‹ Derniers jours de la bohêmeChapitre 4 sur 12 · LA BRASSERIE DE LA RUE DES MARTYRS · texte numérisé non relu

LA BRASSERIE DE LA RUE DES MARTYRS

Voilà cinquante ans, c'était une des curiosités de Paris. Les géographes d'alors en ont fait mention ; la chronique s'en est fort occupée. En ce temps-là, comme le mur d'enceinte, le fameux mur fiscal de l'abbé Terray, n'était pas encore démoli, Montmartre était considéré comme un pays à part, encore boisé, puisqu'on y voyait des tonnelles tapisséesen chèvrefeuille ; encoreagreste, puisqu'on y cultivait des radis roses. Ceux de la ville tenaient à l'habitude de le considérer comme étant toujours la campagne. Au fait, trois acacias et un noyer centenaire y donnaient l'illusion de l'idylle. Les touristes assuraient qu'il y courait, par moment, l'été, un escadron de lézards et peutêtre un hérisson. Cependant, pour dire vrai, cette zone était comme un lieu d'asile, un campement

d'artistes. Ces irréguliers, toujours refoulés parla civilisation, y accouraient par escouades. C étaient les comédiens de la banlieue qui avaient commencé. A leur suite étaient venus des poètes, des musiciens, des sculpteurs, mais surtout des peintres. L'espèce s'y plaisait pour les motifs les plus sérieux. On y trouvait trois choses précieuses et à bon compte, sans la griffe des vautours (lisez : des propriétaires), le calme, le plein air et les couchers de soleil. La vérité était que le vin échappait à l'octroi et aussi le beurre, et aussi la chandelle. D'où il résultait qu'on dînait royalement aux tables d'hôte à 18 sous, quand on avait 18 sous. Laissez-moi ajouter, mais en courant, que les recors de la prison pour dettes (l'abbaye de Clichy) n'aimaient pas à s'aventurer dans cet arrondissement des fondrières. Tel était l'endroit qu'on appelle aujourd'hui la Butte Sacrée et qui n'était encore que la Butte tout court, mais, par tradition, c'était le chef-lieu de la Vache Enragée, ce qu'il n'a pas cessé d'être.

Quand un hardi voyageur descendait du Moulin de la Galette, point culminant de ces parages, il finissait par arriver, en sueur, tout essoufflé, à ce ruban des boulevards extérieurs où, depuis lors, on a construit le cirque Fernando. Encore cinq pas et l'on entrait dans Paris. Dès lois il fallait marchera petits pas, avec précaution, ou plutôt glisser sur cette pente de la rue des Martyrs, qui ne ressemble pas mal à un escalier.

Eh ! dame, ce n'était plus la paix de la vie des champs. Cent métiers à forge, à marteau, à roues tournantes, mêlaient leur bruit aux cris du commerce ambulant. L'hydre aux mille têtes sifflait de partout. Ajoutez-y le grincement des voitures. Toutefois, à la fin, en descendant, à droite, à cinquante pas, au plus, de Notre-Dame-de-Lorette, la coutume était de faire halte pour prendre un rafraîchissement ou un cordial, comme on voudra. Le touriste pénétrait aussitôt dans une maison ni belle, ni laide, sans caractère, sans enseigne, mais qui passait pour servir la meilleure bière du monde connu.

Eh bien, c'est là.

Une grande porte vitrée qui s'ouvre à deux battants. Entrez. Vous voilà sur le seuil d'un immense boyau, si long, si long qu'il n'en finit plus. Dans le langage nouveau, pris à l'anglais qui nous l'a volé, comme il nous a démarqué tant d'autres mots, on appelle ça un hall. En réalité, c'est une salle de deux cents mètres qui aurait bien quelque analogie avec ces prisons scolaires de nos lycées, si elle était meublée de tables pour études au lieu de tables pour boire. Mais encore une fois ce qui ladifïérencie, c'est son étrange étendue. Par un bout, elle confine à la rue des Martyrs et par l'autre bout, elle touche à la rue Notre- Dame-de-Lorette. Pendant les beaux jours du moyen âge, elle aurait pu servir de lieu de séance à un concile ou à un conclave. Hier, au mo-

ment de sa gloire, elle était le rendez-vous de joyeux viveurs.

Il me semble Ijien qu'elle date de 1848, époque à laquelle, se donnant du champ, comme on dit, les masses populaires, brusquenjcat émancipées par le 21 février, ont commencé à prendre part à la vie commune C'aurait donc été d'abord un club où l'on buvait en pérorant, mais je n'oserais l'aflirmer.

En tous cas, pour Paris, pas encore germanisé, c'était une chose encore nouvelle que cette vaste enceinte n'ayant pas l'aspect d'un café français. Aux murs on ne voyait ni fresques emblématiques, ni dorures, ni ornements d'aucun genre. Près du comptoir où s'asseyaient deux dames d'Alsace, blondes et rieuses^ l'œil s'arrêtait sur une naïve peinture représentant le roi Cambrinus soulevant un énorme verre, débordant de bière écumante, qu'il se disposait à approcher de ses lèvres. C'était l'enseigne de l'établissement. A l'intérieur, sur deux rangs, dans toute la profondeur du liall, — vous entendez depuis la rue des Martyrs jusqu'à la rue Notre-Dame- de-Lorette, — des tables de chêne cirées en noir et du style allemand le plus pur. Aussitôt qu'arrivait le soir, la salle s'illuminait à (jlorno par une grande profusion de gaz.

A dater de huit heures, un épais nuage de fumée s'ôchappant de cent cinquante pipes aurait pu faire accroire à un mythologue cju'il se trou-

vait à Lemnos, dans l'atelier de Vulcain, ou aux bord de l'Etna. Eh bien, non : il n'était que dans une tabagie d'artistes.

En tendons-nousbien, ces joyeux garçonsétaient, en effet, des artistes, et de toutes les gammes. Pour le moment, ils étaient obscurs. Rappelezvous les simples soldats de 92 dont, dix ans plus tard, un ancien sous-lieutenant de Brienne devait faire des maréchaux et ne dédaignez jamais les commençants.

Très pauvres pour la plupart, mais se redressant dans une noble fierté comme le fait souvent la misère, ilss'entr'aidaientpourafïronter le malheur du temps et, les dépenses essentielles du petit ménage assurées, ils économisaient cinquante ou soixante centimes pour se retrouver, le soir, entre amis, devant une chope ou une canette. Ainsi donc ils étaient, avant tout, réunis par la joie de vivre. Le front exempt de soucis et de peur, coiffés du chapeau pointu ou bossue qui rappelait l'ère des clubs, emmanchés de ces barbes de bouc, signes avant-coureurs de la conc[uéte républicaine, que, vers 1832, Chateaubriand, sagaceobservateur, regardait déjà comme un avancement d'hoirie sur l'avenir, ils effrayaient encore la bourgeoisie et ils étaient, au fond, les plus inoftensifs des hommes, mais, en même temps, ils étaient aussi les fragments d'une opposition irréductible. On peut bien penser qu'ils ne pouvaient aimer l'Austerlitz de nuit du 2 dé-

cemhre. Ils buvaient, ils lïiiiuiient, ils jouaient aux dominos, aux cartes, au jacquet, aux échecs. Quelques-uns dessinaient au crayon. D'autres lisaient aux oreilles complaisantes de la prose ou des vers, surtout des vers. ]1 y en avait quelquesuns pour critiquer la pièce en vogue ou pour analyser le roman du jour ; mais, sauf sur une table, celle des beaux esprits dont j'aurai à parler un peu longuement, parce que c'était la plus importante, ils avaient décidé de faire taire les ressentissements politiques. « Nous n'avons qu'à prendre patience, disaient-ils : le temps est pour nous. »

Mais quel étrange spectacle que cette longue salle ! Imaginez une kermesse de Hollande à laquelle on aurait soudé la Cour des Miracles, mais sans femmes. Evoluaient là, par groupes, cent types divers et partant pareils; cent figures barbues, dont plusieurs très belles; cent pipes fumantes ; cent paires d'yeux, jeunes, allumés par l'esprit gaulois, animés par le plaisir d'être ensemble, tout pétillants degouaillerie. Pour donner une idée de ce tableau, il aurait fallu ressusciter Jacques Callot avec les deuxTenierset leur dire : (( Reproduisez ce grouillant assemblage, si vous pouvez ». On eût ensuite demandé à Gavarni la légende, mais à la manière causticiue de Thomas Vireloque. Mais comment décrire avec une plume cet étonnant mélange de dépenaillés héroïques et d'illustrations de demain ? Et leurs pro-

pos sur l'art, sur l'amour, sur la comédie sociale ! Ceux-là allaient de table en table chercher un sujet de polémique. Un d'eux, doué d'une voix tonnante, interpellait les voisins avec ironie, comme Diomède, quand il invectivait les chefs troyens. Il y en avait aussi un cjui rappelait Tabarin lançant des quolibets sans queue ni tête du haut de son estrade.

En bonne règle et pour me conformer à la coutume de l'énumération homérique, attribut obligé de tout récit épique, je devrais nommer un à un tous ceux qu'on a vu apparaître dans ce Capharnailm^ mais je demande à m'exempter de ce rude labeur. Il y aurait là à dresser une litanie dix fois plus longue que celle du rituel romain et, après les cent premiers noms, dont la plupart ne rappelleraient rien de notable, le lecteur se verrait forcé de demander grâce. Bornons-nous donc, ne disons rien non plus de ceux des visiteurs qu'avait attirés la curiosité et qui se sont vite enfuis d'efïroi en croyant avoir mis le pied en enfer. Autre détail bizarre. Il en a été qui auraient désiré y venir et qui ne l'ont pas pu. Henri Heine habitait tout près, lui, Mathilde et son perroquet. Cédant à l'attrait du bruit, il aurait bien voulu voir ce que c'était, mais, en ce même temps, le brillant ironiste de Reisebilder était couché tout de son long, sur un lit de douleur; c'est sur ce grabat, où, pour lui transmettre un message d'Alexandre Dumas père, je l'aivu, les yeux à

demi brûlés par le mal, serrer sa main de glace dans la mienne. Alfred de Musset, devenu noctambule, s 'était présenté à la bruyante taverne, mais pas plus de dix minutes, en disant : « Il y a de meilleure absinthe au café delà Régence ». J. Barbey d'Aurevilly, encore plus dédaigneux, s'était écrié : « Ça rappelle trop le Camp des Bagaudes » (un alïreux ramas de mendiants, de vagabonds et d'esclaves révoltés). Auguste Préault, le sculpteur, avait usé d'un autre mot, exprimant bien la délicatesse de ses goûts : « Je vais en Attique ; je ne m'égare pas en Béotie. » Tout cela était plausible ; tout cela allait pour le mieux, mais le personnel de la Brasserie avait son relief, son originalité et j'ai presque envie de dire son aristocratie. C'est du moins ce que je vais essayer de faire voir.

