DERNIÈRE LUTTE, DÉSASTRE, MORT DES DEUX HÉROS
Et maintenant quelles mesures conservatrices, protectionnistes prenait Montcalm? An milieu d’intempéries atfreuses, d’endémies permanentes, d’épidémies presque générales, d’une pénurie absolue, d'amoncellements neigeux à travers lesquels on ne cheminait qu'avec raquettes sous les pieds ; forcé de rationner la troupe, d’amoindrir la charité publique, alors qu’il eût fallu la tripler, notre malheureux général se multipliait, imaginait, créait des ressources inattendues et voyait avec angoisse approcher l'heure fatale où tout manquerait, Les militaires, les malades convalescents, rationnés depuis longtemps à quatre onces de pain, une poignée de légumes et quelques grains de café par jour, n'avaient pas pour un mois d'existence, quand les éclaireurs Peaux-Rouges, chiens de guerre des Français, disaient nos ennemis, annoncérent plusieurs navires chargés arrivant d'Europe. Ce fut une joie universelle, l’accalmie sereine qui remplatait l’accablement du désespoir. Montcalm en profita pour visiter les hôpitaux, les campements, qu'il trouva pitoyables ; manquant des choses les plus urgentes, malgré d'incessants sacrifices personnels, car chaque officier supérieur se saignaii à proportion de ses moyens. Bou. gainville, Bourlamarque, Lévis, tous les chefs de corps, renouvelaient sans cesse leurs réclamations et leurs
plaintes, non moins amères que justes ; ils tracaient d’af-
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fligeantes peintures du Canada français, que confirmait Montcalm, de visu, avec l'énergie d’une indignation profonde, ajoutant aux longues dépêches officielles, tracées de sa main: € Par nos hésitations, nos retards, l’absence d’un plan bien arrêté, d’une dictature militaire, armée contre la friponnerie, on se perd avec honte, » Vaudreuil, sans rien répondre directement, accusait à Versailles Montcalm, d’outrepasser le pouvoir qui lui était confié, d'annihiler le rôle du gouverneur, d’embrouiller tout en prétendant tout diriger. Bigot, Laporte, directeur au ministère et sa racaille bureaucratique niaient avec effronterie l’évidence ; mais d’Argenson, le maréchal de Belle-Isle, le prince de Conti, Chevert, auprès duquel servait comme aide de camp le fils puiné du marquisde Montcalm,défendaient chaudement
cet officier général. Le rappel qu'il désirait, sollicitait
lui-même comme une faveur, n’eut point lieu : Louis XV je décora du cordon rouge et la première lieutenance générale vacante lui fut promise. « Allons, s’écria-t-il, en recevant cette nouvelle, on semble désirer qu'aux calomnies je réponde par des victoires ! »
Une lueur d'espérance et de bonheur inattendu colorait le sombre horizon du brave Montcalm. N'ayant reçu, renfort dérisoire, que soixante-quinze soldats, il à attendait avec impatience le corps dont cette poignée d'hommes semblait l’avant-garde; mais hélas! vain 4 espoir, rien n’arriva. Redoutant alors les masses miliciennes anglo-coloniales groupées le long d’une lisière orientale océanique d’environ cinq cents lieues, dont l’étroitesse (de 15 à 75 lieues au plus) facilitait beaucoup les incursions soudaines et le ravitaillement, Montcalm
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modifia son système et se hâta d'organiser une milice, afin d’opposer au noiïnbre le nombre, et de rendre à sa petite armée la faculté de se mouvoir sans entrave et d'agir sur unéchiquier toujours hygiénique que favoriserait le territoire, Il écrivait à la marquise douairière de Saint-Véran : « Chère madame, jusqu’au bout, jusqu'aux dernières gargousses, nous défendrons Québec; lorsqu'une capitulation fatale, chèrement vendue, aura livré ses ruines, je descendrai les fleuves jusqu’à la Nouvelle-Orléans ; je m'appuierai contre le Mexique, colonie espagnole, notre alliée, et prolongeant au Midi la lutte infructueuse da Nord, j'attendrai des ordres. Nous n’aurons pas fui, mais seulement changé de théâtre, » Plan réalisable quoique gigantesque, digne d’Annibal, et devant lequel eût pâli la célèbre retraite des Dix Mille, décrite par Xénophon.
