‹ Derniers essais de critique et d'histoireChapitre 8 sur 29 · DERN. ESSAIS DE CBITIQUE · texte numérisé non relu

DERN. ESSAIS DE CBITIQUE

bares. D'autres, en troupe, descendent jusqu'au fond d'une gorge, comme une bande en marche. Le soleil les frappe en travers; mais leurs lamelles serrées ne se iaissent pas transpercer par la lumière; on la démêle vaguement, à travers la colonnade des troncs, bleuie et transfigurée comme par les vitraux d'une rosace. D'autres fois, par une percée subite, elle arrive avec un flamboiement magnifique, coupe un pan de forêt, blanchit les troncs, ruisselle sur les licliens luisants des roches; au-dessus de ces illuminations, on voit, dans les profondeurs, les sveltes fûts des jeunes arbres s'élancer, se presser par myriades, comme les colonnettes d'une cathédrale infinie.

La forêt s'ouvre, et l'on arrive sur une route à micôte. En face, échelonnées sur le versant, montent des files de pins rouges, éclaircies par la hache. Un à un, accrochés aux rocs, ils lèvent haut dans l'azur leur panache de verdure pâle. La sève du printemps crève leur écorce, et le sang végétal suinte entre les écailles de leurs troncs. La pleine lumière du jour les enveloppe; la force du soleil fait sortir, de leurs vieux membres, une senteur d'aromates. Ces candélabres vivants demeurent ainsi tout le jour sous la pluie des rayons et dans la gloire du ciel éblouissant, exhalant leur parfum vague, et qà et là, autour de leurs têtes, des couples de ramiers voltigent.

Plus droits encore et plus grandioses, des sapins argentés, sur l'autre flanc du chemin, étagent les uns audessous des autres leurs pyramides noirâtres. Ils des-

ceiident en des creux où le soleil ne pénètre pas, et font une ombre sépulcrale. Dans ces fondrières, l'air froid et le jour éteint sont ceux d'une crypte ; les rocs écroulés et les cilavres d'arbres gisants y semblent des ruines; des mousses livides moisissent sur les troncs ou pendent aux branches, et, de toutes parts, l'obscurité humide tombe comme un suaire. Mais des êtres jeunes, agiles et charmants peuplent toute la pente. Ce sont les eaux éparpillées, ruisselantes; elles glissent sur les mousses, sautent et bouillonnent à l'aventure, avec des caprices mignons ou de petites colères folles, dans leurs rigoles obstruées de pierres. Au tournant de la montagne, elles s'étalent pour un instant, avec des teintes d'acier, sur un lit de sable ; les myosotis, les fougères, les cressons, toutes ces fraîches créatures qu'elles abreuvent, leur font un cadre de vive verdure, et le cadre se ploie, suivant et enlaçant de ses deux bords leurs reflets subits, leurs pétillements d'éclairs, leur long ondoiement lumineux, qui se perd entre les roches.

Il faut monter jusqu'au couvent et embrasser d'un regard tout le paysage, pour sentir l'immensité et la liberté de cette vie pullullante. A perte de vue, des arbres, rien que des arbres, toujours des arbres, chênes et pins hérissés en frange sombre contre le ciel ; nul intervalle, sauf de loin en loin un morceau de prairie qui étincelle. On n'imaginait pas une pareille foule. C'est un peuple infini qui occupe l'espace et que l'homme n'a point encore attaqué dans son domaine, lis escaladent les pentes, ils s'entassent dans les vallées.

ils grimpent jusque sur les crêtes aiguës. Toute cette multitude avance, ondulant de croupe en croupe, comme une invasion barbare, chaque bataillon poussant l'autre, ceux des hauteurs dorés par le soleil, ceux des fonds couverts par une brume lumineuse, ceux des lointains noyés dans l'air bleuâtre; derrière ceux-là, on en devine d'autres, jusqu'au bout des Vosges, et l'énorme armée végétale semble en marche vers la campagne ouverte, vers la plaine du Rhin, vers la terre des hommes, pour l'envahir et l'occuper comme aux anciens jours.