Avant tout, une courte halte, en guise de thèse et de parenthèse.

Jusqu'en 1852, Paris, fin dégustateur, n'avait eu dégoût que pour les vins fins. En particulier, il vantait ceux de France, qu'il disait être les premiers du monde. Le pampre de nos vignes était le pendant du laurier des poètes et des soldats. Comment et pourquoi s'éprenait -il ainsi tout à coup de l'opaque breuvage des Germains ? — Pour(|uoi ? On ne savait pas. C'était une mode nouvelle et Paris doit toujours obéir à la mode.

On voyait parfois circuler dans la salle un inconnu, correctement mis, en habit noir, bien

cravaté, fort poli, qu'on disait être un jeune médecin. A en croire ceux qui se disaient bien renseignés, ce docteur était servilement gagé par l'établissement pour en vanter les produits au point de vue de l'hygiène et c'était, en effet, une tâche qu'il accomplissait en homme habile.

« Ah ! messieurs, on a calomnié la bière, disait-il. La bière d'au-delà du Rhin, elle a toutes les vertus. Elle est digestive, diurétique au suprême degré. Elle nourrit, solidifie et embellit La bière du roi Cambrinus ! Je n'avancerai rien -de trop, si j'affirme que c'est une panacée. »

Pour motiver ce boniment anti-patriotique, il montrait du doigt la famille française dont la décadence physique n'est que trop visible. Il indiquait la toise à laquelle on mesure les conscrits s'abaissant chaque année. Y a-t-il encore une jeunesse? Oui, mais voyez donc ce que sont nos jeunes gens ? Vieillis avant lage, pâles, poussifs, d'une calvitie précoce. Nulle énergie morale. Au même moment, Nestor Roqueplan, un maître railleur, s'en prenant aux derniers rejetons de la noblesse et aux fils des millionnaires, leur donnait le surnom de petits crevés, qui leur est resté. Notre race s'en allait donc, et pourquoi ? A cause du vin, de l'abus du vin. de l'alcoolisme, un fléau qu'on évite quand on boit de la bière.

Il s'arrêtait volontiers à chaque table pour

faire son ramage — La bière, elle agit sur les muscles internes ; elle donne de la voix aux professeurs, aux avocats et aux chanteurs en tonifiant les muscles des cordes vocales ; elle rend l'appétit aux dyspeptiques en stimulant les muscles de l'estomac ; elle assure la liberté du ventre en activant les contractions intestinales. Il prêchait des convertis, ce docteur. La brune liqueur coulait à flots, couronnée d'un écume d'argent.

Ces beaux discours, venant d'un praticien connaisseur, ont-ils transpiré au dehors et remué les âmes ? Ce qu'il y a de sûr, c'est que, tout à coup, on a vu se révéler une vive propagande en vue de la Brasserie. Les amateurs y accouraient avec autant de faveur que les musulmans vont à la Mecque. Il y avait les gourmets, disons les dilettanti du genre, ceux qui aimaient la bière pour la bière, mais j'y reviens, ce qui dominait dans le Hall, ce qu'on y recherchait autant que le breuvage d'outre Rhin, c'était le frottement avec la Bohême,

Il ne faut pas craindre de le répéter, la région était des plus curieuses à voir. Un soir, à travers la fumée de tabac, au bruit tudesque des chopes qu'on cogne en buvant, j'entendis, tout près de moi, deux jeunes gens engager entre eux un duel de paroles, et cette lutte avait tout ce qu'il fallait pour intéresser l'auditoire. L'un des discoureurs était un stagiaire. On devinait qu'il s'exerçait à bien parler. L'autre, un normalien

de la promotion de 1848, régent de rhétorique démissionnaire pour refus de serment, avait de même la langue bien pendue. Etait-ce la l)ière qui les poussait? Le fait est qu'ils s'escrimaient sur l'Allemagne, ce pays du houblon, et, accessoirement, sur Gœthe et sur Schiller. « Lequel des deux est le plus grand ? » telle était la question en litige. Ce sont deux beaux génies, de genres divers et d'égale force. Cependant le normalien, tout en saluant respectueusement le nom de celui auquel on doit Wilhein Meister, donnait la préférence à l'autre, à cause de deux drames impérissables, Don Carlos et Intî'igue et Ainoar.

Il ajoutait à demi-voix :

« Ce qui me fait pencher pour ce sentiment, c'est que, dans son Rapport à la Convention nationale, Danton a proclamé Schiller citoyen du monde et de la République française; seulement, ne sachant pas prononcer le nom du grand dramaturage, ill'a appelé le citoyen GiUe. »

Tous ceux qui étaient présents se mirent à la fois à applaudir et à rire.

Un autre soir, le même, s'élançant, les yeux fermés, dans une décevante illusion, se mit à crier :

« Messieurs, l'àme de Paris est ici, dans cette salle. »

Parlait-il sérieusement ou voulait- il rire? Sans doute cette masse des buveurs était un bloc pensant, mais, en lançant son mot, ce jeune

monsieur nageait évidemment dans l'iiyperbole. Très probablement, l'échappé de la grande Ecole de la rue d'Ulm devait être un nourrisson de Stendlial ou un disciple de Schopeniuiucr.

— Au t'ait, où était-elle pour le moment l'âme de Paris, si tant est que Paris ait jamais eu une âme? Où donc est-elle aujourd'hui ? Est-ce au Palais Bourbon, où ils parlent tant pour ne rien dire? au Luxembourg, où ils dorment en parlant? au Palais de Justice, où l'on jette tant de faux poids dans les balances de la vieille Thémis ? Serait-ce dans nos grandes Ecoles, où les docteurs à diplôme enseignent ce qu'ils ne savent pas ? Ce ne peut être au Conservatoire de musique, d'où, depuis soixante ans, on n'a su sortir ni un vrai ténor, ni un compositeur, ni la moitié d'une fauvette. — Ame de Paris, où es-tu donc? Pour te rencontrer, faut-il aller à l'Institut ou à la Halle au poisson ? Il en est qui la voient à la Bourse, où le vol, déjà déifié dans Mercure, est chez nous le plus fêté des arts. H. de Balzac a écrit qu'elle s'abrite sous les toits, dans les froides mansardes sans air et sans soleil, abri du génie solitaire, qui crève de faimet de misère en oITrant les trésors de sa pensée aux heureux du jour (|ui ne font rien. — Mais laissons donc ! La faim et la misère, on n'en crève pas, puisque ce même H. de Balzac a pu vivre jusqu'à près de soixante ans. Mais, pour en revenir au mot du normalien, son observation aussi était à retenir. Si l'on peut

admettre, en effet, que Paris ait une âme, cette âme est complexe, difEuse, nombreuse, située un peu partout. Dès lors, elle existait pour une part dans la Brasserie de la rue des Martyrs.

Une remarque à faire, en passant : tous les arts ont pénétré de plein pied dans ce hall, la musique exceptée. A cette époque, encore un peu austère, on était loin du temps ou les tziganes devaient venir des provinces danubiennes pour s'emparer de Paris. Non seulement le maître de la Brasserie avait interdit l'entrée de son établissement aux instrumentistes, au violon, à la flûte, à la harpe, à la guitare et au tambour de basque, mais le tintamarre qui retentissait entre ses murs en avait écarté jusqu'au plus hardi des croque-notes. Assurément Hector Berlioz ne se serait hasardé en cet antre inharmonieux pour rien au monde. Même sentiment d'efïroi pour tous les autres disciples de Mozart et de Beethoven.

A ma connaissance, un seul musicien de profession avait eu le courage de se faufiler parmi ces Chorybantes sien désaccord avec l'euphonie. En dépit du nom qu'il portait, celui-là était un Parisien pur sang, un infatigable faiseur de romances pour jeunes filles. Son succès l'avait rendu célèbre dans les deux faubourgs et, par conséquent, chez les marchands de musique; seulement ces derniers, afin de lui donner plus de relief, l'avaient obligé à s'italianiser. Il avait

donc dû ajouter un / à son nom de Masin, dont il avait fait Masini. Il paraît que c'était lui imprimer meilleure tournure. « Suis-je maintenant assez transalpin? » disait-il en riant. Mais, d'ailleurs, quand il venait à la Brasserie, il se dépouillait de ses paillettes; il ne parlait pas de son art, cherchant à n'avoir d'autre air que celui d'un bonhomme. Cependant il avait un moyen d'attirer l'attention. Après dîner, en sortant de table, il obéissait à une habitude bizarre. On le voyait exhiber devant sa chope un bloc de mie de pain. Cette mie, il ne se projDOsait pas de la manger, non, il en faisait un autre usage. Tout le temps que durait la soirée, il la pétrissait dans ses doigts et de façon à la faire revenir à l'état où elle avait été chez le boulanger avant d'être mise au four, je veux dire réduite en pâte. Quand les choses en étaient là, il l'arrondissait en boule de manière à la faire ressembler à une boule d'ivoire ou à un obus de petit format. Dès lors, il souriait à son œuvre et se disait que sa journée était bien fmie. En tant ({ue musicien, ce brave garçon avait du talent, mais seulement en fait de romances. On sait qu'il a pris rang parmi les maîtres du genre. Pour le quart d'heure, les petites virtuoses du monde et de la haute bourgeoisie, les pensionnats et les colonies étrangères avaient adopté avec une excessive faveur une de ses récentes compositions. C'était une sorte d'invo-

cation à la modestie : Petite fleur des bois, — toujours, toujours cachée... Cela se chantait au piano, et c'était aussi charmant à voir qu'a entendre, quand c'était modulé par quelque jeune ténor léger qui pour bien détacher la fraîcheur de ces strophes, arrangeait sa bouche en cul-depoule et mettait dans sa voix le trémolo de l'élégie.

