‹ Derniers essais de critique et d'histoireChapitre 5 sur 29 · L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS · texte numérisé non relu

L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS

Le comte N... se promenait avec moi depuis deux heures dans les salles de lÉcole des beaux-arts, et je lui servais de cicérone. C'est un vieil Italien, riche, amateur de peinture, mais qui n'achète de tableaux que les anciens et les italiens; à ses yeux, depuis 1600, il n'y a que des barbouilleurs. Il est fort poli, fort prudent, presque obséquieux, mais absolu dans ses goûts, qu'il appelle des principes; il admirait tout avec d-s superlatifs, et je le conduisais, un peu embarrassé dô son admiration. A chaque pas, il mettait son grand lorgnon sur ses grandes besicles et s'écriait discrètement, d'un ion voulu : « BellOy bellissimol » Mais je regardais avec inquiétude son sourire de complaisance éternelle, et tout bas je cherchais ce qu'il pensait au fond.

Il y a pourtant dans l'École plusieurs endroits bien entendus et agréables. Quand on a dépassé la grande entrée, pleine de spécimens, où des fragments du château d'Anet, le portail de Gaillon, une fresque d'après Raphaël, des plâtres d'après l'antique font un musée en plein air, on entre à droite dans une petite cour

verte bordée d'arcades. C'est un parterre peuplé d'arbustes et ceint de lierres ; une fontaine murmure auprès d'un grand arbre; en face est la Galathée de Raphaël, transportée sur pierre, en couleurs indestructibles. Tout alentour, de trois côtés, les piliers des arcades montent jusqu'au toit plat, bordé d'ornements et de petites têtes. On pense à quelque loggia de la Renaissance, décorée d'après les souvenirs de Pompeï. Les fonds, d'un rouge sombre, sont rayés de bandes jaunes, vertes, noires et blanches; les chevaux et les cavaliers du Parthénon y courent à demi-hauteur; un semis d'arabesques, des feuillages fins se penchent ou s'élancent dans la courbure des arcades. Le plafond bleu, traversé de raies jaunes et ponceau, est barré de distance en distance par des poutres peintes de vert, de blanc et de rouge. En face de la Galathée, on voit s'ouvrir un large escalier, surmonté de colonnes ioniennes, près desquelles deux éphèbes, nus et d'un marbre pur, vivent et attendent sous la clarté adoucie dans l'air muet, comme autrefois celui d'un atrium ou d'un gymnase. — Les yeux se reposent sur ces teintes fortes et sobres. Aux jours d'été, quand le soleil darde et qu'au dehors la poussière du quai tourbillonne sur la fourmilière des passants, il est doux de passer ici une heure. L'arrangement des couleurs et la paix des formes simples sont un refuge pour les yeux blessés par l'agitation tumultueuse de la multitude affairée, par les physionomies narquoises ou affinées des promeneurs inquiets, par la laideur active et inépuisable de l'œuvre

et de la vie parisienne. — Si l'on veut achevei son rêve, on monte les deux escaliers de la Bibliothèque, et l'on se trouve dans un promenoir copié sur les loges du Vatican. Sauf en septembre, qui est le mois des Anglais, [>n y est seul, et, dans le silenc^e, sous l'air froid des voûtes de pierre, on est heureux pendant une heure. On peut regarder cette copie, même après avoir vu le Vatican; là-bas, les figures de Raphaël tombent en pièces, et ses arabesques semblent avoir été grattées avec un couteau; ici, elles sont nouvelles et entières; les disciples fidèles du maître ont employé, à les imiter Bt à les refaire, dix ans de patience et de bon goût; s'est le moulage de la statue restaurée, au lieu de la statue mutilée et incomplète. Des guirlandes de raisins, le figues, d'oranges, de courges qui s'ouvrent ets'égrèaent, descendent le long des murailles, où les rouges ternis, les bleus puissants, les ocres pâles, les noirs îharbonneux font, par leur mélange, le plus grave et le plus harmonieux concert. Au centre de chaque arcade, un grand médaillon noir, relevé de petits carrés rouges, laisse s'échapper de sa teinte sombre les plus délicates irabesques blanches, des vases, des hippogriffes, des [leurettes élancées et mignonnes. Les feuillages qui courent sur les piliers ont cette netteté de contour, :ette fermeté de tissu, cette forte santé et cette élégance ie forme que le sol et l'air du Midi donnent à leurs plantes. Les fruits étalent la richesse de sue et la no- Wesse de race qui conviennent à un festin de la Renais- Jance. Les cinquante-deux fresques du plafond, serrées

