DERN. ESSAIS DE CRITIQUE
une voilure, parade au bois, étale des épingles en diamants, fréquente les coulisses,comprend la grosse bouffonnerie des petits théâtres, savoure l'exposition des figurantes, commande à l'artiste des Vénus qui sont des drôlesses ; et l'artiste, sous prétexte d'archéologie ou d'art libre, le sert selon son goût.
Il y a ensuite le Français enrichi. Tel banquier ou spéculateur veut embellir son château ou son hôtel ; il sait que les peintures murales tirent un logis du commun, et il commande, comme un maître de café ou un entrepreneur de théâtres, des allégories et des mythologies pour ses plafonds. Voilà le peintre chargé de la même œuvre que Raphaël à la Farnésine ou Guerchin au palais Ludovisi. Mais les hôtes d'aujourd'hui ne sont pas ceux d'autrefois. Les corps musculeux et héroïques, les figures fortes et saines du xvi^ siècle seraient déplacés parmi les fauteuils capitonnés, les idées compliquées, les sourires artificiels du nôtre. Le peintre ne peut pas jiiême esquisser les grisettes, les minois sensuels et délurés du xviii^ siècle; il est tenu d'être sérieux : une peinture qu'on paye si cher doit être noble. Il se rabat t^ur la grâce sentimentale, et, sur son plafond d'azur lendre, il peint des déesses pensives qui seraient mieux dans un album.
Je note encore les archéologues, historiens et voyageurs. Toutes les sciences de détail ont été poussées à l'extrême : nous avons noté au juste la largeur des crevés qui découpaient une manche au temps de Charles IX, l'ameublement d'un gynécée grec ou lydien,
les digitations et les dentelures d'un cèdre oriental ou d'un palmier africain. Certains peintres anglais font encore mieux : l'un a fait dresser une petite maison de bois dans une lande où il est resté six mois pour étudier la bruyère ; l'autre a passé cinq ans à restaurer les costumes et l'architecture juive, pour peindre le Christ parmi les docteurs, sans oublier rien, sauf la forme du pied, qui, chez les docteurs de Juda, est arqué et non point plat. Nous n'allons pas si loin, mais nous approchons du but. Pour obtenir la couleur locale, quantité de nos peintres se font antiquaires, touristes, fripiers, Égyptiens, Grecs, Etrusques, hommes du xvi* siècle, hommes du moyen âge. Leurs tableaux sont instructifs, mais ils font peur ; une telle poursuite du détail authentique devrait mettre l'œuvre parmi les documents de la science et conduire l'auteur à l'Académie des inscriptions.
Enfin, il y a l'ascendant des coteries spéciales, critiques d'art, collectionneurs, amateurs et théoriciens. Cette ville est si grande, et la culture y est si diverse, que tout dieu peut y trouver sa petite Église. Dans la multitude infinie des originalités et des goûts, il y en a toujours une centaine ou une vingtaine qui se groupent autour du talent nouveau. — Vous y trouverez, pour vos dieux grecs, de purs paiens adorateurs d'Homère, pour vos maritornes d'auberge et vos carrés de choux, des gaillards de brasserie nourris de bière. Vos jolies dames en robe Pompadour seront louées par les délicats qui achètent des estampes de Moreau et les meubles du iviii^ siècle. Vos intérieurs poni| éiens aurontpour ama-
teurs des curieux qui bâtissent des villas antiques. 11 ^ a quarante cénacles : des mystiques, parents de Béato Angélico ; des préraphaélistes, sectateurs de Pérugin; des dessinateurs, qui ne sentent que le contour: des coloristes, qui ne sentent que la tache ; des tempéraments du Midi, qui n'aiment que le soleil; des tempéraments du Nord, qui n'aiment que la pluie; des yeux qui, pour goûter la campagne, exigent, les uns qu'il soit midi, les autres qu'il soit quatre heures du matin. Encouragé par son petit public, chaque artiste pousse à bout sa manière; désormais l'y voilà confiné, il n'en sortira plus; chacun voit la nature à travers des lunettes dont il entretient soigneusement la forme et la teinte ; pour l'un, elle est rouge-orangé ; pour l'autre, gris-deperle; pour l'autre, tachée de suie ; pour l'autre, pailletée d'élincelles. — Bien plus, les genres se mêlent, comme dans une plate-bande où les fleurs serrées, échangeant leurs pollens, produisent des espèces ambiguës. Des élèves de Baphaël atténuent ses figures pour leur donner l'expression mystique. Des amateurs de grec arrangent leurs nudités en exhibitions friandes. Des hommes de talent oscillent entre deux ou trois genres, de Raphaël à Corrège, du style fini au style lâché, de la forme païenne au drame historique. — Mais la sève est faible, et la plante reste petite ; l'aliment qui l'entretient est une curiosité, une bizarrerie, parfois une maladie, en tous cas un goût limité, éphémère, et l'œuvre est un avorton sans force ni substance, rejeton incomplet et mélangé des grandes espèces qui ont vécu.