Un soir que le hasard m'avait fait m'asseoir à côté de lui, nous nous mimes à causer. Comme je ne suis pas un grand clerc en fait de musique, je lui parlai de son art fort à l'étourdie et, en particulier, de la romance, ce genre si attrayant du reste, auquel il demandait sa mie de pain et sa gloire. Il crut, fort à tort, que je me moquais, ce qui était, je le jure, à cent lieues ou à vingtcinq kilomètres de ma pensée. Un peu de commentaire suffit à l'adoucir. Il se lança alors dans un monologue plus long que celui de Charles- Quint dans Hernani.

— Ah ! cher monsieur, s'écria-t-il, si, tout à l'heure, j'ai un peu montré les dents, c'est parce que, dans ce campement de bohèmes où nous sommes, la romance est en défaveur ou même en dérision. A cause de son peu d'étendue, ils la regardent comme une quantité négligeable. Eh bien, qu'en dites-vous? N'est-ce pas très béte? En matière d'art, le poids de la substance n'est rien. On n'a à considérer que la perfection de l'œuvre : le beau, le bon, le vrai, n'est-ce pas?

^- C'est bien mon avis.

— En faisant des fouilles à Tanagra, dans le pays d'Epaminondas, on vient de découvrir des statuettes minuscules, des figures de deux pouces de long, irréprochables au point de vue de l'art. Chez nous, tous les jours, Meissonier improvise des chefs-d'œuvre qui tiennent dans le creux de la main. Voyons, est-ce qu'une romance réussie, celle des Hirondelles de Félicien David, entre autres, ne serait pas à classer dans l'ordre de ces merveilles ?

— Evidemment, oui. Honneur à ce petit opéra sentimental qui s'appelle la romance.

— Permettez, je n'ai pas tout dit. Savez-vous, monsieur, combien il faut d'efïorts réunis pour mettre une romance sur pied ? Tout un concours. Sept hommes d'élite, pas un de moins. Comptons, s'il vous plaît : 1" il en faut un pour la première conception, pour les paroles ; 2" un musicien pour lui infuser une âme ; 3" un exécuteur, pianiste, flûtiste, guitariste, violoniste, liarpiste, instrumentiste qui entre dans la pensée des deux auteurs ; 4" un éditeur pour divulguer l'œuvre et la faire vivre ; 5° un dessinateur, doublé d'un graveur, pour la traduire graphiquement; 6° une jolie bouche, surmontant un heureux larynx, qui la mette en valeur; 7° un coquin de journaliste pour la faire connaître aux quatre points cardinaux. Total : toute une escouade de travailleurs. Cet illustre Annibal dont parlent

tant les historiens, a pu traverser les Alpes avec une armée de 200,000 Africains et des éléphants. Je l'aurais bien défié de faire à lui seul une romance, pour nos charmantes petites perruches de Paris.

— Très bien dit.

— La romance ! Ah ! monsieur ! Grand moyen de civilisation. Il faut qu'elle caresse doucement l'oreille, qu'elle fasse tendrement battre le cœur et qu'elle contribue à faire adorer la vie aux petites filles et aux jeunes femmes. De là une nécessité de savoir faire un bon triage de la matière, et c'est là la part du génie. Cherchez! point de romance sans amour. Point de romance sans lever du soleil ou sans clair de lune. Point de romance sans étoile du soir. Point de romance sans le bruit du vent dans la feuille des arbres. Point de romance sans larmes, ni baisers. La romance, c'est l'adoration de toute la nature ; c'est la philosophie du panthéiste Spinosa.

— D'accord, cher monsieur Masini.

— La romance ! Eh ! sacrebleu, c'est le lien social par excellence. Jetez un peu les yeux autour de nous. Rien que dans notre pays, que serait la vie intime sans elle ? Supprimez la romance et il y aura, chez nous, 1,500,000 jeunes vierges au bas mot qui se dessécheront d'ennui comme des fleurs pendant un été sans pluie.

— Cela se pourrait bien.

— Mais, d'abord, si nous reprenons la thèse au point de vue de l'art, nous voyons que la ro-

mance n'est pas la petite chose méprisable qu'ils ont l'air de dire: Vous êtes, je crois, l'ami d'Albert Grisar, l'auteur de Jn Folio, une admiral)le romance? A ce sujet, vous rappelez-vous une lettre que Méry, votre autre ami, adressait au Vert-Vert? n Hier, j'étais à Toulon, j'y ai vu lancer VAjax, une nouvelle frégate. L'ouverture jouait la Folle. Dites donc à Grisar que sa musique était fort belle pendant qu'elle alternait avec le bruit du canon. »

— Tout cela est à considérer, j'en conviens.

— Un dernier mot. Bien souvent, c'est dans le calice de la romance qu'on va puiser le thème des grandes œuvres. N'est-ce pas di'ànslQ Romancero Espagnol que nos chers romantiques ont trouvé leursplus belles perles ? Gustave Lemoine et M}^^ Loïsa Puget, sa femme, ont fait la Grâce de Dieu, une romance ; Adolphe Dennery en a tiré une pièce des plus attachantes, un drame qui a été joué trois mille fois sur toutes les scènes de l'Europe et qui court encore le monde jusqu'au théâtre d'Honolulu. Vous avez un autre ami, Aimé Maillart, un ancien prix de Rome. Celuilà a pris Gastibel.^a de Victor Hugo, encore une romance (Saluons le pauvre Hippolyte Maupou)! et il en a fait un de nos meilleurs opéras comiques. Eh bien, qu'en pensez-vous ? Serez-vous encore de ceux qui blaguent la romance?

Minuit sonnait; c'était le moment de la fermeture, nous nous séparâmes.

Masini et vingt autres habitués de l'endroit étaient d'intéressants sujets d'étude. Pour un observateur de l'école de Sterne, tant de figures hétéroclites eussent formé une sorte de musée à tous les points de vue, mais je demande à ne pas m'arrêtera trop de détails, pressé que je suis de me trouver avec ceux de mon monde, des artistes aussi, bien entendu, mais plus particulièrement des célébrités de l'écritoire. Dans un compartiment à part, ils étaient une vingtaine, parfois un peu plus, à former, non une Académie ni un Cénacle, mais une réunion de beaux esprits que j'appellerai, si vous le voulez-bien, l'état-major de la bruyante cohue qui s'agitait à la Brasserie. Auguste Luchet? Une glorieuse épave des naufrages de la littérature et de la politique mêlées. Un vieillard qui avait été l'un des plus verts et des plus robustes spécimen de la vaillante génération de 1830. A cette date prestigieuse jusqu'à 1840, il avait été du nombre des cinq ou six romanciers d'élite qui gravitaient autour d'H. de Balzac et qu'on a plus d'une fois regardés comme des rivaux. Il a fait paraître de beaux récits, fort bien accueillis du public. Je citerai d'abord les Intimes, en collaboration avec Raymond Brucker et Léon Gozlan, Thadéus le ressuscité, avec Michel Masson, et au théâtre deux grands drames avec Félix Pyat : Ango le pirate et le Brigand et le Philosophe, scènes émouvantes auxquelles le talent de Bocage avait

communiqué la flamme sacrée. Mais c'était surtout dans le roman intime, dans la peinture delà vie dramatique qu'il excellait En cela, deux de ses livres ont fait époque. L'un, Frère et Sœur, et l'autre, Un nom de Famille, eussent suffi à le placer en bon rang parmi les conteurs d'il y a soixante-quinze ans. Hippolyte Souverain, son éditeur, qui était aussi celui de l'auteur à' Eugénie Grandet, nous rapportait ce mot qu'il avait entendu dire au colon des Jardies : Auguste Luchet est celui de nous tous qui s'entend le plus affaire pleurer les femmes. — Il a aussi pratiqué le journalisme, et non sans éclat, notamment au Bon sens, dont il a été le lundiste, et à 1'^?'tiste, de Ricourt, où il a donné des articles de très fine critique A l'époque dont il est question, la plirénologie de Gall et de Spurzheim, remaniée par l'illustre Casimir Broussais, était la science en faveur. Il s'y était attaché avec un zèle d'apôtre et il a fait voir par plusieurs de ses écrits qu'elle peut devenir un précieux procédé d'enseignement et, par conséquent, le point de départ d'un progrès réel.

Tous les soirs, Auguste Luchet apparaissait à la Brasserie. Il venait s'asseoir à la table des jeunes écrivains dont j'ai dit un mot plus haut. Il leur tendait la main, il les suivait des yeux, il semblait prendre plaisir à les écouter, il buvait avec eux la bière de Strasbourg ; on avait conservé, entre artistes, la mode populaire de trin-

quer; mais, si j'en excepte les grandes occasions, il parlait à peine et ne laissait tomber de ses lèvres qu'une froide parole ou seulement quelques monosyllables. Comme je lui demandais, un soir, à demi-voix, la cause de tant de réserve : « Eh ! mais, me répondit-il, vous ne voyez donc pas que, vous et moi, nous sommes absolument démodés, et c'est bien concevable. Tous les vingt-cinq ans, qu'on le veuille ou non, notre pays, si mobile, change d'idées, de mœurs, d'habit et de langage. L'idéal de 1830, c'était une chimère, très noble sans doute, mais une chimère, la gloire littéraire et la divinité de l'art. A présent, c'est l'utilité prêchée par Jérémie Bentham et la satisfaction des plaisirs sensuels. Vous voyez la différence. Nous n'y sommes plus. » Une autre fois, il variait sur la môme gamme. « Nous ne parlions qu'en français. A présent, leur langage est panaché d'anglais et d'argot. Quiconque résiste est regardé par eux comme un attardé qui n'est plus dans le mouvement. » En politique, il tenait avec énergie pour la République, mais pour celle d'Armand Carrel , croisée de Lamennais. « Eux, ils sont césariens », ajoutait-il avec un soupir.

