accent était à la fois empâté et saccadé; il lisait avec une telle volubilité qu'on le suivait très difficilement. Cependant, pour ne pas lui faire de peine, Mme Hécaraier faisait mine de le comprendre, et persistait à l'écouter. Au bout de quelques semaines, on découvrit avec étonnement que son débit s'était ralenti, que ses vices de prononciation avaient disparu, qu'il lisait mieux, puis, qu'il lisait bien. Sans que personne l'eût averti, éclairé par son cœur encore plus que par son esprit, il avait reconnu son insuffisance ; le vieillard de soixante-dix ans s'était remis à l'école; tous les jours, de grand matin, il allait en secret chez un professeur de lecture, puis, au retour, il s'exerçait chez lui pendant plusieurs heures; c'est ainsi qu'à force de travail il avait vaincu la plus tenace des habitudes, un défaut physique et contracté par la pratique de toute une vie. — D'autres attachements, celui de M. Ballanche, celui de M. Ampère, étaient aussi profonds. Dans un pareil monde, le désintéressement, la délicatesse, la discrétion étaient de règle, et le ton des entretiens correspondait à l'élévation des sentiments. On y dédai-
M. LOUIS DE LOMÈNIE. 281
gnait l'argent, on n'y encensait pas la force, on ne s'y courbait point devant le succès; le talent lui-même n'avait que la seconde place : on réservait la première à la noblesse du cœur, à rintégrilé du caractère, à la rectitude de la conduite. Peu importait la fortune, le rang, la célébrité, la puissance; quel que fût le personnage, on ne prisait en lui que la culture supérieure de l'intelligence et de l'âme. — M. de Loménie trouvait là des goûts semblables aux siens, et s'y confirma dans ses préférences. Son talent, encore un peu flottant, se fixa ; son jugement se mûrit ; son style, déjà sérieux et réfléciii, atteignit, par l'observation soutenue des plus exactes bienséances, la gravité, la dignité, l'ampleur, et, du biographe vif et libre, on vit se dégager le critique, le moraliste, l'historien que nous connaissons.
Ordinairement nous mettons des titres abstraits à nos livres d'histoire : histoire de la littérature ou de l'art, histoire de la diplomatie, du droit public, de la philosophie, histoire de la France au xviii« siècle. — Ce sont là des abstractions, et il ne faut pas qu'elles nous cachent les choses. Qu'y a-t-il en France au xvm® siècle? Vingt millions d'hommes, de femmes et d'enfants, vingt raillions de vies, vingt millions de fils qui s'entre-croisent et font une trame. Cette trame immense aux mnombrables nœuds, nulle mémoire, nulle imagination n'est capable de se la représenter distinctement tout
UERN. ESSAIS DE ClilTIQUI, 19
entière. D'ailleurs nous n'en avons plus que des débris, quelques lambeaux décolorés, quelques fragments épars. Et pourtant elle est le véritable objet de l'histoire, l'historien ne travaille que pour la recomposer; s'il renoue les morceaux des fils apparents, c'est pour y rattacher les myriades de fils disparus. Dans son esprit comme dans la nature, la première place appartient aux multitudes inconnues. Tant de créatures humaines qui ont vécu, qui ont peiné, qui sont mortes et n'ont laissé dje trace après elles qu'un nom inscrit sur le registre d'une paroisse, qui étaient-elles? Comment amener un rayon de lumière sur cette foule que l'ombre a recouverte et (jui semble être descendue pour toujours dans les profondeurs de l'oubli? Par bonheur, autrefois comme aujourd'hui, dans la société il y avait des groupes, et, dans chaque groupe, des hommes semblables entre eux, nés dans la même condition, formés par la même éducation, conduits par les mêmes intérêts, ayant les mêmes besoins, les mêmes goûts, les mêmes mœurs, la même culture et le même fond. Dès que l'on en voit un, on voit tous les autres : en toute science, nous étudions chaque classe d'objets sur des échantillons choisis. — Il ne s'agit donc que de retrouver des échantillons de l'homme et de la femme au xviir» siècle, et de les retrouver à tous les degrés de l'échelle sociale, c'est-à-dirA de prendre les figures distinctes et principales, celles qui, par leur banalité ou leur relief, peuvent servir de moyenne ou de type : ici le prince du sang, le grand seigneur de cour, le prélat, le parle-
M. LOUIS DE LOIÉNIE. 285