Voilà les misères de noire monde : un gros public de foire, une concurrence outrée, des enrichis sensuels, des riches mondains, des archéologues minutieux, des coteries de critiques et de théoriciens ; c'est bien là ce que peuvent donner le pêle-mêle et le raffinement d'une capitale démocratique. Par contre-coup, nous avons dans l'art les exhibitions de foire, l'exagération des effets, l'empire mesquin des convenances, la minutie pénible de l'antiquaire, les styles maniérés et étiolés : bref, des grossièretés pour la foule et des curiosités pour les délicats. Mais, à côté du mal, il y a le bien : je me suis ditle mal tout bas; à présent disons le bien tout haut.
a Très honoré monsieur, il est vrai que notre climat est mauvais et notre jardinage trop savant. Mais vous accorderez qu'une culture si complète, un goût si vif, un effort si grand doivent produire quelque chose, et vous permettrez à un Français de louer ce qu'il trouve excellent dans l'art français.
« D'abord l'étude et la volonté. Aujourd'hui la science est si vaste et les moyens de connaissance si aisés, que chacun peut se choisir son école. Voyez Gat'^^. -rui, avec des plâtres et des textes, à force de lire, dessiner, regarder et comprendre, parvient à refaire, dans son Iphigénie, des figures presque grecques ; je vous montrerai un petit Hvre d'un homme peu connu, le Centaure y de Maurice de Guérin, et vous y verrez la sympathie intense.
la lucidité d'imagination, la force du rêve par lequel un moderne finit par revoir intérieurement le monde primitif et les vagues instincts sublimes des créatures demianimales, demi-divines. Le génie a maintenant plus d'espace qu'autrefois ; il est moins étroitement confiné dans sa nation et dans son temps; il peut, à force de patience et d'énergie, s'en retirer, habiter ailleurs, se faire un asile et un cloître. — Vous trouveriez ici un homme qui, pendant soixante ans, n'a regardé que votre ciel ; à Rome ou à Paris, absent, présent, il le voyait toujours, et il le voyait avec des yeux du xvi« siècle. C'est pourquoi il a passé à travers la vie et les formes modernes sans y faire attention; ou plutôt, par un effort d'abstraction, il les a effacées de son esprit; il habitait de cœur et d'imagination dans l'antiquité et dans votre grand siècle; pour tout livre, il avait Homère: « C'est (( le plus beau qu'on ait fait, disait-il ; pourquoi lirais-je « autre chose ? » Un certain style lui a paru l'unique ; lecture, musique, acquisition de tableaux, de camées, de dessins, de moulages, travail, rêves, il a tout tourné de ce côté. Raphaël n'a pas eu de plus fidèle élève. A vrai dire, il a vécu à Paris comme un plongeur sous sa cloche, fermant les fentes par où l'air du dehors eût pu entrer. Voyez son Plafond (VEomère^ son Apothéose de Napoléon, sa Source; sur d'autres terrains, il y a ici beaucoup d'hommes qui, avec une persistance et une aptitude moindres, se sont construit leur cloche et y ont vécu.