Bien certainement cet opiniâtre ami du passé, de celui de Juillet, avait trop de générosité dans l'esprit pour mettre du dédain dans ses rapports avec nos jeunes amis, mais, songeant à la défaite de Pharsale, il lui semblait être rapetissé par le malheur du temps. On sait que, sous Louis-

Philippe, pour éviter un un de prison, il avait été oblige de se réfugier pendant quatre ans dans les îles normandes. Les révolutions, la mort et l'exil l'avaient séparé d'anciennes attaches. Il se trouvait maintenant dans mi groupe d'éventés qui étaient, au fond, d'accord avec le régime de compression morale cju'on venait de nous imposer par le fusil et par le canon. D'où il suivait que nous étions, l'un et l'autre, tout dépaysés. Mais ne parlons que de lui. S'il faut en croire les Arabes, quand les grands fauves du désert vieillissent, le spectacle de leur décrépitude leur impose une tristesse qu'ils ne savent pas dissimuler. Ah ! la mélancolie du lion qui a perdu ses dents et ses griffes, qui la décrira ? On assure que, parfois, de petits cris plaintifs s'échappent de la vaste poitrine de cet ancien roi du désert. On va jusqu'à dire qu'une grosse larme se suspend au bout de ses yeux à demi fermés par la vieillesse. Le romancier de 1830 ne s'abandonnait pas jusqu'à pleurer, mais il devait ressentir quelque chose comme la sombre tristesse dont je viens de parler.

Toutefois, si pleins d'eux-mêmes qu'ils fussent, nos évaporés, s'inclinant devant l'autorité de l'âge, s'accordaient à le traiter avec une certaine déférence. La mode ridicule, empruntée à l'Italie, de prodiguer le titre de maître, de cher maître, n'était pas encore venue, mais ils avaient assez do monde pour se montrer polis, et c'était tout

ce qu'il voulait, tout ce qu'il fallait. Quand il parlait, on se taisait pour l'écouter ; c'était donc pour le mieux. Et, d'ailleurs, il disait des choses nouvelles et souvent excellentes.

Un soir, un des plus bruyants se mit à rappeler le cri terril)le qui, en 93, a retenti comme une menace de guerre à travers les campagnes : Guerre aux châteaux ! Paix aux chaumières f Tout aussitôt, il fît signe de la main qu'il avait à relever le propos.

« Il ne viendra à personne, dit-il, la pensée de voir en moi l'ennemi de la Révolution, que j'ai servie toute ma vie, mais aujourd'hui je combattrai ce cri des exaltés. J'y verrais tout à la fois une faute et un contre-sens. Au nom de la justice sociale et de l'hygiène, je le remplacerai par ce cri tout contraire : Paix aux châteaux ! Guerre aux chaumières ! » Puis il ajoutait avec finesse : « Voilà du reste la contre-vérité que le temps amène. Multipliez les châteaux et supprimez les chaumières qui sont des habitations malsaines. Il n'en faut plus »

— Eh bien, c'est très juste ça, ripostèrent les auditeurs.

Je l'ai déjà dit, le vieux romancier se recommandait par le reflet d'un beau passé et aussi par les persécutions qu'il avait endurées. Sous la monarchie, un de ses romans devenait la cause d'un réquisitoire dans lequel il était accusé d'avoir révélé un secret de famil4e;^Goûdamné à un an

iUOTHECA

de prison, il était allé à Jorsey pour y attendre la prescription et il en était revenu un peu avant le 24 février. Jamais encore un conteur n'avait été frappé avec autant de sévérité pour quelques pages de roman, seulement coupable d'avoir dit la vérité, mais pour cette nature énergique, habituée au grand air, à la liberté d'aller et de venir, à respirer la senteur des forêts, être renfermé entre les quatre murs de Sainte-Pélagie, c'aurait été la mort. Il aimait mieux aller vivre de libre misère dans une des îles de la Manche. Quand nous le revîmes, il était encore vert, solide, mais déjà un peu attristé.

Peu après, la République était de retour. Par décret du gouvernement provisoire, le revenant était nommé gouverneur du palais de Fontainebleau, ayant pour fonction de veillera la conservation du domaine royal. Ami de l'art et de l'idylle, il avait tout ce qu'il fallait pour mener à bien cette tâche. Il a su empêcher les pillards et l'émeute grondante d'approcher de la résidence.

Être logé dans le palais des Valois, avoir à protéger en un temps de troubles les chefsd'œuvre du Primatice, le parc et la forêt, rien n'aurait pu mieux convenir à un esprit né pour l'amour de l'ordreet pour les méditations diverses, mais, vu la brusquerie et l'illogisme des événements, ce ne devait être qu'un interrègne de quelques mois (d'avril à décembre). Le romancier

fut vite remplacé. S'il ne s'était agi pour lui que d'être congédié, ce n'aurait été que demi-mal, mais la calomnie et la bêtise réunies devaient se concerter afin de rendre odieux et ridicule son court passage aux affaires.

Par tradition, à Fontainebleau, dans le grand bassin du parc, on nourrissait des carpes qu'on disait être aussi vieilles que le palais. Plusieurs portaient aux ouïes des bagnes d'or d'un certain prix. Toujours suivant la légende, on disait sans rire, très sérieusement, que ces anneaux leur avaient été jetés jadis par les grandes dames d'autrefois, celles des diverses cours qui sont venues briller dans les fêtes du palais. Laissons de côté les fables et constatons que ces carpes honoraires, sortes de monuments historiques, avait tenté la gourmandise du gouverneur, nommé par la République qu'il les avait pêchées subrepticement, fait cuire et mangées. C'était un conte cent mille et une fois absurde. Ces vieux poissons coriaces, pelés, lépreux, hideux à voir, ne pouvaient tenter aucun être mortel. Les naufragés eux-mêmes du radeau de la Méduse les eussent fuis avec un sentiment d'horreur. Mais ce racontar, imprimé par la presse réactionnaire, devait trouver une masse d'imbéciles, crédules au point d'admettre comme vraie cette fantaisie grotesque. Rien de plus bête à tous les points de vue, mais est-il un conte grossier qu'on ne fasse avaler au bon peuple français, surtout

(liiand c'est assaisonné par le condiment des haines politiques? Auguste Lucliet avait la faiblesse de souffrir de cette débauche d'esprit. Il avait pourtant lu les Actes des Apôtres, ce pamphlet composé par Rivarol et par ses amis, dans lequel on voit circuler tant de contes bleus touchant les hommes de la Révolution. Au moment même où il se plaignait, ne voyait-on tout Paris et la France entière ajouter foi à la fable du Gouvernement Provisoire, déjeunant à 1 Hôtel de Ville avec des côtelettes de chevreuil à la purée d'ananas ? Que ne prenait-il la chose en riant, ainsi que le fait Rabelais lorsqu'il représente maître Janotus, organe des bourgeois de Paris, venant en grande cérémonie réclamer à Gargantua les cloches de Notre-Dame que le géant avait confisquées : — Hem... lient... hem! Redde nobis clochas nostras.

• Ces fonctions de gouverneur de Fontainebleau n'ont, d'ailleurs, été qu'une bonne fortune d'un moment, d'avril à décembre. Ça n'a donc duré que huit mois au plus, l'élection de Louis Bonaparte comme président de la République y ayant mis tin. Dès le lendemain, Auguste Luchet est revenu à son métier d'écrivain et s'est remis vaillamment à tourner la meule du critique et du romancier. Enfant de la peine, habitué au travail, il ne lui en coûtait pas, d'abord, de se charger du compte rendu des œuvres théâtrales pour le compte de la Réforme, le journal

de Ferdinand Flocon, et, en second lieu, de reprendre la suite de ses récits romanesques chez llippolyte Souverain. Vers les dernières années de l'empire, il a fait jouer au théâtre Beaumarchais, en collaboration avec Charles Vincent, le Cordonnier de Crécy, un très beau drame de la vie intime, qui eût été plus remarqué s'il eût été représenté sur une scène plus importante.

Cependant les jours se nouaient aux jours et les mois aux années. Le lutteur de 1830 vieillissait. Je l'ai vu assez souvent pendant lesiège. Nos désastres, nos grandeurs évanouies, l'avaient profondément affecté. Se pouvait-il que cette France qu'il avait vue et si grande et si glorieuse en Juillet, s'écroulât si vite à cause du coup de tête d'une Espagnole ? Il ne revenait ni de notre incurable bêtise ni de nos humiliations répétées. Républicain des plus sincères, sans donner la main à l'esprit de réaction, il blâmait vivement la Commune et traitait de sacrilèges ceux qui engageaient une guerre civile à l'heure où nous étions serrés à la gorge par la guerre étrangère.

Auguste Luchet est mort à très peu de temps de là. Comme il s'était confiné dans le silence de la vie privée, on l'avait déjà oublié. C'est tout au plus si la presse lui a fait l'aumône d'une nécrologie de dix lignes. J'ai été le seul, je le crois bien, à m'étendre un peu dans un feuilleton sur

— lui —

le talent, sur les rudes épreuves et sur les injustices que ce travailleur d'un rare mérite a eu à rencontrer sur son chemin.

Comme on s'en va souvent deux à deux, Hippolyte Souverain, son ami, son éditeur et celui d'H. de Balzac, l'a suivi de fort près. Qui sait ? Peut-être s'étaient-ils promis de partir ensemble et comme bras dessus bras dessous.

— Salât au maitre peintre d'Ornans !

Gustave Courbet venait de faire son entrée. Tous les soirs, régulièremînt, on le voyait venir du fond de la rue Hautefeuille. Après les poignées de main prodiguées à droite et à gauche, il prenait place à une petite table à part, pas loin du comptoir. Au bout de deux minutes, il était assis devant un bock et fumait une longue pipe en terre cuite, un peu dans l'attitude d'un pacha, au milieu d'une cour formée de trois ou quatre rapins et d'autant de critiques encore peu connus. En ce temps-là, il était toujours jeune, au début de sa renommée, mais d'humeur joyeuse. La figure était sympathique, légèrement épanouie, d'assez beaux yeux. Ce qu'il avait de plus caractéristique, c'était une longue barbe brune, presque bleue et crépelée à la manière de celles dont S(mt parées les idoles assyriennes, ce qui

lui donnait l'air de l'Holopherne du roman de Judith ou du Sennachérib que les antiquaires vont contempler au Musée du Louvre.