mentaire, le financier et l'intendant; là le gentilhomme de campagne, le curé, l'employé, l'avocat et le marchand ; plus loin le petit laboureur propriétaire, le métayer, l'artisan, et enfin le gueux demi-mendiant, demibandit. — Trois ou quatre exemples suffiront pour reconstituer chacune de ces figures ; mais il faut qu'ils soient copieux et minutieux; tous les détails, tous les accessoires, tous les alentours sont requis. Car la vie d'un homme ne se compose pas seulement des événements notables que racontent les mémoires ordinaires : elle est la série continue de toutes les sensations, pensées, sentiments, actions grandes et petites, qui ont rempli ses journées depuis sa naissance jusqu'à sa mort — Ici encore il nous faut trouver des échantillons : entrons dans l'intimité de notre personnage, cherchons l'emploi circonstancié de toutes les heures d'une de ses journées et de tous les jours d'une de ses semaines. En plusieurs cas l'on y parvient; alors seulement on le connaît, et l'on est en état de répondre aux cinq ou six grandes questions qui se posent à son endroit et à l'endroit de sa classe. — D'abord qu'est-ce qu'il produit et qu'est-ce qu'il consomme? Pendant combien d'heures par jour, avec quelle intelligence et quelle application vaque-t-il à une œuvTe utile ou inutile ? Qu'est-ce qu'il mange et boit, comment est-il logé et vêtu, avec quel luxe ou quelles privations, et, en tous cas, avec quelle dépense? — En second lieu, quelle idée a-t-il de la famille et de la patrie? De quelle façon entend-il l'amour, le mariage, la paternité? Gomment sefigure-t-il
l'État dans lequel ilestcompris, le gouvernement auquel il obéit, la hiérarchie sociale où il occupe une place? Quels sont les nnotifs et quelles sont les limites de sa confiance et de son dévouement, ou de sa résignation et de sa patience? — Enfin quelle notion précise ou vague se fait-il du beau, du bien et du juste, de l'ordre et du principe du monde? Gomment envisage-t-il la mort et qu'est-ce qu'il craint ou espère par delà le tombeau ? — De ces sentiments principaux dérivent les autres; lorsque nous les avons constatés et définis, nous saisissons dans chaque groupe les volontés profondes qui poussent et dirigent les hommes; nous prévoyons avec certitude la ligne générale de leur conduite; par suite, nous comprenons la force et le sens du courant qui emporte la société tout entière. — Ainsi la monographie est le meilleur instrument de l'historien ; il la plonge dans le passé comme une sonde et la retire chargée de spécimens authentiques et complets. On connaît une époque après vingt ou trente de ces sondages ; il n'y a qu'à les bien faire et à les bien interpréter.
Deux opérations de ce genre ont été entreprises par H. de Loménie, Tune sur Beaumarchais, qu'il a conduite au terme, l'autre sur les Mirabeau, qui, après vingt ans de travail, interrompue par la mort, reste suspendue au milieu de son cours. On ne vient à bout de pareilles tâches que par un effort très grand el très pro-
longé. La seule correspondance du bailli et du marquis de Mirabeau comprend quatre mille lettres, chacune de dix ou douze pages in-folio ; à n'y prendre que les passages qui traitent de choses générales, on en ferait plus de trente volumes. Ajoutez aux lettres intimes les imprimés de toute dimension et de toute espèce, non seulement les œuvres littéraires, économiques et politiques, mais encore les papiers d'affaires, projets, comptes, mémoires à l'appui, requêtes, factums et autres documents judiciaires. Beaumarchai-s, Mirabeau, le père de Mirabeau, ont plaidé pendant des années. Si l'historien veut distribuer équitablement l'éloge et le blâme, s'il est décidé à juger en conscience, il faut que, de ses propres mains, il dépouille tout le dossier, enquêtes et contreenquêtes, répliques et dupliques, avec la compétence d'un homme de loi, avec l'exactitude d'un comptable, avec les scrupules d'un arbitre. M. de Loménie avait ces scrupules, lia instruit à nouveau les quatre grands procès de Beaumarchais; il a suivi dans le détail tous ceux des Mirabeau, les vicissitudes et les complications de leur guerre domestique, l'interminable duel du mari et de la femme, le conflit toujours renaissant du fils et du père ; pièces en mains, il fait l'office de rapporteur, et la solidité de ses preuves n'est égalée que par l'impartialité de ses conclusions. — Souvent, dans nos tribunaux, quand il s'agit de prononcer sur un litige technique, nous voyons des magistrats intègres différer leur arrêt, feuilleter des livres spéciaux, approfondir une question de théologie ou de chimie. Pareillement, avant d'apprécier