a Notez maintenant l'âpreté et la complication des
passions et de la vie. Car on vil ici, et même on y vit trop; la flamme brûle, avec des fumées, si vous voulez, avec de mauvaises odeurs, en salissant et en usant sa lampe, mais la chaleur et les pétillements y sont ardents. La réunion des talents et la concurrence des ambitions y poussent à bout le travail, la curiosité, le plaisir, l'excitation. Pensez à tant de jeunes gens qui, dans une mansarde du quartier latin, regardent, étudient, s'enquièrent, frémissent au contact des tentations, livrent leur esprit et leurs sens à la contagion et au tumulte des espérances infinies et des convoitises multipliées. Pensez à tant d'hommes qui, après une éducation libérale, resserrés dans un métier ou dans des affaires, gardent, comme un élancement continu, les grands désirs et les nobles rêves de l'adolescence. Voyez toutes ces femmes réduites à se promener et à faire salon, parmi des fougues et des délicatesses d'imagination que le monde avive comme une serre chaude. La masse est vulgaire, je le veux; mais, dans une telle foule, il y a une élite. Ainsi nourrie, la créature ardente et nerveuse souffre et se répand de tous côtés en idées violentes, en visions troubles. On n'a jamais senti plus à fond, par une sympathie plus personnelle, avec une pitié plus largement étendue, le drame douloureux de la vie. — Il y a un homme dont la main tremblait et qui indiquait ses conceptions par des taches vagues de couleur; on l'appelait le coloriste; mais la couleur pour lui n'était qu'un moyen. Ce qu'il voulait rendre, c'était l'étie intime et la vivante passion
des clioses. Il n'était point heureux comme vos Vénitiens, il ne songeai! pas à récréer ses yeux, à suivre des dehors voluptueux, le splendide et riant étalage des corps florissants. Il pénétrait plus loin, il nous voyait nous-mêmes, avec nos générosités et nos angoisses. Il allait chercher partout la plus haute tragédie humaine, dans Byron, Dante, le Tasse et Shakespeare, en Orient, en Grèce, autour de nous, dans le rêve et dans l'histoire. 11 faisait sortir la pitié, le désespoir, la tendresse, et toujours quelque émotion déchirante ou délicieuse, de ses tons violacés et étranges, de ses nuages vineux brouillés de fumées charbonneuses, de ses mers et de ses cieux livides comme le teint fiévreux d'un malade, de ses divins azurs illuminés, où des nues de duvet nagent comme des colombes célestes dans une gloire, de ses formes élancées et frêles, de ses chairs Irémissantes et sensitives d'où transpire l'orage intérieur, de ses corps tordus ou redressés par le ravissement ou par le spasme, de toutes ses créatures inanimées ou vivantes, avec un élan si spontané et si irrésistible, avec une conspiration si forte de la nature environnante, que toutes ses fautes s'oublient, et que, par delà les anciens peintres, on sent en lui le révélateur d'un nouveau monde et l'interprète de notre temps. Allez voir sa Médée, son Dante aux champs ÉlyséeSy son Tasse, son Évêque de Liège, ses Croisés à Constantinople, sa Bataille de Nancy y sa Barque 'de don Juan, son Empereur du Maroc, son Invasion d^ Attila, et le reste, et grond.-^z en le comparant aux vieux maîtres; mais son-
gez qu'il a dit une chose neuve et la seule dont nous ayons besoin.
« Encore un mot. Nos appartements sont ridicules, nos mœurs artificielles et nos théâtres étouffants. Nous vivons claquemurés au troisième étage, et nous trouvons, au sortir de nos cages, la boue des rues, l'odeur du gaz, l'air étouffé des salons et des bureaux. Et justement, par contraste, par dégoût de la civilisation, par fatigue de l'homme, nous avons aimé la nature. Nous l'aimons comme un passager, après six mois de navigation, aime la terre; nos nerfs endoloris s'y apaisent; nos imaginations affinées et surexcitées y devinent une âme; il y en a une dans les arbres, dans les fleuves, dans les montagnes, dans les nuages; chacun d'eux manifeste en caractères saillants son origine et son histoire, son effort pour être et durer, le sourd travail de sa transformation intérieure, et la parenté vague par laquelle les êtres bruts rejoignent les êtres animés Un mur blanc roussi par le soleil et lézardé par l'âge, une mare d'eau vive, immobile sous le soleil ardent, un vieux rocher nu qui pendant dix mille ans a subi le soleil implacable de l'Arabie ou de l'Egypte, bien moins que cela, un chenil, une boutique avec un balai, une chambre où poudroie par une fenêtre une percée de lumière, les figures les plus dédaignées, un chien, un âne, un singe, toute créature naturelle est complète en soi comme un homme, capable d'expression tragique et douce, munie d'un caractère qui, dégagé, rehaussé, mis par l'art en saillie et en lumière, la place parmi