Malheureusement pour nous, si les Français l’emportent sur d'autres peuples par la spontancité courageuse de leurs déterimninations, ils sont loin d’avoir la prudence réfléchie des Occidentaux. Quand l'Angleterre s'établit vers la lisière orientale du Canada, entre les escar pements des hautes falaises et des montagnes parallèles d’où sourdent d'abondantes rivières qui déversent au loin leurs eaux, elle pressentait qu'une telle position assurerait sa prospérité commerciale et sa sécurité politique ; qu'au lieu de s'étendre il fallait se condenser le mieux possible, et l'on fit comprendre à la colonie qu'i!
se dd R lui importait d'organiser, pour sauvegarde personnelle,
des bataillons miliciens dont la métropole dirigerait
instruction militaire. Ce fui l'origine du système d’oc-
cupation continué par William Pitt, avec la ténacité
fructueuse d’un génie conservateur.
Chez nous quelle différence! Dissémination libre dans l'immense périmètre canadien, n'importe ia longitude et l'altitude, de colons inconscients du sort que leùr ménage la métropole ; les races indiennes, rouges et cuivrées restées longtemps méfiantes, même hostiles; la race blanche presque alléchéeaux promesses fallacieuses, aux amorces perfides des Anglais, appréciant trop tardivement l'humanité généreuse, le désintéressement honnête et l’équité franche du général français.
En 1759, écrivant à la marquise de Saint-Véran, femme forte et réservée, sa belle-mère, Montcalm disait : « Les habitants canadiens, me respectent et
m'aiment; lorsque je voyage, j'ai l'air d'un antique tribun du peuple; femmes et jeunes filles accoureat m'offrir des fleurs; lesenfants en effeuillent au -devant de moi sur mon passage ; mille vivats retentissent; mais hélas! pauvre peuple, pauvre pays, quoique si riche d’avenir!...; tous les marauds y font fortune, tous les braves gens s’y ruinent. Bigot trouve inoyen de perdre au jeu deux cent mille livres chaque hiver, sans se préoccuper ni de la famine, ni du sort affreux de populations nombreuses voutes à la mort. .... Vaudreuil ferme les yeux; s’illes ouvrait, verrait-il plus clair?....
« Nous recevons des ordres obscurs, donnés avec duplicité par un gouverneur qui ne sait point la guerre. Après mille observations vaines, réitérées, insistantes, car on se roidit contre l'absurde, j’emploie tous moyens d'action au succès de projets insensés contrariant les
miens, attendu qu’un gouverneur seul représente ici
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l'autorité royale devant laquelle je dois m'incliner respectueusement..... Sans Doreil (commissaire des guerres), le clairvoyant et consciencieux Doreil, qui tâche d’accommoder aux besoins du service le vague de ses instructions, souvent je ne saurais'que devenir ni que faire vis-à-vis des troupes... ,»
Chaque hiver Montcalm allait visiter dans leurs wighams ses chers alliés, ses fidèles amis les Peaux-Rouges; « festiner avec de grarids enfants et chanter la guerre.» Il en arrivait de 300 lieues, par familles, pour lui faire quelques cadeaux, prendre un avis, implorer un remède, car « le visage pâle du grand Annonthio (le roi Louis X V) doit tout savoir, charmer les serpents, guérir au moyen des secrets et deviner l'inconnu. — « Nous nous aimons, nous nous convenons beaucoup. Je ne saurais dire lequel des sauvages ou de moi est le plus réellement Indien. Je leur trouve plus de véracité, plus d’élan cordial qu’à certains d'Europe qui se piquent d’être polis.» (Lettre à la Marquise douairière.) Aux dernières entrevues, le général n'ayant pas cru devoir dissimuler les périls prochains du Canada francais :—« Eh bien! reprirent avec enthousiasme nos fiers alliés, nous marcherons tous, nous déterrerors le tomuhawk (hache de guerre que les sauvages ensevelissaient dès qu’une paix était conclue), nous suivrons les lois du Grand Annonthio, tant que les fleuves rouleront leurs eaux et que le soleil nous éclairera de sa lumière, nous réchauffera de son haleine.» — Cette fois, loin d’apaiser l'humeur belliqueuse des trente-deux peuplades, Montcalm les lança, terribles bêtes fauves, sur les frontières du New-York,
du Massachusets et de la Pensylvanie, d’où bientôt
elles revinrent avec un monceau de chevelures scalpées sur des têtes de n'importe quelle couleur; hideux triomphe qui glaça d’horrible émotion notre héros indigné.