Personne n'ignore que c'est lui qui, au lendemain du 24 février, a donné le signal du réalisme en matière d'art. Grâce aux applaudissements de Champfleury, Y Enterrement d'Or nans, son premier tableau, s'est faufilé dans l'histoire comme une date mémorable. Il va sans dire qu'à l'aspect de cette œuvre incongrue et bizarre, les esthètes du jour, horripilés, ont jeté des cris d'effroi et de réprobation, et c'a été le mouvement d'une critique courroucée qui a été la première note de sa réputation ; mais ces clameurs d'Académie ne devaient pas le corriger et c'a été tout le contraire. Il s'est opiniâtre dans le système. Dès cette heure, il n'a jeté sur la toile que des scènes reproduisant la vérité crue et dénuée de tout ornement. Il a donc regardé l'idéal comme un mensonge ou comme le rêve d'un cerveau malade. Après Y Enterrement cVOrnans, il s'est amusé à effrayer le prochain en exhibant la Retraite en Franche-Comté , sous-entendez une demi-douzaine de curés à large panse qui viennent de dîner ensemble Tous les six sont ronds comme des muids ou saouls comme des grives en octobre. Il les a montrés un peu distants les uns des autres, titubant, trébuchant et ne sachant plus leur chemin. Je lui ai entendu dire qu'il n'y avait rien de surfait et que cette

reproduction serait plutôt au-dessous delà vérité. A ce sujet, qu'on me permette d'introduire ici sous forme de parenthèse un trait qui nous a été conté par H. de Villemessant dans les bureaux du Figaro. Cette fois, la scène s'est passée dans la Sologne, province alors très chrétienne. Un vénérable curé, doyen de son canton, recevait ses confrères, à l'occasion d'une retraite. Suivant l'usage, le menu était de premier ordre.

Arriva le moment solennel d'un verre de chambertin.Pour contrecarrer les idées superstitieuses sur le nombre 13, ils étaient 14 à table; toutefois au momentpresque divin dont je viens de parler, la servante apportait bien la bouteille, mais elle se lamentait en disant qu'elle avait égaré le tirebouchon. — N'est-ce que ça? dirent plusieurs voix. Allez, Messieurs, il y a remède au mal. — Et, au même instant, chacun des convives fouillant dans la poche de sa soutane, en ramenait un tire-bouchon. — Treize tire-bouchons pour un! Rabelais eût sauté en l'air au récit de cette histoire-là.

Revenons à Gustave Courbet. — Nous savons qu'il ne s'en est pas tenu à cette manifestation macaronique. Homme de talent, passionné pour son art, il s'est adonné, non sans beaucoup de succès, à des œuvres d'une belle ampleur, à bon droit prônées par la critique et fort prisées des amateurs. Au point de vue du paysage, dont nui n'a mieux (|uo lui su rendre réternolle poésie, il

peut marcher de pair avec les premiers du genre. Avez-vous vu la Loue, un coup d'œil jeté sur une rivière du Doubs ? On croit être sur les bords de ce petit fleuve. La Remise des chevreuils en pleine forêt est une grande page, digne des maîtres de l'Ecole hollandaise. Dix ou douze autres conceptions conçues dans la même gamme, lui assurent une place élevée dans l'histoire de l'art au dix-neuvième siècle.

Avec la réputation l'argent lui était venu et, en conscience, rien n'était plus juste. Est-il vrai que ce vent de vogue lui ait monté à la tête jusqu'à l'emplir d'abord d'orgueil, puis d'hébétement ? Ici je n'ai à parler que de ce qui se passait à la Brasserie. Suivant ce que j'ai vu, il s'y montrait assez bonhomme. Quoiqu'il aimât à parler volontiers de ses débuts et de sa façon de brosser une toile, il ne posait pas. Mais s'il fallait en croire ceux qui vivaient près de lui, ce n'était là qu'une feinte modestie. Et j'entends encore Théodore Pelloquet dire en sourdine :

« 11 a une queue de paon de dix pieds de long, mais il la cache adroitement dans ses culottes pour ne la montrer qu'aux bourgeois. »

Si cette queue a existé, elle a été un parachute ou une cuirasse, car, au su de tout le monde, nul plus que lui n'aurait été analysé, moqué, tourné en dérision; aucun n'a été autant élimé par la caricature. Une de ses premières œuvres fut, comme on sait, sa rencontre avec M. Bruyas

à Montpellier. Sur la demande de ce provincial, Gustave Courbet quittait Paris pour venir lui faire visite. C'était par un gros temps. Ainsi la pluie tombait à grosses gouttes. Le riche amateur se présenta au-devant de l'artiste avec un beau parapluie ouvert et lui souhaita la bienvenue par ces mots qui servent de légende au tableau : Bonjour, monsieur Courbet. Le peintre a donc exhibé lui-même son portrait et l'a posé en hommage — Bonjour, monsieur Courbet, cette phrase bizarre eut des ailes. Du chef-lieu de l'Hérault, elle arriva vite au boulevard des Italiens, cette capitale de la raillerie. Jamais aventure d'une telle vulgarité n'était devenue le sujet d'un tableau. Dès que l'événement fut connu, il y eut chez tous les peintres comme un ouragan de rires moqueurs. Les brocards partirent de cent ateliers à la fois. La presse à épigrammes ne pouvait pas ne point s'en mêler.

— Bonjour monsieur Courbet, eomment ace^vousfait pour venir par ee savoyard de temps f

— Bonjour, monsieur Courbet, vene:^-vous che^ 710 us pour manger du nougat? — Bonjour, monsieur Courbet, vous vene^ de passer par Agen; Jasmin vous a-t-il fait la barbe?

A cincpianteans de distance, ce n'est plus que du rêchaurt'é. En 1852, ça amusait les artistes.

Mais qu'importait au peintre d'Ornans?

Enfant du Jura, il avait la résistance du marbre de son pays. Ajoutez que, très fin en fait de

famosité et de négoce, il voyait dans ce boucan organisé par les jaloux une source de renommée et de bel arrosage d'argent. Il n'ignorait pas, en effet, que ceux qui achètent vont toujours du côté où se fait le bruit. A dater de ce voyage à Montpellier et de ses suites, la vogue lui était acquise et il faut avouer, du reste, qu'elle était souvent méritée. On lui demandait de faire des portraits et il en faisait de très bons. Et, à la Brasserie, tout en fumant, tout en vidant sa chope, il disait à ses disciples : a La poule aux œufs d'or a pondu chez moi ».

Heureux homme, il voyait s'accroître, en s'avançant d'un même pas, sa réputation et sa fortune et tant de réussite ne pouvait que le maintenir dans ses idées sur le réalisme à outrance. Encore une fois, le positif sans ornement, le réel tout cru, tout nu, tout froid, il ne voyait rien autre chose. Un soupçon d'idéal mettait le feu à toutes ses colères. Quand on lui montrait des photographies un peu ensoleillées, il s'écriait en frappant du pied : « Ce n'est pas la vérité, ça ! c'est de l'artisierie ; c'est du mensonge ! » Peinture, sculpture, gravure, ce qui avait été fait avant lui ne comptait pas. Je ne sais plus qui lui parla, une fois, de la Vierge à la Chaise de Raphaël. «Voilà une belle farce! dit-il; des Rapliaël, il y a dans les t urnes de nos faubourgs vingt pauvres bougres qui en font au jour la journée, des Raphaéls, et les papes ni les rois ne

songent à leur donner des couronnes ni du pain ». Des toiles de Louis David et de son école il disait que ce n'étaient que des bon/ionuncs pour amuser les enfants au même titre que l'imagerie d'Epinal. Et pourtant je l'ai vu s'écarter de ses principes et divaguer. Il est vrai que c'était à propos d'un morceau de sculpture.

Aimé Millet, le sculpteur, a été chargé de faire la statue de la Jeunesse ; c'est un ornement symbolique à placer sur la tombe d'Henry Murger. Artistes et gens de lettres vont assister à l'inauguration, au cimetière Montmartre, et applaudissent. Seul, Courbet proteste et dans cet accent franc-comtois traînard et narquois dont il assaisonnait toutes ses paroles. C'était trop idéalisé pour lui.

« La Jeunesse ! Est-ce qu'il existe une femme pour représenter la Jeunesse? Et puis, la jeune personne qu'on nous montre est toute nue. Estce que c'est réel, ça? Il fallait lui faire une rôôôbe. Où est la rôôôbe ? »

Un de ses meilleurs tableaux est rHomine à la pipe. Il en fait une copie qu'il lance dans le commerce. La toile se vend et va de main en main, d'où il suit qu'il en prise fort la valeur. Au bout de deux ans un amateur se présente à lui en disant qu'il en est le dernier acquéreur.

— Et combien l'avez-vous payée ? demande Courbet.

— Trois mille francs.

— Voleur !

Une autre fois, à la Brasserie, au moment où l'on met sur le tapis la vague et grandiose question du progrès dans l'art, le maître-peintre d'Ornans prend des airs de pontife et, en dominant le bruit, il fait entendre sa manière de concevoir l'avenir.

« Ah ! ah ! ah ! s'écrie- t-il, nettoyons le plancher ! Monsieur Ingres, monsieur Scribe, mademoiselle Rachel, fichez-moi tout ça à l'eau, dans un sac et, s'il s'en sauve un, ce sera un grand malheur pour l'humanité. »

Un autre soir, un philistin qui s'est égaré dans ces parages, un arriéré, exprime des craintes sur les chefs-d'œuvre dont est composé le Musée du Louvre, qu'un incendie pourrait réduire en cendres. Ce bourgeois déplore en pensée la perte possible des Raphaël, des Paul Véronèse et des Titien .

« Vraiment! riposte Courbet, vous tenez tant que ça à ces vieux birbes ? Eh bien, cher monsieur, des Titien, des Véronèse, des Raphaël: affaire de principe ; on vous en fera tant que vous voudrez. »

J'ai déjà dit qu'il était 1 ennemi- né des allusions, des symboles et des mythes. Cependant il lui est arrivé, une fois, par haine pour le régime impérial, de penser à faire une grande page satirique, fondée sur l'allégorie.