286 M. LOUIS DE LOMÊNIB.
une action ou un écrit, M. de Loménie se croyait astreint à de longues recherches collatérales. Pendant plusieurs mois, il abandonnait sa narration, il s'enfermait avec les feudistes ou les économistes, il étudiait le droit féodal, la tenure de la propriété, l'état des justices, la théorie des physiocrates, les plans de Turgot; puis, comme toute question en suggère une autre, il passait de Quesnay à Bentham, de la morale physiocratique à la morale spiritualiste, de la vieille France à la France moderne. Sa curiosité se confondait avec sa probité. Quand on explore un pays nouveau, il est si naturel de regarder autour de soi I II faut apprendre tant de choses, pour savoir passablement quelque chose I Ses recherches s'étendaient à l'infini, il s'oubliait, et, dans son dernier ouvrage, il avait parfois de la peine à se reprendre. — Mais, en chemin, il faisait des trouvailles. En mainte occasion, ses documents, ses exposés, sont justement ceux que nous demandions tout à l'heure ; car ils jettent une vive lumière sur la situation, les mœurs et les sentiments de toute une classe. — Telle est sa description de la famille Garon, si lettrée, si vive et pourtant si disciplinée : au miUeu du xviii® siècle, dans la bourgeoisie, l'autorité paternelle demeurait intacte ; cela faisait dans chaque maison un petit gouvernement naturel dont nous n'avons plus l'idée, car il était à la fois obéi et respecté. — Telle est sa peinture de l'ordre de Malte : l'institut chevaleresque et monastique, dégénérant faute d'emploi, était devenu un club d'oisifs mondains et gourmets; pendant ses deux ans d'office, le général des
galères était tenu de dépenser 140000 francs en représentation, galas» bombance et table ouverte : tant de futailles de tels vins, tant de dames-jeannes de telles liqueurs ; les noms, qualités et quantités de tous les breuvages dont il devait arroser le gosier de ses convives étaient spécifiés d'avance et tout au long. — Il n'y a qu'à ramasser des phrases dans la correspondance et les ouvrages du marquis de Mirabeau pour apercevoir en raccourci les grandes plaies de l'ancien régime, le misérable état de l'agriculture, la souffrance, les jeûnes, l'accablement et la fureur sourde du paysan, l'inégalité, l'énormité, les persécutions de l'impôt royal, ecclésiastique et seigneurial, qui lui arrache 80 francs sur iOO de revenu net. — Et, d'autre part, un paquet de lettres nous montre le budget d'une famille aisée au sortir de la Terreur, un mouhn à farine dans le salon, le dîner servi sur une table d'acajou sans nappe, pour menu deux pommes de terre et une assiette de haricots, la livre de viande à 28 francs, la livre de pain à 45 francs, la voie de bois à 1400 francs; « cette lettre « que j'écris, dit le correspondant, coûte au moins « 100 francs, y compris le papier, la plume, l'encre et « l'huile de la lampe ». — Dans ce vaste ensemble, les citations font corps avec le récit, les petits faits s'encadrent bien dans les réflexions générales; les grandes masses de l'œuvre se relient et s'équilibrent. A cet égard, la biographie de Beaumarchais, la seule que l'auteur ait pu achever, me semble son chef-d'œuvre. L'ordonnance en est irréprochable et il n'y a rien de
288 M. LOUIS DE LOMCNIE.
plus varié. Affaires d'argent, de galanterie, de cœur et de famille, voyages en Espagne, en Angleterre, en Allemagne, intrigues et duels, procès et pamphlets, tableaux de la vie privée et de la vie publique, exposés politiques, examens critiques, curiosités littéraires, on y trouve de tout, et sans longueur ni lacunes. Incessamment Beaumarchais y prend la parole; on l'entend, on le voit avec tout son cortège, père, sœur, fille, amis, ennemis, contemporains de toute qualité et de tout emploi. Désormais, quiconque voudra le connaître devra recourir à M. de Loménie; aux célèbres Mémoires, au Mariage de Figaro, son livre reste attaché comme un commentaire indispensable. Je dirais presque que ce commentaire est définitif; et certainement l'auteur n'aurait rien laissé à faire aux autres critiques, si, par discrétion, gravité, retenue, il n'avait pas atténué quelques traits de son personnage. Il a laissé un peu dans l'ombre le faiseur et le charlatan, le gamin et le polisson. Là-dessus, un grand connaisseur de la créature humaine, Sainte-Beuve, a dit avec sa perspicacité ordinaire : « Chez Beaumarchais, il y aura toujours un « cabinet secret où le public n'entrera pas. Au fond, il a ({ pour dieu Plutus et un autre dieu, ce dernier tenant « une grande place jusqu'à son dernier jour. » — Ce n'est point ici l'endroit pour étaler de pareilles tares. Notons seulement qu'avec beaucoup de talent, d'esprit, de courage et de bonté, chez cet homme si adroit et si brillant, si actif, si libéral et si gai, il y eut toujours trop de Chérubin et trop de Figaro.