Et pourtant ce n'est là qu'une population récente; elle a beau tout recouvrir, on aperçoit à travers elle d'autres habitants ; il y eut un temps où elle n'était pas, et où ils étaient seuls. Alors il n'y avait que les montagnes pour occuper l'étendue : le soleil luisait sur une assemblée de cimes nues, sur la barrière dévastée d'un glacier. — Depuis la Suisse jusqu'ici, le monstrueux glacier emplissait la plaine, et son œuvre jonche encore la terre; lia noyé les croupes sous les sables que ses torrents lui apportaient ; il a semé, sur les esplanades, des blocs gigantesques de cailloux roulés, comprimés ci collés par son elTort ; il a écorché le squelette de la montagne par le frottement de ses glaçons; il a rongé, d'étage en étage, les roches surplombantes, par son abaissement insensible et par ses morsures multipliées. A mesure qu'il se retirait, les arbres ont pris sa place, et aujourd'hui ils semblent occuper l'espace. Mais ils ne sont qu'un manteau vert jeté sur la pierre rouge,

et, au bout d'un instant, les formes colossales qu'ils recouvrent imposent à l'esprit le poids de leur multitude et de leur énormité. A vrai dire, il n'y a qu'elles; cette draperie végétale n'est qu'un accident; nues ou vêtues, elles font également les vents, les pluies, les nuages ; sous leur revêtement de forêts, l'œil suit toujours la roideur des arêtes dressées, la rondeur des cônes émoussés, tout le désordre des prodigieuses bosselures qui, s'enchevêtrant, se heurtant, s'écrasant, découpent en créneaux fantastiques l'azur uniforme du ciel. — Quand, au matin, on voit le glorieux soleil se lever de l'autre côté du fleuve, monter, flamboyer au milieu de l'air, s'étaler sur leurs croupes, les quitter, les rendre à l'ombre, on sent que, selon les alternatives de son attouchement ou de son absence, les vieux monstres de pierre se réjouissent ou s'attristent comme aux premiers jours. Ce sont des dieux, les dieux immobiles de la terre; plongés par le reste de leurs corps en des profondeurs inconnues, leur col et leur tête arrivent seuls à la lumière; ainsi accroupis et attroupés, ils attendent chaque jour le sourire de leur frère céleste, qui les pénètre de sa chaleur et les revêt de sa clarté, à mesure qu'il avance dans le libre chemin de l'air.

Les choses sont divines ; voilà pourquoi il faut concejvoir des dieux pour exprimer les choses ; chaque paysage a le sien, sombre ou serein, mais toujours grand. Les premières religions ne sont qu'un langage exact, le cri involontaire d'une âme qui sent la sublimité et l'éternité des choses, en même temps qu'elle perçoit leurs

dehors. Tout autre langage est abstrait ; toute autre représentation démembre et tue la nature vivante. (Juand nous vidons notre esprit des mots artificiels qui l'enconibrent, et que nous dégageons notre fond intérieur enseveli sous la parole apprise, nous retrouvons involontairement les conceptions antiques ; nous sentons flotter en nous les rêves duVéda, d'Hésiode; nous murmurons quelqu'un de ces vers d'Eschyle où, derrière la légende humaine, on entrevoit la majesté des choses naturelles

et le chœur universel des forêts, des fleuves et des mers.

Alors, par degrés, le travail qui s'est fait dans l'esprit des premiers hommes se fait dans le nôtre; nous précisons et nous incorporons dans une forme humaine celte force et cette fraîcheur desclioses; nous achevons les suggestions qu'elles nous fournissaient. Devant ces eaux fuyardes et folâtres dont les chutes s'éparpillent comme des chevelures, devant ces sources dont l'éclair imprévu semble un regard, devant ces jeunes arbres élancés qui portent, comme des canéphores, leurs couronnes d'éternelle verdure, nous sommes conduits à imaginer des personnes divines. Le mythe éclôt dans notre âme, et si nous étions des poètes, il épanouirait en nous toute sa fleur. Nous aussi, nous verrions les figures grandioses qui, nées au second âge de la pensée humaine, gardent encore l'empreinte de la sensation originelle, les dieux pnrents des choses, un Apollon, u^e Pnllas, une Artémis, les générations de héros qui avait'ul le Ciel et la Terre pour ancêtres et participaient

au calme de leurs premiers auteurs. — A tout le moins, nous pouvons nous mettre sous la conduite des poètes, et leur demander de nous rendre le spectacle que nos yeux débiles ne suffisent pas à retrouver. Nous ouvrons VIphigénie de Gœthe. Entre ses mains, la vierge des vieux tragiques est restée la plus pure effigie de la Grèce ancienne, et elle est devenue le plus pur chefd'œuvre de l'art moderne ; sa noblesse native s'est accrue de toute la noblesse que vingt siècles de culture ont acquise à la nature humaine. De tels poèmes sont les abrégés de ce qu'il y a de meilleur et de plus élevé dans le monde, et les vrais bréviaires qu'il convient de lire, lorsque nous entrons dans un des grands temples naturels.