« Je ferais disait-il, un Proraéthée exposé

par ordre de Jupiter sur la cime du Caucase, mais ce ne sera pas un vautour qui lui rongera le foie de son bec aigu : ce sera l'aigle des Bonaparte. »

La haine de l'empire, c'était le catéchisme du milieu où il vivait, mais il en revenait toujours et toujours au réalisme, son vrai, son éternel cheval de bataille. Un soir, on en était à parler d'une vente de r.c46\so7u/)//o/? de Murillo, ce chefd'œuvre de 700, 000 francs. On rappelait qu'en 1805 pendant la guerre d'Espagne, la maréchal Soult avait conquis cette toile dans un couvent de Franciscains. (Les historiens espagnols ont le toupet de dire qu'il l'avait colée.) Ce même tableau, fort vanté par la critique et par les amateurs, passe donc pour n'être pas une croûte. Tous les amis de l'art savent en quoi consiste le sujet : la sainte Vierge, après sa mort, s'envolant au ciel, emportée par un escadron d'anges joufflus et frisés. Thème d'irritation volcanique chez le maître peintre d'Ornans. « Ah ! ah ! ah ! s'écriait-il sur le ton d'une sérieuse colère, est-ce que ce grand Murillo n'a pas voulu se moquer du peuple d'imbéciles qui l'entourait ? Historiquement parlant, si c'est là de l'histoire, il avait à montrer une dame juive touchée par la vieillesse et qui avait fait, paraît-il, cinq enfants, dont un dieu. Eh bien, il la montrait encore jeune, très fraîche, transportée au sommet de l'empyréo, vêtue de bleu à l'européenne. Elle allait droit au ciel.

Qu'est-ce que le ciel ? M. François Arago et l'Observatoire vous diront qu'il n'y a pas de ciel, du moins pour la Terre. Le ciel est autant en bas qu'en haut de nous, puisque nous voguons dans l'infini, dans l'espace sans limites Mais laissons là ce détail. Parlons des anges. Qu'est ce que c'est ça, un ange ? Dites donc, Philibert Audebrand, en avez-vous jamais vu, des anges? En analysant ça, si ça existait, l'œil verrait de charmants petits monstres, avec des ailes, une figure rose, des cheveux blonds bouclés, frisés, dorés, quoiqu'ils soient âgés d'au moins 20,000 ans, s'il faut s'en rapporter à la chronologie des Egyptiens. Mais ce n'est pas tout : de quel sexe sont-ils, les anges? On ne le sait pas. On ne saura jamais si un ange est un garçon ou une fille. Et voilà, pourtant, ajoutait-il en finissant ce monologue, voilà avec quels ingrédients les peintres d'autrefois confectionnaient leurs chefsd'œuvre. »

Tout cela, étant débité d'une traite, émerveillait l'auditoire et, comme c'était accueilli par des rires approbateurs, nul ne songeait à faire une riposte. Un vrai croyant, s'il s'en fût, par hasard, trouvé un dans ces lieux de malédiction, n'aurait pas manqué de faire le signe de la croix et de dire tous bas : « Comment se fait-il que cet impie ne soit pas déjà foudroyé par la justice divine? » Mais, au fait, la vengeance d'en haut ne pouvait-elle pas choisir une autre forme

que celle du tonnerre ? A dix ans delà, un dévot, en me faisant lire la page des Mcmoires de Rochejbrt dans laquelle est racontée la mort du peintre, me disait : « Vous voyez bien, monsieur, qu'il était marqué pour avoir une mauvaise fin. »

Gustave Courbet ne se bornait pas à susciter des logomachies et à émettre des paradoxes. De temps à autre, en enlevant pour une minute sa longue pipe de sa bouche, il se mettait à chanter. Ce n'était jamais bruyamment ni longuement. Il ne s'étendait guère que dans un seul couplet à la fois et toujours en modulant quelquecantilène rustique, car Pierre Dupont, son ami, avait décidément mis ce genre à la mode. Le maître peintre, d'ailleurs, avait une voix d'une grande suavité, surtout dans les cordes tendres. Nous l'avons entendu, un soir, dans une de ces échappées où un amoureux appelle son amoureuse, sur les bords de la Seine :

Viens dans mon léger bateau ; Quitte en secret ta chaumière ; Des bois suivons la lisière:

Viens te promener sur l'eau.

Je n'ai retenu que ce fragment d'un couplet, mais je me rappelle que tous ceux qui se trouvaient autour de la table étaient dans le ravissement, a Quel beau ténor léger ce serait, disait celui-ci. — Un Colin d'opéra comique,

répliquait un autre. » Mais lui : a Ah ! ce n'est rien, messieurs : c'est un a musement auquel j'ai recours, lorsque je suis seul dans mon atelier en train de brosser mes toiles » En réalité, il ne tirait vanité que de sa peinture, mais en cela, par exemple, il ne savait garder aucune mesure et il se regardait, sans broncher, comme étant incomparable, un phénix.

Des cris de joie, le bruit soudain de vingtcinq verres qui s'entrechoquent, du rire, des onomatopées signifiant l'expression d'une bienvenue, tout ce tintamarre annonçait l'entrée brusque, sans salut, d'un homme encore jeune et de bonne mine. Il était visible que celui dont on fêtait si bien l'apparition ne pouvait être qu'un habitué du grand Hall. Il était d'une taille ordinaire, en ce temps-là pas encore débordant. En lui, il y avait quelque élégance, mais provinciale. Une chose le distinguait, avant tout, une tête un peu massive, mais la figure fleurie, rose, joyeuse et qui, très probablement, lui servirait d'heureux passeport, tout le long de la vie.

— Ah ! voilà Tony ! Bonsoir, Tony !

En même temps, les poignées de main se multipliaient autour du nouvel arrivant. Théodore Pelloque, d'un côté, Gustave Mathieu, de l'autre, lui indiquaient d'un geste la place qu'il pouvait venir occuper près de l'un ou de l'autre, au choix. A cette amicale invitation, il répondaitpar un sourire et aussi par un chaleureux serrement

de la main, mais, avant de s'asseoir, il avait une chose d'importance à accomplir, c'était de rechercher Joséphine : « Jean, apportez-moi Joséphine » . Et le garçon, au fait de la consigne, s'en allait sans retard prendre une pipe culottée, cataloguée par une étiquette au milieu de vingt-cinq autres. Joséphine était donc, pour le moment, la favorite de ce joyeux fumeur. Dès qu'il l'avait eue en main, il s'était assis à la table d'élite, en vidant des chopes et des blagues soidisant littéraires au milieu des camarades.

Tony Révillon s'avançait alors vers vingt-cinq ans. Il était né à Mâcon et ce fut par moi, sous mon humble direction, qu'il entra dans les lettres. Il me reste à dire comment la chose arriva. Dallingen venait de fonder la Galette de Paris, une concurrence au Figaro, et j'étais le rédacteur en chef du nouveau journal. Lamartine ayant été violemment attaqué par le Barbier, nous nous étions donné pour tâche de parer les coups portés au grand poète et. un jour, il nous fit le très grand honneur de venir dans nos bureaux afin de nous remercier en personne. Dans cette même entrevue, que je tiens pour un souvenir des plus précieux de ma vie, avant de se retirer, il me dit qu'il avait à nous recommander un jeune débutant de son pays, M. Tony Révillon, un bachelier ès-lettres qui demandait à apprendre l'art de noircir du papier blanc avec de l'encre.

— Venant de votre part, monsieur de Lamar-

tine, lui clis-je, il sera reçu ici avec empressement.

A cinq ou six jours de là, je reçus la visite de celui qui nous avait été annoncé par l'illustre auteur de Jocelyn. J'ai esquissé plus haut la physionomie, la figure de notre futur confrère. Paraissant avoir bonne envie de vivre, il pouvait représenter le type de ce qu'on appelle un bon fjcœron. Suivant ce qu'il m'apprit, après le bachot, il s'était essayé à Lyon dans une feuille assez obscure intitulée l'Homme Libre, mais il venait à Paris avec le vif désir de s'exercer parmi nous de manière à être prochainement un publiciste en état de rendre des services à la cause de la démocratie.

Rien de mieux, mais la presse de ce temps-là, étroitement surveillée, toujours menacée, ne permettait guère qu'on y produisît rien de sérieux- Moi-même qui vous parle, pour avoir eu l'innocente audace de faire paraître des Souvenirs parlementaires de 1848, c'est-à-dire de l'histoire, j'avais été trois fois sous le coup d'un décret de suppression. Il n'y avait donc pas à parler de liberté ni même d'objets un peu graves. Le Figaro, qui tenait le haut du pavé dans ce qu'on appelle la presse littéraire, par opposition à la presse politique, avait donné le ton aux autres feuilles de son espèce. Ce qu'il fallait, c'était amuser le public par des Nouvelles à la main, des bruits de théâtre et quelques croquis à la

plume. Tout autre thème était suspect de venin révolutionnaire et devait être impitoyablement écarté.

L'enfantillage de ce programme, bien calculé pour plaire à un pays désormais émasculé, ne déplaisait pas à notre débutant. Peu enclin aux aux choses sérieuses, fait pour la vie épicurienne, il avait un goût naturel pour tout ce qui était frivole. Comme il habitait les alentours de Montmartre, colonie déjà bondée de viveurs aux mœurs faciles, il ne se défendit pas de se marier à ce mouvement nullement démophile. Au bout d'un an, le jouvenceau venu de Saône-et- Loire était un des rudes compagnons de la Butte sacrée. Boire, fumer, jouer aux dominos, blaguer, c'était là le fond de son existence. Si Lamartine fût venu, par hasard, dans ces contrées, il aurait eu de la peine à reconnaître son protégé. Mais, à ces heures-là, le grand rapsode, tout entier à sa d.éplorable souscription, avait bien d'autres soucis à fouetter. — 0 lyre, t'en souvient-il !

Quant à Tony Révillon, se frottant à l'innombrable tribu d'artistes en tout genre qui grouillait alors de la place Clichy au boulevard Rochechouart, parmi tant de poètes, tant de peintres, tant de sculpteurs, tant de musiciens, et tant de gens de théâtre, hommes et femmes, il commençait à se faire une popularité. Je ne saurais trop le dire, on l'aimait grandement à cause de la

constante égalité de sa bonne humeur. Je lui avais fait faire la connaissance d'Aurélien SchoU et de Charles Monselet, deux de nos collaborateurs, et bientôt, vu le va-et-vient du métier littéraire, surtout dans les foyers de théâtre, les soirs de première représentation, il se cognait à H. de Villemessant. Il suivait de là qu'il devait quelque peu noircir du papier pour le compte du Figaro.