M. LOUIS 1»E LOMÉME. 2.':S
Il y a mieux, mais il y a pis chez Mirabeau; M. de Loménie, écrivant ses deux biographies, ressemble à une honnête femme qui raconterait la vie de deux grandes coquettes. L'histoire lui devait un dédommagement et le lui donna en amenant sous ses yeux un modèle de droiture, de magnanimité et d'abnégation, un de ces hommes qui font honneur à l'homme, Jean- Antoine, chevalier de Mirabeau, bailli de Malte. Il était bien de sa race, race féconde et terrible, en qui le cœur, l'esprit, l'imagination, la passion, la volonté, tous les ingrédients de la nature humaine, étaient trop forts, où la précocité et l'excès étaient de règle, où tout d'abord le pêle-mêle des instincts animaux et des facultés supérieures éclatait en foudres parmi des fumées et des éclairs. Engagé à douze ans et demi dans la marine, « pendant les trois ou quatre années qui suivirent, (( il ne passa pas, dit son frère, huit jours de l'année hors (( de la prison, et, sitôt qu'il voyait le jour, courait se « pei-dre d'eau-de-vie et, de là, tomber sur le corps de « tout ce qu'il trouvait sur son chemin, jusqu'à ce « qu'on l'abattît et le portât en prison. Mais avec cela il ({ avait de l'honneur à l'excès, et ses chefs, gens expéri- « mentes, promettaient toujours à ma mère qu'il serait « un jour excellent. Cependant personne ne pouvait « l'arrêter, et il s'arrêta tout à coup de lui-même, » La raison lui était venue, et plus forte que le tempérament ;
il s'était donné une consigne, et désormais n'en dévia plus jusqu*au dernier jour, à travers les plus grands sacrifices d'argent, d'ambition et de cœur, toujours dévoué et toujours inflexible, ne trouvante cela a d'autre « mérite que celui qu'il avait eu bien des fois en faisant « son quart ou en montant sa garde. » De la Guadeloupe, où il était gouverneur, il écrivait à son frère le marquis : « La menace de manquer ma fortune est la plus « petite qu'on puisse me faire. Je dois à Dieu et à mon n nom d'être le plus honnête homme que je pourrai. Je (( dois à l'État mes sueurs, ma peine, mon sang, ma vie, « pourvu qu'on ne me vexe pas dans mon honneur. J'ai « trente-sept ans, dont j'ai servi vingt-cinq, et j'ai au « moins vingt campagnes. Je pense avoir acquitté, « autant que cela m'a été permis, ma dette envers l'État. a Félicite-moi, cher frère, de ce qu'en butte ici à un « amas de fripons, ils n'osent m'accuser que d'avoir une (t mine trop froide ; je ne me refondrai pas pour eux. « Quant au reproche d'être tranchant, je ne m'en effraye « pas : les hommes tranchants sont à l'État comme le « couteau courbe est au membre gangrené... Compte « que l'homme en place dans un pays comme celui-ci « fait bien du mal quand il ne sait pas se vaincre sur € l'indulgence, et en évite furieusement par une appa- « rente sévérité. A l'égard de la cour, je ne lui mâche « pas ses vérités, je lui dis même ses propres fautes. 11 « m'importe peu de faire fortune, il m'importe peu d'être « caressé, mais il m'importe beaucoup d'avoir dit vrai, € d'avoir rempli ma tâche, d'avoir dévoilé l'iniquité,
M. LOUIS DE LOMÊNIE. 291
« d'avoir combattu le vice, étant en place.... On ne peut (( dire que j'ai des maîtresses qui me mènent ; ma mai- « son est comme une église ; on n*y voit entrer que des « gens qui demandent et des officiers : je ne donne « jamais audience aux femmes qu'en un lieu où, de la (( rue, les passants peuvent me voir sans ra'entendre.... a Les pauvres savent que justice leur sera rendue sans « acception de personnes, que ma porte leur est ouverte « à toute heure,. . . que pas un de mes gens ne serait assez « osé pour empêcher le plus petit et le plus pauvre « nègre de venir me conter ses raisons.... On sait aussi « que je ne veux pas de présents ni de bien mal acquis, « que je suis un vrai Melchisédech, qui ne boit, ni ne « joue, ni ne représente... et qui juge plus de procès « qu'une sénéchaussée. Les affaires m'excèdent, j'en ai « déjà été malade une fois, et je ne sais si je ne le serai (t pas encore. — Cependant il m'arrive de temps en temps « quelque petite consolation; j'ai eu hier celle de sau- « ver la vie à un homme, j'ai été assez heureux pour que a ce misérable, condamné tout d'une voix à la mort, fût « sauvé sur mon plaidoyer. Dieu me fit l'insigne faveur « de remarquer une erreur dans les jours et les dates, « erreur dont personne ne s'était aperçu. Si tu avais été « juge, tu sentirais cette satisfaction qui peut-être ne te « paraîtra pas grand'chose et qui est un des plus sen- (( sibles plaisirs que j'aie connus. » — Avec cette façon de prendre la vie, on est bien à l'aise à l'endroit des ministres, des commis et des maîtresses; on n'a pas besoin de leur faveur, on dédaigne de leur complaire.