Elle est en Tauride, où Diane l'a portée et choisie pour sa prêtresse. Le bois sacré de pins descend veis la mer, et la brise remue incessamment les cimes harmonieuses, pendant que les vagues viennent heuiter la plage avec un bruissement sourd. La fille d'Agamemnon descend les gradins du temple. Gomme, dès les premiers mots, on sent en elle la sœur des plus nobles statues grecques! Ainsi parlaient les déesses d'Homère et les vierges d'Eschyle. — Nous avons vu cette démarche sérieuse et cette calme attitude dans les Pallas et les Artémis de nos musées. Nous avons contemplé longuement celte sereine et immortelle bcaulé de la forme ac-

compile, ces plis droits de la draperie tombante, ces pieds nus aussi blancs que les degrés de marbre sur lesquels ils se posent, ces grands yeux ouverts qui, par delà les agitations de la vie, semblent regarder les profondeurs immobiles de la nature et du destin. Parfois, quand un rayon de soleil entrait dans l'air gris des galeries, nous avons cru voir leur geste s'achever, leur robe se mouvoir, et leurs lèvres éternellement closes s'ouvrir pom' prononcer des paroles. Que ne donneraiton pas pour les entendre 1 Avec quel accent sonore et plein leur mélopée lente doit-elle retentir dans les palais des dieux î — On les entend ici aussi bien que chez les anciens tragiques. Elles ne sont pas un discours comme le nôtre, mais un chant grave, dont le rythme se déploie, se répète et s'infléchit autour de la pensée qu'il porte, comme une procession athénienne autour de l'image sacrée qu'elle conduit. C'est une prêtresse qui parle; séparée, des hommes depuis tant d'années, si proche de la déesse, couvée au pied de l'autel, a son « âme monte, avec la flamme du sanctuaire, versl'éther (( lumineux des immortels. »

Elle y touche sans quitter la terre ; car le divin est sur la terre, et, pour une pareille âme, regarder c'est prier. — Rien d'inquiet ni d'exalté dans son culte; tout y est naturel, et tout y est sain; si l'on veut savoir en quoi consiste le vrai sentiment religieux, c'est ici qu'il faut venir ; il n'est pas une extase, mais une clairvoyance; ce qui le fonde, c'est le don de voiries choses en grand et en bien ; c'est la divination délicate qui, h

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travers le tumulte des événements et les formes palpables des objets, saisit les puissances génératrices et les lois invisibles ; c'est la faculté de comprendre les dieux intérieurs qui vivent dans les choses, et dont les choses ne sont que les dehors. Un pareil sentiment n'oppose point les dieux à la uature, il les laisse en elle, unis à elle, comme l'âme au corps ; dans les deux hauts luminaires qui versent leur clarté sur le jour et la nuit, il vénère un frère et une sœur célestes ; il ne sépare pas leur splendeur sensible de leur providence intelligente. lUuminaleurs, protecteurs, justiciers, ils régnent à la fois sur les espaces de l'air et sur le royaume dé l'âme. Aucun dogme, aucun raisonnement ne les enferme dans un être limité; pour constituer leur idée, cent émotions vagues et profondes s'assemblent, la joie des yeux qui considèrent leur glorieux épanchement, l'anxiété de l'esprit qui sent la terre soumise à leur empire, le sourd besoin de la pleine vérité dont leur clarté est l'image. Météores lumineux, forces fatales, volontés bienfaisantes, ils flottent d'un aspect à l'autre, selon les aspects changeants de la nature, et la pensée harmonieuse qui unit leurs divers moments en un seul être, est seule capable de refléter l'harmonieuse diversité de l'univers.