et distinctes comme dans un livre, montrent l'abondance, la sûreté de goût et de main, le naturel de cet art décoratif et spontané, qui n'est point une œuvre de vanité, mais un instrument de plaisir, qui se subordonne à l'ensemble, qui achève l'architecture, qui entasse les chefs-d'œuvre pour faire l'abside d'une chapelle ou le plafond d'une loggia, qui n'a pas besoin d'être mis en parade et en examen dans une exposition sous une loupe, qui consent à être vu de loin, qui s'emploie et se réduit à récréer les yeux d'un grand seigneur ou d'un prélat, lorsque, dans leur promenade, après le conseil d'aiïaires, ils prennent le frais, et, de temps en temps, regardent en l'air. Certainement, on a transporté ici une image de l'art calme et sain qui iadis occupait les âmes fortes et simples, et je ne sais pas ce qu'où souhaiterait de plus.

Il voyait mes idées dans mes gestes ; il boutonna son paletot en homme qui a froid, et me dit d'un air naïf : f II pleut beaucoup à Paris, n'est-ce pas, et les cheminées fument? »

Je suivis son regard, et, par malheur, je pensai tout de suite au couvent des Chartreux, à Naples, au cloître des Servîtes, à Florence, aux cours intérieures d'Assise et du Mont-Cassin. Le soleil nous manque, et le marbre est trop cher : notre pierre n'a pas d'éclat; l'enduit^ dont on la couvre est un placage de café. Les murs,

même balayés et grattés, semblent toujours pleurer; des poussières noires, de vagues traînées verditres y collent leur lèpre blafarde. Nos parterres sont des préaux, où l'herbe suinte et pourrit sur place. Nos cheminées, nos brumes, notre lumière pâle ne s'accommodent ni des grandes formes simples, ni des murs nus, ni des couleurs graves et fortes. Mon Italien avait raison de songer aux colonnes orangées, aux dalles roussies, au lustre des marbres, qui, dans son pays, autour d'une citerne ou d'un carré de lavandes, font un promenoir imprégné jusque dans sa pierre de toute la magnificence du ciel.

a Nous ne pouvons changer notre climat, lui dis-je, mais nous n'omettons rien dans le reste. » Et je lui expliquai l'arrangement de l'École. Tout gratuit; le Louvre, le Luxembourg et le Cabinet des estampes, à deux pas; une bibliothèque spéciale de dessins et de livres sur les arts ; huit cours d'histoire et de science générale; quatorze maîtres, architectes, peintres, sculpteurs, graveurs, choisis parmi les plus renommés, devant qui, le soir, les jeunes gens dessinent, modèlent ou tirent leurs lignes; des modèles, hommes et femmes, BOUS la main; onze cents élèves; des concours d'élèves peintres et sculpteurs tous les six mois; les travaux des élèves architectes jugés tous les deux mois; chaque année les prix de Rome, et le droit pour les premiers élèves de passer quatre ans en Italie avec une pension; l;i théorie et la pratique, l'enseignement et l'émulation, les maitres et les documents, toutes les puissarces et

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toutes les ressources rassemblées en un centre, comme

en une fontaine qu'on érige au milieu d'une place pour recueillir les eaux lointaines, et qui, par une suite ménagée de canaux et de descentes, les verse sans perte a la portée de tous. Pareillement, en France, la philosophie, la musique, les lettres, les sciences, l'art militaire, les industries ont leurs centres; quand nous réussissons en quelque chose, c'est par ce jardinage savant qu'on appelle le talent d'organiser.

11 regarda sa tabatière, et me dit gracieusement : « Le jardinage n'était pas si savant au temps de Raphaël et de Michel-Ange. » — Terrible compliment 1 Nous sortîmes sans parler, l'un à côté de l'autre.

« Après tout, pensais-jo, une école n'est pas tenue de fabriquer des génies. Elle fournit le foyer et le bois; l'étincelle vient d'ailleurs. On y enseigne l'orthographe, non la pensée ; quand les jeunes gens ont appris l'orthographe, qu'ils parlent, s'ils ont quelque chose à dire. En tout cas, ils ne parleront que si on les écoute; le public est une seconde école plus forte que l'autre. — Un jeune homme sort d'apprentissage et travaille pour les Expositions; il loue une chambre, cause avec cinq ou six amis, tâche de démêler ce qu'il porte en iui-même, et, après beaucoup de tâtonnements, se forme un goût et un talent distincts. Mais il est Français, il vit à Paris au xix^ siècle; des contemporains.