« Je sais manger des fèves, écrit-il encore, mais jamais
« adorer le vice et l'encenser. »
Par-dessus les devoirs ordinaires, il s'en imposait d'autres plus étroits. La famille féodale, si l'on remonte à l'institution primitive, est une compagnie militaire où les grades sont distribués d'avance, où le cadet doit à laîné l'obéissance d'un bon lieutenant, où l'aîné doit au cadet la protection d'un bon capitaine, où le cadet et l'aîné subordonnent chacun son intérêt propre à l'intérêt de la maison. C'est ainsi que les deux Irères avaient compris leur office, et il est touchant de voir la façon dont le bailli remplit le sien. « Je me suis fait « d'enfance, dit-il, à la douce idée que tu devais avoir « tout ce qu'il ne me faut pas absolument pour vivre, « parce que tu es le chef de la race, parce que tu es « chargé de tout et qu'il est de mon devoir de contria huer et non de m'approprier.... Je ne suis rien par « moi-même, tu es le chef de la famille, tu as une pos- « térité, tu es existant, je ne tiens qu'à toi et par toi et (( les tiens : en un mol, je ne suis pour moi-même que a la chemise, tu es la peau. » — Ses intérêts privés ou publics, son bien, son revenu, son avancement, son mariage, son engagement religieux, il remet tout à la direction el à la discrétion de son frère. 11 renonce à une femme digne de lui et il refuse d'être grand-maître de Malte, je ne dis pas sur un mot, mais sur un silence. Spectacle étrange que celui de ce vieil homme de guerre, haut de six pieds, tout blanc, d'aspect aussi majestueux que redoutable, avec son esprit si perçant, si judicieux
et si frondeur, qui ne se fait pas illusion, qui voit les fautes de son frère, qui les répare, qui paye ses dettes, qui le nourrit et jusqu'au bout continue à prendre ses ordres, sans se départir un instant de sa déférence innée et de sa soumission de cœur! — Résignation et renoncement, voilà sa réponse finale à l'énigme du monde. « Jean-Antoine, qui a jugé sur les fleurs de lis, qui a « gouverné, obéi, commandé, fait la guerre par terre et « par mer, été chef d'un sénat, membre d'un autre,... (( Jean-Antoine a rêvé les deux tiers du songe de la vie; « excepté la messe qu'il n'a pas dite encore, il a fait de « tout, et vu, comme feu Salomon, que tout est vanité (( et tourment d'esprit. » — Tout est vanité, même la continuation de cette famille pour laquelle il a tant fait. « Notre race a eu son temps; elle finit, et qu'ima porte?... Qu'est-ce que perdre un nom, et qu'est-ce « qu'un nom à présent? Vois, pour te guérir du tien, « l'ignoble équilibre établi, en attendant la culbute géné- « raie et prochaine et l'éruption du volcan qui noussou- « lagerade trente couches d'alluvions pétrifiées; il s'est « établi, cet équilibre, et il doit être maintenu en Europe « par les écritoires qui ont à leurs ordres la poudre à « canon, l'imprimerie, l'irréligion et partant la sédi- « tion. Non, les nations ne reviendront plus à des mœurs « fortes.... Je te demande si dès lors la noblesse a un « beau rôle à jouer, s'il est gracieux d'aryoir des enfants « pour les voir bafouer, s'ils sont bons sujets, et réduits (( à ne rien être, sinon valets de cour.... C'est bien la t peine de continuer une race pour cela, ou pour se
a trouver dans une révolution que Ja dissolution entière a de tous les ressorts amènera nécessairement! » — Parfois la haute vertu donne de vives lumières; dernier survivant de l'ancien ordre féodal, c'est parce qu'il en représentait l'excellence qu'il en prévoyait Técroulement.
Vous avez remarqué, Messieurs, son style aussi original que son caractère ; celui du marquis de Mirabeau est pareil, encore plus familier, plus coloré, plus tranchant, plus osé, en dehors de la règle et de toute règle, {( un style, dit-il lui-même, fait en écailles d'huîtres, si « surchargé de différentes couches d'idées qu'il aurait « besoin d'une ponctuation faite exprès pour le débrouil- « 1er, en supposant qu'il en vaille la peine..., moitié « figures et métaphores, farci de proverbes, de maro- « tismes et de mots forgés, sorte de jargon rustique, » inégal, âpre, dru, plein de sève, qui, comme un fourré de fleurs et de broussailles, sort tout d'un coup « d'un « cœur chaud, riche et germinant » : partout des éclairs et des éclats d'imagination, des saillies et des trouvailles de génie, la vue directe des choses si répugnantes qu'elles soient, le sursaut imprévu de l'impression vraie, une brusquerie et un cynisme grandioses qui lèvent impétueusement tous les voiles ; avec cela de la gaieté, de la bonhomie, une verve gaillarde et salée qui n'ôte rien à la dignité foncière, un badinage d'humoriste et de grand seigneur; par-dessus tout, l'intrépidité d'un esprit à qui sa pensée est personnelle, en qui la pensée crée la parole, qui invente sa forme littéraire comme
sa conduite civile, qui, « cuirassé de ses cicatrices », marche seul, de tout son poids, à travers son siècle, et pour qui les cris, les réclamations, les admonestations qu'il soulève sur son passage « sont, dit-il encore, « comme des leçons de serinette à un éléphant ». Le contraste est frappant, si l'on observe autour de lui l'empire établi des convenances, la diction correcte et régulière, les images rares et banales, les tours, les transitions et les constructions qui semblent sortir du même moule, le vernis uniforme d'élégance obligatoire et apprise. Un pareil esprit appartient à un autre monde et à un autre âge; à travers Saint-Simon, il rejoint Montaigne. En effet, les deux frères sont du xvi* siècle. — Préservée par l'isolement provincial et par la vie militaire, la race est demeurée intacte; le rouleau de la centralisation et des bienséances n'a pas passé sur elle pour l'aplanir; elle a gardé toute la richesse originale, toutes les énergies primitives de la nature humaine et française. On voit ici des contemporains de Montluc, de Coligny, d'Aubigné, de Sully, de Henri IV, des hommes grands, droits, forts, fiers, braves, qui se tiennent debout, envers et contre tous, dans toute l'ampleur de leur taille, avec toute la franchise de leur physionomie et de leurs gestes. L'espèce a été détruite par Richelieu et Louis XIV; à ce prix, le grand ministre et le grand roi ont fait leur œuvre, et l'on peut louer l'œuvre; mais il faut savoir ce qu'elle nous a coûté.