Elle aussi, elle a son développement comme la nature. Au fond de l'âme d'Iphigénie grondent, comme un tonnerre lointain, les traditions barbares, la légende de Tantale son ancêtre, les souvenirs des luttes primitives et la vague menace des dieux élémentaires heurtés les

uns contre les autres depuis les abîmes de la terre juf*qu'à la voûte du ciel. Sur les cimes de l'Ûlynipe siégeaient ces dieux rayonnants, et Tantale, leur hôte, était à leur table. Malheur au faible devenu leur convive! Les Parques ont chanté un chant de mort sur ce dernier des Titans que les despotes divins précipitaient dans Tabîme. « Accablé et flétri — enchaîné dans les t ténèbres, — il attend en vain — un jugement juste. G — Eux cependant, ils poursuivent — leurs fêtes « éternelles — à leurs tables d'or. — Us marchent, « d'un pas, — de montagne en montagne. — Des « gouffres de l'abime — monte vers eux l'haleine — a des Titans étouffés, — et, semblable aux fumées des < sacrifices, — elle n'est sous leurs pieds — qu'un léger a nuage. — Les maîtres du ciel — détournent d'une « race entière — la bénédiction de leur regard ; — ils « évitent de revoir dans le petits-fils — les traits qu'ils a ont aimés dans l'aïeul, — et qui, silencieusement, « leur reprocheraient leur injustice. » — Tels sont les lugubres songes qui, dans le palais d'Agamemnon, ont entouré la jeune âme diphigénie; mais, si parfois ils reviennent encore, ce n'est que pour un instant; la lumière intérieure dissipe leurs fumées; car les dieux jaloux et violents se sont épurés au contact de cette pensée virginale, et leur puissance, perdant son arbitraire, n'a conservé que sa majesté. « Tu as des nuages, « clémente Libératrice, — pour envelopper les innoa cents persécutés, — pour les arracher aux bras de a fer du destin, — pour les porter, aussi vite que les

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« vents, — où il te semble bon, par dessus les plus « vastes étendues de la terre. — Tu es sage, et tu vois « l'avenir. — Pour toi, le passé n'a point disparu. — « Et ton regard repose sur les tiens, — comme ta « clarté, âme delà nuit, — repose et plane sur la terre. « — Oh! préserve mes mains du sang! — Jamais il « n'apporte la bénédiction et la paix, — et le fantôme « de l'homme tué par mégarde — revient épier et « épouvanter les mauvaises heures du meurtrier invo- (( lontaire; — car, sur la terre largement peuplée, — « les immortels aiment les bonnes races des hommes.... « — Volontiers ils prolongent la vie éphémère du mor- « tel. — Volontiers ils le laissent contempler leur ciel (( éternel — et jouir avec eux, pour un temps, du « glorieux azur. »

Plus haute encore et plus sainte est l'émotion religieuse avec laquelle, au moment de la délivrance, elle contemple le cours divin des choses, et sent flotter dans son âme les grandes formes des immortels. « Ainsi « donc, ô la plus belle fille du plus auguste père, (( Fortune couronnante, — ainsi donc enfin tu descends (( jusqu'à moi ! — Ton image est debout devant mes « yeux, et qu'elle est colossale! — A peine mon regard « atteint jusqu'à tes mains, — qui, pleines de fruits et (( de couronnes bénies, — apportent ici-bas les trésors (( de l'Olympe. — Comme on reconnaît un roi à la « surabondance de ses dons, — de même, ô dieux, on « vous reconnaît aux présents longuement préparés que a vos sages mains nous réservent. — C^r vous seuis

a savez ce qui peut nous servir, — et vous voyez le « vaste royaume de l'avenir, — tandis que chaque soir « dérobe l'espace à nos yeux, sous son voile de brouil- (( lards et d'étoiles. — Vous écoutez, sans vous émoua voir, — nos supplications enfantines, — quand nous « vous implorons pour que vous hâtiez votre œuvre « Mais votre main ne fait jamais tomber les fruits d'or « célestes avant qu'ils soient mûrs. — Malheur à celui (( qui impatiemment les arrache — et se remplit la (( bouche de leur mortelle amertume ! — Oh ! ne per- « mettez pas que cette félicité si longtemps attendue « — et que j'ai encore peine à concevoir — s'éva- « nouisse pour moi, vaine et trois fois douloureuse, — « comme l'ombre fugitive d'un ami mort! » Ici le sentiment religieux dépasse l'enceinte bornée où s'enfermaient les conceptions des premiers âges; les dieux deviennent paternels ; on croit sentir l'approche de la piété chrétienne. — Il n'en est rien; il a suffi à la pensée grecque de suivre son développement pour en venir là. Marc-Aurèle et les philosophes stoïciens, qui sont les derniers prêtres de l'antiquité, parlent ainsi. La simple et saine fleur de l'Hellade n'a eu qu'à s'ouvrir pour exhaler ce divin parfum. Il appartient à sa sève; elle n'a pas eu besoin de l'emprunter à une plante étrangère : d'elle-même et par elle seule, en son épanouissement final, elle Ta répandu sur l'esprit humain. Toute la Grèce revit dans Iphigénie, non seulement la Grèce des premiers temps, mais encore celle des derniers jours, l'une et l'autre harmonieusement unies