ses alentours comme un personnage dans son groupe et comme un coryphée dans son chœur. Regardez les paysages, les intérieurs et les animaux de Decamps, et, à côté de lui, ceux de tant d'autres; à mon gré, cette branche de l'art est la plus vivace et la plus originale de notre temps. Les Flamands ont peint plus simplement, avec plus de justesse et d'aisance, en traits plus reconnaissables et plus durables; mais leur sympathie est moins pénétrante, et nos artistes, comme nos écrivains, auront cette gloire d'avoir va dans la nature une passion, une vie, une poésie presque humaine, que nul âge n'y avait senties. »
Il approuvait beaucoup, et, ce me semble, presque sérieusement. Nous nous quittions. Il redressa son grand corps maigre, comme un homme poussé dans ses derniers retranchements, remit son lorgnon sur ses lunettes, pour bien me regarder en face, et me dit : • Caro signorCy il me semble que les œuvres d'art sont des choses simples, qu'on fait avec plaisir, et pour faire plaisir. Je verrai vos peintres; mais, d'après ce que vous me dites, je crois qu'ils se donnent de la peine pour vous donner du travail. »
Journal des Débats, 2 avril 1867.
On me prie d'écrire la préface de ce livre; c'est que je suis né dans les Ardennes et que je les aime ; pourtan je n'ai d'elles que des souvenirs d'enfance. Mais la rivière, la prairie, les bois qu'on a vus dans ses premières promenades laissent au fond de l'âme une impression que le reste de la vie achève et ne trouble pas. Tout ce que l'on imagine ensuite, part de là; même il semble que tout soit là, et que jamais le plein jour ne puisse égaler l'aurore. Quel fleuve renommé vaut le petit courant où, pour la première fois, on a vu les remous de l'eau entrelacer leurs arabesques et se franger d'argent au contact d'une branche de saule qui pendait? Quel parc magnifique surpasse la grâce du pauvre pré où l'on s'est arrêté tout enfant pour cueillir des liserons et des boutons d'or? Ces émotions ont été en moi fort précoces et fojl vives, parce que j'habitais sur la frontière de deux pays, l'un vert et beau, l'autre terne et laid, à Vouziers, limite de la terre blanche et de la terre brune. Là finit la vraie Champagne et commencent les vraies Ardennes. Une lieue plus loin, vers Bourq, tout est craie. Je me rappelle encore le senti-
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ment de tristesse mome que cette Champagne mettait en moi. On faisait alors le chemin dans une sorte de patache, et l'on relayait dans un village nommé Pauvres. Sur toute la route, nulle autre couleur que le blanc dur, cru, blessant, de la craie; la craie partout, émiettée sur les talus de la voie, taillée en moellons pour bâtir les chaumières, délayée dans les mares, amoncelée en petits murs; point d'arbres, sauf deux maigres lignes d'ormes bossues; point d'herbes, sauf un gazon troué, mince, qui à chaque instant laissait percer le squelette du sol; des iniisseaux blafards qui de loin en loin se traînaient entre deux haies d'arbustes; une campagne bariolée de cultures jaunâtres et de jachères grises, rayée, salie comme un vieux manteau de roulier qu'on aurait crevé par places et raccommodé avec des lambeaux d'une autre étoffe. La grosse patache descendait enfin la côte de Bourq en faisant sonner ses ferrailles; la terre devenait moins sèche et moins maigre; les blés poussaient plus haut, les arbres à fruits se serraient; la vallée s'ouvrait; on voyait au bas l'Aisne tortueuse sous sa bordure de peupliers et de saules, puis à droite une grande vei dure gaie, une prairie qui s'enfonçait à perte de vue, çà et là sur la gauche d'autres verdures plus sombres, des coteaux boisés, une falaise noirâtre et les lointaines bosselures de terrain qui sont l'entrée de l'Argonne.