Craignant plus que les froids, le dégel et la fonte des neiges, toujours suivis d’inondations considérables, puis d’épidémies désastreuses, Montcalm revint au mois de mars dans ses campements, prendre les mesures sages suggérées par l'expérience du climat, Loin d’antoriser des chasses humaines, il donna le change aux sanvages, en leur demandant mille peaux d’ours pour surtouts, et quantité de peaux souples à poils soyeux, pour plastrons, ceintures, genouillères et jambières ; il fit abattre d’innombrables troupeaux de buffles expédiés sur traîneaux vers les centres populeux qui les dépecaient, salaient et réservaient leur viande aux troupes. Divers baraquements furent construits en vue des blessés et des malades ; espacés, ventilés de manière qu'aucune infection contagieuse ne se produise, et possédant, à défaut de médecins, bon nombre d’infirmières intelligentes, souvent plus secourables, plus utiles qu’un homine de l’art trop pressé, qui voit mal ou ne voit rien du tout.
Notre prévoyant général avait organisé plusieurs refuges destinés aux ravitaillements ; substitué à la literie absente des amas de feuilles sèches et des peaux d'ours ; dressé des tentes avec les voiles des navires hors d'usage. Ayant calculé, d’après l’échiquier de ses opérations prochaines, qu'aucune marche ne dépasse-
rait six jours, chaque belligérant recut, dans son havresac, quantité suffisante de grains d’orge, de seigle, de riz et de café ; du sucre, des fruits secs et de l’alcuol,
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pour se sustenter une semaine avec économ’«. Chaque matin, les sous-officiers visitaient la provision ; on punissait sévèrement quiconque dépassait la consommation prescrite dont le renouvellement, autant que possible, s’opérait dansles stations principales,
Montcalm bivouaquait au milieu des siens, couché sur la dure comme un simple soldat, portant lui-même son linge de rechange et sa ration. Dernier endormi, premier levé, parcourant la nuit les postes avancés, couvrant ses compagnons d’armes de la plus paternelle sollicitude, tous l’adoraient. La présence d’un tel homme eût arrêté les murmures, si parmi ces braves une défaillance avait pu naître. L'exemple du chef. nous devrions plutôt dire des chefs, car ils imitaient leur général, animait, entraînait la masse. Et cependant, vu la médiocrité des forces dont pouvait disposer Montcalm, il ne prétendait faire qu'une modeste campagne défensive vers les grands lacs, implorant à Versailles de prompts secours en hommes, muuitions, vivres, argent, et sollicitant un successeur : « Ma santé compromise, l'abandon où l’on me laisse ne me permet plus de servir ici le roi comme je le voudrais. Je le sens, hélas! trop bien, les forces humaines ont une limite, les miennes sont à bout. »
Montcalm n’exagérait point la vérité : le bruit du canon, l’odeur de la poudre, le contact avec l'armée, un danger quelconque ranimait, exaltait son âme guerrière; mais aussitôt qu’il rentrait en soi, le spectre hideux d'infamies sans exemple, d’inepties profondes, d'abandon prémédité du Canada, le navrait et le décidait au départ. Dès lors, souvenances de Candiae, le nid du foyer natal
(Languedoc), soupirs maintes fois refoulés pour mieux comprendre ce qu’exigent le patriotisme et le devoir, faisaient irruption dans des lettres intimes demeurées
auparavant incolores, quoique adressées « à sa chère et très aimée femme » — « à la bonne et douce Mirelle » surnommée « petite mère » parce qu’elle dirigeait ses trois sœurs. Un jour, Mme de Montcalm lut ces mots : — « Oui, mon cœur, foi de gentihhomme, au plaisir de battre les Anglais, je préfère celui de t'embrasser. » La pauvre femme n’en croyait point ses yeux; baisant avec ivresse le papier, il lui semblait reconquérir l'être adoré, l'être aimant qu’elle avait connu naguère et perdu.
Telles étaient les dispositions cachées, les rêves secrets du malheureux général répondant au ministre : — « Le capitaine Canon m’amène trois cent vingt-six recrues et quatre-vingts jours de vivres ; le peu est précieux à qui n’a rien, » — Puisune autre fois : — « J’ose, Monseigneur, vous réitérer l'assurance du plus entier dévouement à sauver notre colonie ou mourir avec elle ! » Résolution suprême qui chez lui dominait toute autre pensée.
Appreuant l'approche du général Wolfe, suivi d’environ soixante-dix mille hommes et d’une artillerie formidable, Montcalm compta ses troupes : trois mille deux cents vieux soldats, huit mille colons miliciens mal armés ; vingt pièces de campagne imparfaitement montées, peu fournies, etdes bandes d’alliés, peaux cuivrées, peaux noires, peaux bistres, peaux rouges, mélange étonnant que lui seul avait su fonder et mêler par l’a-
lanissement philosophique des préjugés de couleurs.