On voit maintenant qu'il était tout simple que le nouveau journaliste eût bel accès à la Brasserie. Habitant du quartier, il n'avait que quelques pas à faire pour se trouver dans la bruyante cohue. De là une familiarité fraternelle avec ses amis de la chope. La cliose alla même si bon train qu'il adopta le tutoiement de droit avec le premier venu, ainsi que ça s'était fait en 1848, au retour de la République. Mais les interlocuteurs ne s'étaient pas bornés à l'échange de cette franchise et, sous forme de fraternité, pour rire, mélangeant son nom et son prénom , ils l'appelaient à haute voix : Toinon Révilly ou même Toinon tout court, d'où résultait une intonation assez drôle. Eh bien, c'était le commencement de sa gloire et d'une assez brillante destinée, ainsi qu'on va le voir.

Avant la venue du régime impérial, on ne voyait guère aller aux villes d'eaux, l'été, que les gens du monde, les millionnaires et les joueurs. Vers 1860, tout le monde prit part à ces vacances

balnéaires, même ceux qui n'avaient pas le soir. Des gens de lettres de tout genre s'en mêlèrent, Méryen tête. H. de Villemessant et ses adhérents ne devaient pas être les derniers à céder à la mode nouvelle. Bade était surtout l'endroit où l'on courait, et peu après on se mit à se balader partout, à Spa, à Ostende et autres élégants pèlerinages à l'étranger. Pourquoi Tony Révillon ne se serait-il pas, lui aussi, transformé en petit Cliilde Harold ? Il alla àAix-les-Bains, qui n'était pas encore devenu ville française, et là, servi par un bienveillant caprice du sort, il reçut très bon accueil à la villa de la princesse Marie de Salms, née Bonaparte- Wyse (depuis M"^® Ratazzi d'abord, puis M""" de Rute). Dès lors, il changeait quelque peu de physionomie et d'allures. Sans cesser d'être un bon garçon, pas poseur sans être précisément un snob, il allait vivre dans ce qu'on appelait la belle compagnie, avec le marquis Alexis de Pemmereu, le prince de Polignac, le gendre de Mirés, Eugène Sue et le dieu Ponsard. Ah! dame, Joséphine était loin!

Je me rappelle qu'en ce temps-là, ayant rencontré au parc Monceau deux anciens camarades de la Brasserie, je leur demandais des nouvelles de notre collaborateur de la Ga:;ettc de Paris.

— Toinon? me répondit l'un d'eux d'un air narquois. Comment! vous ne savez donc pas? Il est perdu pour nous autres pauvres bougres.

— Que voulez- vous dire ?

— Ah ! je vois que vous n'êtes pas au courant. Eh bien, notre ex-ami a déserté avec armes et bagages. Il nage désormais à pleine eau dans le grand monde, le plus grand monde du jour, puisqu'il fréquente des altesses.

Répétons-le : ce fut une enivrante époque. Le drôle de temps ! Les drôles de gens ! Le drôle de peuple ! Est ce que ça n'a pas été quelque chose comme un long carnaval ? L'or coulait partout, et aussi le plaisir, et aussi l'oubli du passé, et aussi l'insouciance de l'avenir. Vous rappelezvous Thérèsa chantant la Gardeuse d'ours f Pour se modeler sur une assez belle parvenue, toutes les femmes voulaient être blondes. C'est de cette ère que datent les grands dîners avec la publicité des menus. L'argot entrait dans la langue du beau monde. Aux courses d'Auteuil, quatre cent mille mains applaudissaient le jockey qui venait de gagner le grand prix autant qu'elles avaient applaudi le chef de l'Etat. Au Collège de France, les étudiants chassaient M. Désiré Nisard de sa chaire en chantant le Sire de Framboisy en guise de Marseillaise. On mettait à la mode les tables tournantes et la crinoline. Sans doute il y avait des opposants. On faisait des quatrains, des chansons, des caricatures. Est-ce que ce n'est pas l'usage sous les gouvernements absolus ? Un vieux politicien du Sénat, un peu paillasse, l'homme le plus grêlé de France, mettait en brochure son discours

Contre le hue e/J'réné des femmes. Le prix des loyers augmentait et il y avait une violente surenchère sur le prix des choses nécessaires à la vie. Eh bien, après? Ça n'empêchait pas ce temps d'être la plus cocasse des époques Arriva la première Exposition Universelle, celle de 1867. Ce ne fut pas seulement l'élite de l'univers qui y accourut. On y vit, spectacle inouï, les grands de la Terre. Nous avons donc eu à y contempler le Tzar, le Sultan, le Prince de Galles, le roi de Prusse, Bismark, et ces deux derniers ont été si charmés de l'accueil qu'on leur a fait, qu'ils sont revenus, trois ans après, mais avec une suite de 400,000 fusils à tir rapide et des canons se chargeant par la culasse. Ah ! on ne saurait trop le redire : c'a été une charmante époque et il en est qui la regrettent.

Tony Révillon était l'un de ceux qui s'épanouissaient le plus dans cette joyeuse existence. Un jour. G... B... et moi, nous le rencontrâmes, rue Fontaine. Il était rayonnant. « Vous savez, nous dit-il, je dîne ce soir avec le maréchal Canrobert. — Fichtre! rien que ça ! » Nous étions loin du sans-façon de la Brasserie et des tendresses de Joséphine, mais il n'était pas le seul à se laisser entraîner par le courant. Insouciant, gai, sensuel, enclin à la paresse, se fiant à sa bonne mine, a-t-il eu tort de se la couler douce ? Ce serait aux casuistes de répondre.

Si le joyeux enfant de la Bourgogne n'a pas

fini en homme heureux, ce fut assurément de sa faute. La fortune, en effet, n'a pas cessé de lui sourire. L'empire tombé, le monde aristocratique au milieu duquel il s'était jeté s'étant dispersé, émietté, un peu enfui, un peu rompu, il était revenu vite à la démocratie. Dès lors ses camarades, sans rancune et ayantbesoin de sa voix si agréablement sonore, s'empressaient de lui faire fête. Onl'écoutait avec empressement dans les clubs, à la fin des banquets patriotiques et surtout dans les réunions électorales. « Mais, disaient les purs au front pâle et sévère, il a tourné casaque. Il nous a lâchés pour aller chez les grands ! — Soit, mais c'est un bon garçon. — Il a été le commensal de Canrobert, le maréchal Rrrrrran ! — Oui, mais c'est un si bon garçon ! » Et, tout était dit. Etre un bon garçon, ça répond à tout. On passait l'éponge sur ce passé d'un viveur qui s'était fait à ne voir qu'en rose le combat pour l'existence. Il fut élu tour à tour membre du conseil municipal et, peu après, député de Belleville, où le suffrage universel le donnaàla Chambre comme successeur à Gambetta. Il n'y a pas pris une seule fois la parole, pas même dans le solo d'une interruption, mais c'était un si bon garçon ! En définitive, on adonné à l'une des rues de Paris le nom de mon filleul littéraire.

« Je suis du pays où l'on fait flotter le bois sur la Loire, et où l'on met en bouteilles un petit vin blanc qui ressusciterait les morts ! Je suis un

faiseui- de cliunsons propres à f^iiscr le piiuple! Je suis un enfant de chœur de l'église de Victor Hugo! »

C'était en 1849. Celui qui prononçait ces paroles faisait entendre une voix claire, mais un peu goguenarde. Imaginez un homme d'une taille moyenne. Il avait une longue barbe, s'inclinant jusqu'au creux delà poitrine. En ce temps-là, il commençait à peine à grisonner. La figure, légèrement vermillonnée, s'exaltait dans une gaieté tout à fait rabelaisienne ; c'était l'hilarité d'un buveur qui connaît les bons crus, ou la belle humeur d'un oisif qui passe son temps à dire des fariboles.

Élégant, suivant le sens des journaux de modes, il ne l'était pas ; mais il avait une mise toujours propre, du linge blanc, toujours une canne, quelquefois des gants. Suivant la philosophie de Déranger, il portait à sa boutonnière, comme une croix honorifique, soit une rose de cinq sous, soit une fleur des champs.

Il était né à Nevers, cette préface vineuse de la Bourgogne, et il avait fait ses études à Bourges, au même collège et dans le môme temps que Jules Sandeau et Félix Pyat, ce qui l'avait amené plus tard, après 1830, à être du groupe des jeunes Berrichons, qui entouraient George Sand à ses débuts (Voir V Histoire de ma rie, tome iv). Mais s'il avait eu de bonne Heure des tendances littéraires, il n'y avait pas donné suite.

Les hasards de la vie le poussèrent d'abord dans la marine marchande. Il fit, en je ne sais quelle qualité, plusieurs voyages au long cours sur différentes mers, et plus spécialement il alla de Lisbonne à Funchal. C'est à raison de ces odyssées que le nom de Madère revenait si souvent dans sa causerie, et qu'il émaillait ses récits de mots empruntés au langage coloré des matelots.

A bien prendre les choses, il ne fut guère ques^ tion de lui sur le pavé de Paris qu'au lendemain du 24 février, qui remuait le vieux monde de fond en comble. On ne connaissait encore qu'un Tyrtée qui chantât l'avènement de la démocratie nouvelle : c'était Pierre Dupont, l'auteur de la Marseillaise de lafaim, cette cantate dont un seul couplet suffisait pour donner le frisson aux gens du Jockey-Club. Un matin, la ville apprit tout à coup qu'un autre inspiré venait de se révéler par des strophes d'une vivacité toute française avec une affectation de rusticité qui ne manquait pas de charme. C'était Gustave Mathieu, compatriote d'Adam Billault, le Virgile au rabot. Il venait de s'annoncer par des œuvres hardies. Il avait fait le Chant du Coq et Jean Raisin, deux cantates fortement frottées d'ail et de socialisme, et qui, pour cette double raison, étaient devenues populaires, l'une et l'autre, au bout de vingtquatre heures.