Vî!
Des réflexions de ce genre occupaient souvent M. de Loraénie; il s'entretenait avec M. Ampère, M. de Tocqueville et M. Guizot. Les vues d'ensemble sont l'objet naturel des esprits élevés; elles sont aussi la récompense véritable de l'historien. Cette récompense suffisait à M. de Loménie; il savait que ses ouvrages s'atiressaien^ à un public restreint; mais il aimait mieux la considération que la gloire, et la popularité bruyante ne l'avait jamais tenté. — Plusieurs fois, l'occasion avait frappé à sa porte, pour l'appeler sur le grand théâtre où l'on ne manque jamais d'obtenir au moins les applaudissements d'un parti En 1848, dans le désarroi universel, quand chacun, bon gré, mal gré, se trouvait lancé dans la vie militante, il était devenu directeur d'un journal : la politique quotidienne l'intéressait, il la traitait avec talent ; ses opinions étaient faites : il ne tenait qu'à lui de rester en scène et en vue, avec tous les avantages d'un rôle public. 11 aima mieux rentrer chez lui, dans le domaine supérieur que n'atteignent point les agitations du jour, parmi les morts illustres et les beaux livres. Déjà écrivain, il devint en outre professeur, et, jusqu'à la fin, il ne vécut que de son travail. La littérature, qui est une compagne aimable, est une mauvaise nourrice, et M. de Loménie était trop consciencieux pour avoir la facilité banale de l'improvisateur. Quel que fût son sujet, il l'étudiait jusqu'à s'épuiser ; le matin de chaque
fl. LOUIS DE LOMÉNIK. 297
leçon il avait la fièvre, et il faisait ainsi près de cent leçons par an. — Pendant treize ans à l'École polytechnique, pendant dix ans au Collège de France, il resta simple suppléant. Devenu titulaire, après quelques années d'un enseignement double, sa santé fléchit et il fut obligé de déposer la moitié de son fardeau. Dans les intervalles, il composait des articles étudiés et approfondis; il défendait contre les critiques Chateaubriand, aussi déprécié après sa mort qu'il avait été adulé pendant sa vie; il louait le talent précoce, la générosité native, le repentir tardif de Barnave; il peignait la noble et sévère intelligence, le labeur opiniâtre, la vie pure, l'heureux intérieur de M. de Tocqueville. Vous l'aviez admis parmi vous. Messieurs; c'est le plus grand honneur que puisse obtenir un homme de lettres; quand il l'a reçu, il est obligé à de nouveaux efforts. Je le sens, et là-dessus l'exemple de M. de Loménie suffirait pour m'instruire. A travers tant d'occupations, il revenait toujours à ses Mirabeau. Il recherchait curieusement, en Itahe et en France, les origines de la famille; il suivait, de génération en génération, l'empreinte héréditaire de la race; il montrait dans vingt figures distinctes la persistance, les variétés, les déviations, les mixtures du caractère primordial; il publiait cette lettre intime et terrible où, pour la première fois, la mère de Mirabeau est produite au jour. Déjà il faisait entrevoir de loin Mirabeau lui-même; des épisodes choisis servaient au peintre de préparations et d'esquisses, ety dans son cauinet d'étude, le grand portrait,
DE CRITIQUK. 20
ne M. LOUIS DE LOMÉNIS.
très avancé, n'attendait plus que les dernières touches. — La mort s'est jetée à la traverse; dans toutes nos entreprises, c'est elle qui est maîtresse de l'issue ; nous n'avons en propre que notre volonté de bien faire, et nous devons nous estimer heureux quand nous avons pu achever la moitié d'une œuvre utile ; alors l'œuvre dure et, avec elle, le souvenir de l'ouvrier. C'est le lot de M. de Loménie ; si l'on essayait de résumer son talent et sa vie avec l'exactitude qu'il pratiquait lui-même, on dirait en deux mots qui semblent faibles et qui sont forts : il a été honnête homme et bon historien.
15 janvier 188t.