élevés comme lui, jugent, récompensent, achètent ses tableaux; l'opinion l'entoure et le maîtrise. Je veux bien qu'à torce de volonté il résiste à la mode et la laisse couler, comme une marée, au-dessous de son talent. Toujours est-il qu'étant de la même race et du même temps que les autres, avec la même éducation, les mêmes besoins, les mêmes alentours et la même vie que les autres, il sentira comme les autres, et que son goût, par ses grands traits, correspondra au goût public. — Les choses se sont toujours passées de la sorte : les artistes français, au xviie siècle, ont mis dans leurs colonnades, leurs jardins, leurs statues et leur peinture, la noblesse, la gravité, l'élévation de pensée, partois la pompe théâtrale ou la correction froide d'un palais monarchique ; au xvui« siècle, les lignes contournées, les grâces molles, les séductions fines, la jolie on licencieuse gaieté d'un salon galant et raffiné. Aujourd'hui nous n'avons ni l'un ni l'autre; ce Paris moderne, qui donne le ton, est un monde étrange et tout neuf; or les arts se modèlent sur les goûts, comme un bronze sur un moule. Qu'est-ce donc que ce Paris, ce public, ce goût qui façonne notre art contemporain? Et quels sont les traits marquants de cet art? Voici un Florentin qui n'est jamais sorti de son pays; la saillie des choses doit le frapper; je m'en vais lui faire la question. »

Il répondit doucement : « Ceci est trop difficile pour moi. Vous savez bien qu'avec mes mauvais yeux et mon vieil esprit cassé je ne vois que les choses les plus grosses et les plus simples. Pourtant j'ai fait deux

remarques : les Parisiens se tracassent toujours, et ils

ne semblent vivre que le soir sous cent bougies. »

Artificiels et agités ; il a raison, c'est bien ainsi que nous sommes. Les rues sont trop pleines, les visages trop affairés. Au soir, le boulevard fourmillant et lumineux, les théâtres étincelants et malsains, partout le luxe, le plaisir et l'esprit outrés aboutissent à la sensation excessive et apprêtée. La machine nerveuse est à la fois surmenée et insatiable. Moi-même, en ce moment même, je sens bien que je suis de ce monde : par exemple, je m'ennuie de marcher dans la rue. Cherchons, pour user l'ennui, les effets d'une pareille machine, et comptons les divers goûts, partant les divers publics, par lesquels un tel état d'esprit peut s'exprimer.

D'abord le gros public d'Exposition. Il vient là comme à une féerie ou comme à une représentation du cirque. Il demande aux peintres des scènes mélodramatiques ou militaires, des femmes déshabillées et des trompel'œil. On lui fournit des batailles, des auto-da-fé, des égorgements de cirque, desr Andromèdes sur leur rocher, des histoires de Napoléon et de la République, des cruches et des vaisselles qui font illusion.

Ensuite, le public d'Exposition, quel qu'il soit. Aucun œil ne peut soutenir impunément le choc de trois mille tableaux; au bout de deux heures, il est émoussé, il ne sent plus que les choses extrêmes. Voyez, un jour d'où-

verture, les critiques d'art errer d'un air mélancolique dans les longues salles; ils clignent les yeux et semblent composer un pensum. Deux cents paysages représentent une forêt ou une mare; au quatre-vingt-dixième, quel spectateur a encore la notion juste des vraies feuilles et du vrai soleil? En conséquence, l'artiste est contraint de chercher un effet nouveau, saillant, inattendu. Il force ion impression ou son expression; il veut paraître, être remarqué; partant, il exagère. Quantité de nuances ne peuvent être senties que dans le silence et la solitude; il les néglige. Son tableau est comme une femme au bal: il faut qu'elle en soit la reine ; elle se pare, elle se com-' pose, elle est afleclée; regardez-la un quart d'heure après dans sa chambre, elle aura l'air d'une actrice. Le peintre se dit incessamment comme elle : « Par quelle pose et par quelles mines pourrais-jc bien sortir de la foule et faire effet ? »

Il faut ensuite compter les étrangers riches. Un Brésilien, un Moldave, un Américain qui ont fait fortune ou qui s'ennuient de vivre parmi leurs esclaves ou leurs paysans, viennent à Paris pour jouir de la vie. 11 y a cent ans, un monde élégant y donnait le ton ; le plaisir devait être fm et l'esprit poli; il fallait suivre un code de délicatesse et de savoir-vivre. Aujourd'hui cette société supérieure a perdu l'empire. Il y avait cent salons, il y en a deux mille. Il n'y avait qu'un goùt-st qu'un art, il y en a vingt et de divers étages. Les instincts et les plaisirs de l'étranger qui s'initie ne sont plus tenus en bride par la suprématie d'un monde choisi. Il achète

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