lOUS I

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dons un ciel idéal, dont la distance fond les contours. La lille d'Agamemnon est toujours la statue antique, l'Ailiine ou la Pallas aux grands yeux fixes; nul raffinement, nul amollissement n'a dérangé un pli de sa stole; la culture et l'usure de la civilisation n'ont point amoindri la force de sa beauté sculpturale; la grande statue est entière. Mais un sourire d'une douceur inconnue est venu se poser sur ses lèvres; la résignation, l'abnégation, toutes les noblesses de la conscience ont agrandi la portée de son regard. Elle se remet aux mains des dieux et s'incline sous eux sans s'abattre, persuadée qu'ils sont bienveillants et purs, confiante en la sagesse secrète qui, dans le cercle infini des choses enchaînées, poursuit avec lenteur l'accomplissement de l'œuvre éternelle. Elle se reproche les tristesses involontaires qui, au fond de son cœur, murmurent contre l'arrêt de la déesse. Elle est une sainte, comme les plus chastes vierges du moyen âge. — Mais elle n'a point subi les angoisses maladives, les langueurs mystiques, les extases énervantes du cloître. Son âme e^t saine et n'a jamais défailli sous l'obsession du rêve; elle n'a point été exaltée ni brisée; elle n'a eu rien à retrancher ni à violenter dans son intelligence ni dans ses instincts. Aucune doctrine, aucune discipline, aucune crise intérieure, aucune contrainte extérieure n'ont altéré l'équilibre de sa vie. Elle n'est point fille de la grâce, mais de la nature; elle a crû, comme une belle plante dans un bon sol, droite et haute, et c'est d'elle-même qu'elle se tourne vers la lumière. Elle peut s'ouvrir et s'aban-

donner; quand elle retrouve son frère, son cœur déborde en tendresses; elle a toutes les suavités et toutes les effusions de la bonté native. Elle obéit à Pylade et à Oreste; elle essaye de se conformer à leur pensée; elle se réjouit de trouver un conseil qui la guide; elle se sent femme; c'est aux hommes à gouverner l'action. « Ils ont mis dans sa bouche des paroles prudentes » ; elle va les prononcer, tromper le roi pour assurer le salut commun. « Ah! je le vois bien, il faut que, comme « un enfant, je me laisse conduire. » — Et cependant son cœur murmure tout bas : « Il n'est pas accoutumé a à dissimuler ni à rien obtenir par ruse. » Si grand que soit son penchant à suivre la volonté des autres, il reste toujours en elle une pudeur de conscience contre laquelle nul ascendant ne prévaut, a Elle n'examine pas, c elle ne fait que sentir. » Elle se trouble et souffre; en vain elle veut croire Pylade, elle ne le croit pas. « Mala heur au mensonge! — II ne soulage pas le cœur, a comuje les paroles vraies. — Il tourmente celui qui a en secret l'a forgé, — et, comme une flèche, il a retombe, — retivoyé et conduit par un dieiî — sur a l'archer qui l'a lancé. » — Tout le nœud du drame est là : fera-t-elle un mensonge? A ce fd léger sont suspendues les deux vies qu'elle aime le mieux au monde, et le fil ne rompra pas. Poussée à bout, désespérée, sentant qu'elle fait crouler le destin sur sa tête, elle dénonce au roi son frère, Pylade, elle-même. « Si « hasardeuse que soit l'issue, — ô dieux, je la mets a sur vos genoux. — On vous loue d'être véridiques, et