Si l'on veut comprendre une œuvre d'art, il faut y croire. En présence d'une figure peinte ou sculptée, vous devez oublier qu'elle est peinte ou sculptée, imaginer qu'elle est vivante. L'homme qui possède cette faculté d'illusion ne l'a pas toujours fraîche et vive; il est des heures où, en face de la plus belle statue et de la meilleure peinture, il ne sent rien : alors, il se tait et s'en va, attendant que la sensibilité lui revienne. Mais, aux bonnes heures, dans les musées silencieux, dans les longues et froides galeries, ce sont les promeneurs qui lui semblent de vaines ombres ; il ne les voit qu'à peine; il en détourne ses yeux. Pour lui, ce sont des figures manquées, des ébauches mal venues, il n'y a de réel que les formes dessinées ou modelées par les maîtres. Il s'arrête longuement devant ces formes idéales; leur attitude, leur geste, leur physionomie, chacun de leurs traits lui dit quelque chose ; il entre dans la pensée et dans la volonté des personnages; il conjecture ce que tout à l'heure ils vont faire. 11 se
1. Cet article sert d'introduction au deuxième volume {Art) d'une anthologie anglaise intitulée : The hundred gnuiUst men.
représente leur passé, leurs alentours, le monde où ils ont vécu, m» moins le monde où us pourraient vivre , il les suit dans les détails de cette vie qu'il leur attribue; il voit leurs passions et leurs actions, si différentes des nôtres; il les en loue ou les en blâme, il leur parle tout bas, et parfois, de leurs lèvres muettes, il croit entendre sortir une réponse. Après ce dialogue intime, il les connaît, comme nous connaissons un étranger que nous avons fréquenté longtemps ; il est capable de les comparer entre eux, de démêler leurs caractères, de les grouper en familles et en races. En effet, comme les hommes ordinaires, ils forment des familles et des races, dont chacune a sa structure anatomique, son tempérament physiologique, ses besoins, ses instincts, ses aptitudes physiques et mentales, son éducation, ses croyances, bref son âme et son corps. C'est une humanité supérieure, mais analogue à l'autre, et l'illusion par laquelle nous lui prêtons la vie est une lumière qui nous dévoile son véritable fonds.
Car, remarquez la façon dont elle s'est faite. Non seulement l'artiste en a pris les matériaux dans les hommes de son pays et de son temps, mais encore il ne les a combinés que pour mieux exprimer quelque caractère essentiel de sa race et de son époque. Dans les figures réelles, ce caractère était obscur, incomplet, fragmentaire; c'est la figure idéale qui le dégage, le précise et le manifeste à tous les yeux. Partout les grands artistes ont été les hérauts et les interprètes de leur peuple : Phidias en Grèce, Rubens en Flandre,
Titien et Véronèse à Venise, Murillo et Velasquez en Espagfne. Leur instinct et leur intuition les font naturalistes, historiens, philosophes; ils repensent l'idée qui constitue leur nation et leur siècle, ils reprennent le moule dans lequel la nature à coulé leurs contemporains et qui, chargé d'une fonte réfractaire, n'a encore fourni que des formes grossières ou ébréchées; ils le vident, ils y versent leur métal, un métal plus souple; ils chauffent leur fournaise, et la statue qui, sous leur main, sort de l'argile, reproduit pour la première fois les vrais contours du moule que les coulées précédentes, encroûtées de scories et lézardées de cassures, n'avaient pas su figurer.
Deux forces principales déterminent les pensées et les actions des hommes : l'une qui est la nature, l'autre qui est la culture. Considérez tour à tour ces deux forces dans les œuvres d'art qui' les rendent visibles. Chaque école a représenté un tempérament, le tempérament de son climat et de son pays, et chaque école l'a représenté avec une plénitude et une saillie que les hommes réels n'ont jamais atteinte. Vous trouverez chez les maîtres florentins le type allongé, élancé, musculeux, aux instincts nobles, aux aptitudes gymriastiques, tel qu'il doit se développer dans une race sobre, élégante, active, d'esprit fin, et dans un pays sec. Les maîtres vénitiens ont découvert les formes arrondies, onduleuses et régulièrement épanouies, la chair ample et blanche, les cheveux roux ou blonds, le type sensuel, spirituel, heureux, tel qu'il peut se dégager dans un pays
lumineux et humide, parmi des Italiens que leur climat rapproche des Flamands, et qui sont poètes en matière de volupté. Ruhens, Crayer et Jordaens vous montreront le Germain blanc ou blafard, rosé ou rougeaud, lymphatique, sanguin, carnassier, grand mangeur, l'homme de la contrée septentrionale et aquatique, grandement taillé, mais non dégrossi, de forme irrégulière et débordante, plantureux de chair, brutal et débridé d'instincts, dont la pulpe flasque rougit subitement par l'afflux des émotions, s'altère aisément au contact des intempéries, et se défait horriblement sous la main de la mort. Les peintres espagnols mettront sous vos yeux le type de leur race, l'animal sec, nerveux, aux muscles fermes, durci par la bise de ses sierras et la brûlure de son soleil, tenace et indomptable, tout bouillonnant de passions comprimées, tout ardent d'un feu intérieur, noir, austère et séché, parmi des tons heurtés d'étoffes sombres et de fumées charbonneuses, qui tout à coup s'entr'ouvrent pour laisser voir un rose délicieux, une pourpre de jeunesse, de beauté, d'amour, d'enthousiasme, épanouie sur des joues en fleur. Par une sympathie involontaire et pénétrante, chaque maître a compris, jusque dans ses profondeurs, une espèce de corps organique, sa substance, sa constitution, ses proportions, les variétés qu'il peut fournir, son c>aractère dominant, ses caractères dérivés, les instincts animaux qu'il comporte, l'admirable harmonie de toutes ses pièces et la logique rigouieuse qui lui rattache tous les détails de son action.
