SAINTE-ODILE ET IPHIGENIE EN TAURIDE
Chaque année les pèlerins bouddhistes ou chrélieng allaient par dévotion visiter quelque stupa, quelque chapelle particulièrement sainte, et renouveler leur âme au contact de leurs dieux. Encore aujourd'hui nous faisons comme eux. Si profond que soit le travail des siècles, l'esprit et la nature sont toujours les mêmes, et l'ancien culte subsiste sous d'autres noms. Nous aussi, nous avons parfois besoin de quitter le tracas du monde et la routine des affaires, d'oublier les choses momentanées et changeantes, de contempler les êtres fixes, éternellement jeunes, les puissances primitives,
la grande source dont notre petite vie n'est qu'un flot. Ce sont là nos dieux, les mêmes que les dieux anciens, mais délivrés de leur enveloppe légendaire, plus beaux, puisqu'ils sont plus purs, u ne faut pas chercher bien loin leur demeure : elle est où la tradition l'a mise ; l'instinct des premiers croyants a presque toujours bien choisi. Sur le mont Cassin, où le couvent de Saint- Benoît a remplacé un temple d'Apollon, des yeux modernes peuvent contempler le génie du lieu, le plus grandiose amphithéâtre italien, un cirque roussi de
montagnes nues. A Sainte-Odile, un monastère qui touche à la vieille enceinte druidique, laisse voir, du haut de ses terrasses, des précipices boisés, un pêlemêle de forêts, un chaos verdoyant, et la sève intarissable de la contrée septentrionale.
Gomme en pareil lieu on se détache vite des choses humaines I Gomme lame rentre aisément dans sa patrie primitive, dans l'assemblée silencieuse des grandes formes, dans le peuple paisible des êtres qui ne pensent pas I — Hier, à la nuit tombée, au pied de la montagne, la campagne entière nageait dans une blancheur laiteuse si sereine et si molle, qu'on se sentait à l'aise comme chez un ami. Pas un souffle de vent; de temps en temps, le pas d'un paysan attardé ; de toutes parts, un chuchotement lointain, effacé, d'eaux courantes. Les peupliers sortaient tout noirs de la clarté nocturne ; eux aussi, ils reposaient, enveloppéspar la bienveillance universelle de l'air moite, aspirant la fraîcheur qui sortait en voiles blancs de toute la plaine. La pâleur lumineuse du ciel perçait entre leurs branches, et,fiur les ruisseaux rayés par leurs ombres, la lune secouait une draperie d'argent.
Au soleil levant, à travers une forêt de sapins, on gravit la montagne. Les yeux ne se lassent pas de voir leurs corps droits, leurs tailles fines. D'un élan superbe, ils montent nus, par centaines, jusqu'au dôme noircissant qui fermeté ciel, et leur roideur est héroïque. Paifois, sur un versant, il y en a deux ou trois, solitaires, pareils à un poste avancé de sentinelles, immobiles et^ debout, avec une fierté et une beauté d'adolescents bar-