4i VOUS l'êtes. — Montrez-le donc par votre assistance, ft et glorifiez par moi la vérité. » On entend le généreux accent de cette voix frémissante; on voit ces bras de canéphore se lever vers l'autel de la déesse ; c'est la prêtresse qui parle, c'est la fille des héros, c'est une enfant des vieux poètes, mais c'est aussi la créature humaine, qui, soulevée hors d'elle-même et portée jusqu'à dps hauteurs inconnues, aperçoit, par delà son culte temporaire, la divinité de la vertu. Et, quand l'émotion contagieuse de ce grand cœur a fini par vaincre les refus du roi barbare, quand, d'un geste dur, il lâche sa proie et renvoie les prisonniers à leur navire, alors la gratitude de la femme s'épanche avec une affection si touchante, que le vieux Scythe luimême ne peut pas y résister, a Non, pas ainsi, ô mon (( roi! — Sans bénédiction, sans congé volontaire, — ce « n'est pas ainsi que je te quitte. — Ne nous bannis « pas; qu'un droit d'hospitalité nous relie; — de « celte façon, nous ne serons point séparés de toi et « absents pour toujours. — Vénérable et chère est pour « moi ton image, — autant que celle de mon père, et « désormais elle vit dans mon âme. — Que jamais le « dernier de ton peuple — rapporte à mon oreille le « son de cette langue — que vous m'avez accoutumée « à entendre; — que je voie un jour votre vêtement « sur le plus pauvre des tiens; — je le recevrai comme « un dieu, — je lui préparerai moi-même une couche, « — je l'amènerai à un siège auprès du foyer — et je « ne le questionnerai que sur toi et ta destinée. — Oh !

«8 SAIWTE-ODILE.

« piiissenî les dieux accorder — à ton action et à te (( bonté la récompense qu'elles méritent ! — Oh ! tourne « toi vers nous — et donne-nous en retour une amicale « parole d'adieu. — Car le vent vient enfler doucement :( la voile — et les larmes coulent des yeux pour apaia ser le cœur au départ. — Adieu, et, en gage d'une « ancienne amitié, tends-moi ta main. 9

Telles sont les figures idéales que nous présenteraient aujourd'hui nos poètes, si la civilisation antique, au lieu de se défaire, eût abouti. Mais une tourmente de quinze siècles a troublé la pensée humaine, et l'homme moderne en retrouve encore aujourd'hui les atteintes persistantes dans l'exagération de sa sensibilité, dans la disproportion de ses désirs et de sa puissance, dans la déraison de ses rêves, dans la discorde profonde de ses facultés. Pour s'affiner, il s'est détraqué; il a opposé le surnaturel à la nature, et l'épuration de la conscience humaine au développement de l'animal humain. Il a cessé de considérer la vertu comme un fruit de l'instinct libre, et d'allier les délicatesses de l'âme à la santé du corps. Le divorce subsiste, et jamais peut-être l'accord ne reviendra; après les grands artistes de la Renaissance, un seul poète, Goethe, l'a rétabli dans les temps modernes, et il n'a pu le restaurer qu'une lois. — C'est que plus une œuvre est belle, moins elle a chance d'arriver à l'être. En ceci les créatures imaginaires sont soumises à la même loi que les créatures réelles. Les plus hautes figures poétiques, comme les plus hautes formes vivantes, n'arrivent à la lumière

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que par grâce, et, pour ainsi ùire, par accident. Le' parfait répugne à la vie. Au-dessus de l'homme, qui est venu si tard et subsiste avec tant de peine, s'élève le rêve de l'homme, je veux dire le monde idéal, de moins en moins viable à mesure qu'il est plus haut; car il n'est supérieur à l'autre qu'à condition de ne pas être; sa purelé plus grande le relègue plus avant dans l'impossible et dans l'au delà. — Mais son néant n'ôte rien à son prix. Les générations des hommes arrivent tour à tour, au bout de chaque siècle, jusqu'au bord de l'océan froid et sans fond où elles vont s'engloutir; là finit le continent solide; et le promontoire où elles ont entassé leurs bâtisses projette sa grande image sur l'immensité de l'abîme. Elles contemplent avidement ces formes flottantes qui, lustrées par le soleil, reluisent avec des teintes d'émeraude et des scintillements d'or; elles les trouvent plus belles aue leur terre et que leur œuvre. Et cependant il n'y a là qu'une image transfigurée de leur terre et de leur œuvre. Elles s'écrient et tendent les bras avec un douloureux désir vers les enchantements de l'éblouissante féerie. Quelques-uns, à tout prix, ont voulu la saisir et se sont précipités. D'autres, oubliant le travail et la vie, restent immobiles sur la plage, perdus dans la contemplation du miroir magique. Les plus réfléchis ont compris que ces fantastiques palais de la mer ne font que répéter, en les agrandissant et en les illuminant, les édifices de la côte, qu'ils changent avec les changements de nos constructions, qu'ils ondoient avec l'agitation des vagues, quils

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