Avec le naturel inné, la figure idéale exprime aussi la culture acquise. Une statue comuie le Thésée du Parthénon ou le Combattant du Louvre est le résumé de toute l'éducation grecque. Pendant des siècles, les lois, la religion, les mœurs, les cérémonies ont travaillé à faire l'athlète accompli, la parfaite statue vivante. Dans les gymnases, tous les muscles de l'adolescent ont été fortifiés et assouplis; on n'en a point négligé;. les maîtres, en véritables artistes, ont voulu que les diverses parties du corps se fissent équilibre, et l'ont exercé de façon à lui donner, non seulement la vigueur, la résistance et la vitesse, mais encore la symétrie et l'élégance. L'arriére-bras, si maigre aujourd'hui, les omoplates, mal garnies et raides, se sont remplies et ont fait un pendant proportionné aux hanches et aux cuisses. La rotule, les articulations, toute l'ossature, jadis saillantes, se sont effacées et n'ont plus été qu'indiquées. La ligne des épaules, autrefois horizontale et dure, s'est infléchie et adoucie. Le pied, d'abord trop étalé et trahissant une parenté simienne, s'est arqué et est devenu plus élastique pour le saut; le talon, d'abord avachi et veule, s'est circonscrit dans un ovale net. Bref, toutes les formes se sont ennoblies et ont pu fournir des modèles au statuaire. D'autre part, l'orchestrique, en préparant le jeune homme aux danses militaires ou sacrées, a complété l'œuvre de la g^innastique; elle lui a enseigné l'attitude, le geste, l'action sculpturale; elle l'a mis dans un chœur qui est un bas-relief mouvant; elle eu a réglé les poses, les draperies,
l'ordonnance, les évolutions, de façon à faire de chaque groupe une œuvre d'art, une œuvre d'art si belle que sur la frise du Parthénon «oq a copié le défilé des Panathénées, et que la pyrrhique a suggéré les sculptures de Phigalie et de Budrun. Ainsi le maître de chœur et le maître de gymnase ont fait de leur mieux. Mais, s'ils ont approché du but, ils ne l'ont pas touché. Ils ont eu beau former et instruire leurs jeunes gens; dans ces corps déjà si beaux, il reste des imperfections; du moins il en reste pour un œil plus perçant. Un autre maître arrive, Polyclète, Phidias ou Praxitèle, avec ces perceptions délicates, ces divinations supérieures, ces compréhensions de l'ensemble qui font le génie ; à travers les modèles qu'on lui présente, il imagine une forme plus pure, des proportions plus justes, une vie mieux équilibrée, une âme plus sereine, plus saine et plus haute, et, pour l'exprimer, il a l'airain ou le marbre plus dociles que l'organisme humain. Le voilà enfin, debout et visible, le jeune homme idéal que toute la culture grecque conspirait à produire : c'est dans cet airain ou dans ce marbre qu'elle atteint sa réussite et son achèvement.
Même spectacle, si l'on regarde l'éducation contraire, celle qui mortifie le corps, dédaigne la vie terrestre et tourne toute la pensée du côté du ciel. Considérez le développement de cette culture depuis dix-huit siècles, les savantes disciplines qu'elle a instituées, les milliers de couvents qu'elle a bâtis, les millions d'âmes qu'elle a conduites. L'effort a été prodigieux et dure encore. —
lART. 505
Et cependant, pour en saisir tout l'effet, c'est aux grands artistes qu'il faut recourir, au Pérugin, à Carpaccio, à Holbein, à Fra Angelico, surtout à Hans Memling; tant qu'on n'a point contemplé les peintures de l'hôpital de Bruges, on n'a point vu la vraie religieuse. — Elle est là, immobile, enveloppée d'un double et triple vêtement, dont rien ne dérangera jamais les plis raides; le corps atténué disparait; on le soupçonne à peine; les épaules sont étroites, les bras grêles; toute la vie s'est concentrée dans la tête. Et quelle tête étrange ! Sur un col long et délicat, un ovale qui va s'élargissant vers le haut, une lèvre supérieure très haute, une arcade sourcilière encore plus haute, un vaste front bombé, vaguement bosselé, et comme comblé de pensées mystiques; les yeux regardent sans voir. Par la profondeur et l'intensité absorbante de son rêve. une telle figure est hors du monde ordinaire, à tout jamais fixe dans son attitude, impassible et recueillie pour l'éternité. Désormais son état est la contemplation persistante sans images et sans paroles, dont parlent les docteurs. Rien de violent dans cet état, point de transports, nulle illumination vive; c'est la placidité de la croyance absolue, la paix de l'âme conservée dans le cloître comme dans un Bois-Dormant. Rien ne la trouble dans sa quiétude douce et un peu triste. Autour d'elle les actions sont réglées et les objets sont ternes; tous les jours, les heures uniformes ramènent devant elle les mêmes murailles blanches, les mêmes reflets bruns des boiseries, les mêmes plis tombant des capuchons et