Depuis la campagne de Dumouriez, il n'est personne en France qui ne connaisse ce nom; Grandpré, La- Croix-aux-Bois, Longwy, les llettes, le Chêne-Populeux,
voilà les défilés qui ont arrêté l'invasion étrangère Ils ni3 sont plus aussi sauvages qu'autrefois; le pays s'est défriché, peuplé; il reste une jolie contrée, verte, omhrcuse, pleine d'accidents, sorte de parc naturel qui repose les yeux lassés par la monotonie des channps Iropbien exploités et des cultures tirées au cordeau. La nature s'y est adoucie, sans devenir esclave; les lignes des terrains ondulent et se mêlent capricieusement; les bois couvrent la croupe des collines, descendent jusqu'au bas des versants, poussent leurs colonies d'arbres jusqu'à l'entrée des villages; dans les creux sont de petits prés toujours arrosés d'eaux courantes; ils reluisent au soleil comme des émeraudes, et leurs ruisseaux vont serpentant et bruissant dans le dédale des vallées courtes et creuses. Si la grandeur manque, l'imprévu abonde, et parfois, dans une fondrière, encombrée de débris végétaux, rouge de fraises, on trouve le dernier vestige de la forêt primitive, une bande de chênes énormes et silencieux.
Pour la voir encore à demi intacte, il faut aller du côté de Dun, et remonter vers le nord. J'ai fait maintes fois ce voyage en automne avec mon père, et je me souviens du long silence où nous tombions lorsque, lieue après lieue, nous retrouvions toujours les têtes rondes des chênes, les files d'arbres étages et la senteur de l'éternelle verdure. Aucun bruit; presque aucun passant; l'herbe mouillée envahissait les deux côtés de la route; la colonnade des troncs s'enfonçait à perte de vue et ne laissait passer aucun jour; les gouttes de la pluie récente
tombaient de feuille en feuille; sauf les coups de bec du pic et le cri des grives, on se serait cru dans un déseit vide de toute créature vivante; mais la fraîcheur incomparable de la végétation épandue suffisait pour peuplei Tespace, et les chênes lustrés, épanouis, qui, par myriades, couvraient le dos des collines, semblaient des troupeaux paisibles abreuvés par l'air moite où voguaient les nuages blancs. — Dans ces vieilles forêts vit une race encore à demi sauvage; tous sont bûcherons. Ils connaissent à peine le pain ; un quartier de lard, des pommes de terre, du lait, font leur nourriture. J'ai passé la nuit dans des chaumières qui n'avaient point de fenêtres; le jour venait et la fumée sortait par une large cheminée où séchaient les viandes. Les enfants ne parlaient pas français ; encore leur patois inintelligible ne leur servait guère; ils couraient tout le jour comme des poulains lâchés, ramassaient des champignons, des faînes; leur plus grande affaire était de garder la vache; à douze ans, on leur mettait une hachette entre les mains et ils ébranchaientles troncs coupés; devenus grands, ils abattaient les arbres. Vie muette, animale, pleine d'étranges rêves, féconde en légendes. C'est qu'aux diverses heures du jour et de la nuit la grande forêt a des joies et des menaces inexprimables; il faut la voir dans la vapeur, pendant les semaines de pluie, ruisselante, morne, hostile, quand les chênes tranchés par la hache gisent saignants comme des cadavres, et que l'universel bruissement des feuillages fait rouler autour d'eux une lamentation infinie; mais il faut la voir aussi, riante.
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parée comme une belle fille, quand le matin le soleil oblique glisse des flèches entre ses troncs, s'étale en nappes lumineuses sur ses feuillages, et met des aigrettes de diamant à la cime de toutes ses herbes. — Néanmoins, c'est lorsqu'elle avance au delà de Sedan, vers Bouillon et la frontière, qu'elle atteint toute sa beauté et toute sa grâce. Là, une chaîne de petites montagnes escarpées la dresse et la déploie en précipices verdoyants; un torrent de cristal, la Semois,met autour de ses rondeurs des colliers de pierreries mouvantes; des fumées bleuâtres flottent sur elle comme une gaze; et le matin, quand du haut d'un roc on regarde ses vallées emplies par la vapeur de la nuit, on la voit peu à peu se dégager de la brume, apparaître entre les malles blancheurs, sécher tour à tour ses sommets et ses pentes sous la caresse du jour qui fait sourire à la fois tous ses bouleaux et tous ses chênes.
Journal des Débats, 18 novembre 1867. — Cet article sert de préface au livre du baron de Montagnac : Les Ardennea illustrées.