Entre le premier poète et le second, entre l'auteur des Louis d'or et celui de Chanteclair

naquit, dès ce muinent, une intimité qui ne devait jamais finir. Tous deux étaient démocrates, tous deux obéissaient à la même prosodie, un peu désordonnée et un peu empliatique. Tous deux aussi, en vrais disciples de Villon, ne chantaient pas le vin pour rire, mais bel et bien pour tout de bon, en vidant chacun son verre jusqu'à la dernière goutte, ou plutôt jusqu'au dernier rubis, ainsi qu'ils le disaient.

Dès le début de cette existence épicurienne, ils avaient été rapprochés par un trait d'union bien connu, par Darcier, le chanteur de chansonnettes, qui, grâce au succès qu'il obtenait, chaque soir, à l'Estaminet lyrique du passage Jouffroy, commençait, sans s'en douter, l'ère des cafés chantants.

Y a-t-il encore des contemporains qui se rappellent l'Estaminet auquel je fais allusion? Aujourd'hui, ces sortes d'établissements pullulent. On trouve des beuglants partout, non seulement à Paris, mais dans toutes les villes de quelque importance. En 1848, par suite du mouvement que causait la révolution, un café, placé en vue des boulevards, osa brusquer les règlements de police et mêla sans façon de la musique aux chopes et aux petits verres qu'on servait à ses consommateurs. Dans la soirée, la représentation était solennelle. Sur une sorte d'estrade qu'animait un piano, touché par une jeune femme coilîée en Andalouse, apparaissait

tout à coup un garçon d'une mine peu commune ; c'était un artiste, encore sans nom, dans lequel il y avait du cavalier, du bohème, du grand acteur, avec je ne sais quoi qui sentait le tribun d'atelier.

Cet inconnu était Darcier, l'élève favori du grand Delsarte, lequel avait rêvé d'en faire un incomparable ténor pour l'Opéra. Toute huître contient une perle, mais combien de perles qui coulent ! Darcier trouva le chemin de l'Académie nationale de musique trop long, et s'arrêta donc au passage Joufîroy. Dès qu'il s'y fut fait entendre, comme il suivait la méthode d'un maître illustre, comme il était lui-même plein de passion, il fut applaudi à tout rompre. Au bout de huit jours, tout Paris voulait le voir et l'entendre, et le Prince des critiques disait dans son feuilleton du Journal des Débats :

« Voilà le Frederick Lemaître de la chanson ! » Or, le répertoire de Darcier était surtout composé par les deux poètes. Pendant un assez long temps, le chanteur et eux ont formé une trinité presque inséparable, mais qui ne devait pas durer. Ça devait finir par une brouille.

" Ce ténor, un mauvais coucheur, disaient-ils. » Et lui de répliquer avec le cynisme qui était dans ses habitudes.

« Un mauvais coucheur ? Alexandre Dumas fils me poursuit du même reproche parce que je lui ai soufflé une de ses maîtresses. »

Et c'était vrai. Mais passons.

Pierre Dupont et Gustave Mathieu se flattaient d'être des républicains d'action. Au 2 décembre, ils se mirent du côté de la loi contre le parjure qui venait de violer la Constitution, jurée par lui devant Dieu et devant les hommes. L'un d'eux fut momentanément arrêté et, je crois, envoyé sur les pontons ; l'autre continua la lutte dans la rue tant que ce fut possible. C'était l'auteur du C liant du coq.

Mêlé aux députés, aux étudiants et aux journalistes qui appelaient le peuple aux armes, il eut alors une idée faite de bizarrerie et de sublime, mais qui n'était pas applicable. Comme P.-J. Proudhon, il avait vu que les masses, saignant encore des suites des journées de juin, fatiguées ou trompées, hésitaient à se lever ; c'était alors qu'il avait imaginé de s'ofïrir lui-même en Curtius pour les aiguillonner. Il fallait à tout prix réveiller leur indignation trop assoupie.

« Citoyens, dit-il alors à ceux qui l'entouraient, voici ce que je propose de faire. On se procurera des habits d'évêque. Je m'en revêtirai. La mitre sur la tête et la crosse à la main, je me montrerai tout à coup au milieu des groupes. Je protesterai en termes sacramentels c(^ntre l'attentat de Louis Bonaparte. Me dirigeant ensuite du côté des barricades, les soldats de Saint- Arnaud, qui ont reçu des ordres impitoyables, me mettront en joue et me tueront. Alors vous

vous emparerez de mon cadavre sans le dépouiller de ses habits pontificaux, et vous le montrerez à la foule. A ce spectacle, le lion, réveillé en sursaut, poussera des rugissements, et l'insurrection se rallumera. Qu'en dites- vous ?»

Ceux auxquels il fit cette ouverture haussèrent les épaules et ne voulurent même pas le laisser achever. Mais ce projet, dont il nous a tant parlé plus tard, n'en avait pas moins été de sa part une idée sérieuse, originale, ou folle, ou sublime, suivant le point de vue auquel on se placera pour la juger. L'événement a prouvé d'ailleurs que le sang le plus généreux devait, ce jour-là, couler sans profit pour le réveil de la liberté.

Mais voyant qu'il ne lui avait pas été possible de mourir pour la République, Gustave Mathieu, redevenant un poète sans souci, prit le parti de vivre pour elle. Il se remit à faire des vers, mais en aiguisant ses rimes contre le Napoléoncide, comme il appelait le héros futur de Sedan. Du dithyrambe social il passa à la satire. Dans tout ce qu'il faisait, il ne s'occupait plus que de l'homme sinistre des massacres. Ce fut alors qu'il composa Monsieur^ Gaudéru. Qu'est-ce donc ?

Nous reviendrons tout à l'heure sur Monsieur Gaudéru. Disons l'apaisement qui s'était fait dans la conscience de son auteur. Se souvenant du collège où il avait eu à traduire les odes d'Horace, il y avait bu la morale du plaisir, ce qui l'invitait à repousser momentanément de sa pen-

sée tout accès de mélancolie. Entre amis, à table, après avoir vidé son verre, il disait, le sourire aux lèvres.

a Certes, ce régime passera, mais, en attendant qu'il passe, vivons du mieux que nous pourrons et égayons-nous en faisant des chansons.»

Des chansons, des vers en l'honneur de la vigne, du vin, de la vie insouciante et joyeuse, il en a fait en très grand nombre et du choix de ces strophes surtout bachiques, il a formé un charmant recueil qu'on ne parcourt pas sans charme. On voit qu'il y a aussi chanté la mer et voiri pourquoi. Rappelons-le . Dans sa jeunesse, au sortir des classes, il s'était fait matelot et il s'engageait dans la marine marchande. Au demeurant, la profession était conforme à ses goûts et, d'ailleurs, il y trouverait un moyen de compléter son éducation. Le navire qui le portait voguait sur cet océan indien dont Bernardin de Saint-Pierre nous a décrit les splendeurs. Il a doncpu voir de merveilleux horizons, des cieux constellés d'astres que nous autres, pauvres occidentaux, nous ne connaissons pas. Il est donc bien naturel qu'il chante ses voyages et ces lumineux compartiments du globe qui ont été la fête de ses yeux et l'ornement de sa mémoire.

A quel âge ces pérégrinations ont-elles eu lieu? Je n'en sais rien. Quand ce petit homme est-il revenu en France? Je l'ignore. Ces points-là, du reste, n'ont pas d'importance. Je ne vois qu'à

Paris ce fin dégusteur, qui place du vieux vin de Champagne et qui fait des vers.

N.-B. — Comme il avait fait jadis escale à Funchal, il disait être le seul à pouvoir bien apprécier le vin de Madère et, après tout, c'était peut-être vrai.

Ainsi, cet ancien navigateur plaçait des vins, et c'était, parait- il, son gagne-pain. Mais pourtant, il ne faudrait pas le confondre avec un commis voyageur. Sa façon de procéder était à lui et fort originale. Ayant des relations d'artistes qui confinaient au grand monde, au monde de Marc-Antoine et de Cléopâtre, où l'on boit des perles, il se faisait inviter chez ceux qu'on appelle les grands, obtenait d'échanger quelques paroles avec eux et, au dessert, avec un bel air de laisser-aller, il faisait tout simplement l'historique et même l'analyse des crus qu'il avait à placer. Discourant un peu en chimiste et s'exprimant au nom de l'hygiène, il savait toujours s'arranger de manière à faire naître la conviction dans l'âme de ses auditeurs, et il était arrivé ainsi, lui, le démocrate irréductible, par se faire une clientèle de ducs et de marquis.

(( Eh bien, quoi ! disait-il, qu'est-ce que je fais? Je vends des vins d'élite comme les experts vendent les vieux tableaux des maîtres. »

En réalité, il ne vivait que pour la sainte poésie. Il a fait beaucoup de vers. En général, la forme de la chanson y domine, mais dans ses

œuvres on trouve aussi des odes et des élégies. Un jour, il a réuni tout cela dans un recueil auquel il a donné pour titre : Parfums, Chants et Couleurs. Un très joli volume publié par Charpentier. — En 1855, une seconde édition a paru avec des illustrations. — Sainte-Beuve avait projeté de faire une étude sur les chansonniers de 1840 à 1860, étude dans laquelle il se serait occupé de lui, mais la mort n'a pas laissé au grand critique le temps de donner suite à ce projet.

Une des prédilections du Nivernais consistait à faire du paysage, littéralement parlant. Il en mettait partout, en buvant, en causant, en composant des vers. Cette préférence lui était venue, je crois, du fait de vivre en pleine forêt de Fontainebleau avec les vingt-cinq ou trente peintres qui, toute l'année, résident à travers ces beaux arbres et les reproduisent sur leurs toiles. Déjà, dans ses lointains voyages, l'éducation de ses yeux s'était faite à la vue des grands spectacles dont il avait été le muet témoin. Revenu en France, la beauté de notre climat l'avait frappé, et c'est ce qu'il s'efforce de faire voir dans la pièce suivante, à laquelle on pouvais trouver une allure d'autobiographie.

Partout du Sud au Nord, sous le ciel noir ou bleu. D'un cœur libre et content je chante la Nature, Sea couleurs, ses parfums, son rythmique murmure, La profondeur du ciel, les eaux, l'air et le feu.

Dans un buisson d'or et d'hermine, On m'a trouvé petit enfant ; Sur mon front pleurait l'aubépine, Et je chantai le firmament.

Depuis, toujours à l'aventure, Je m'en suis allé tout petit.

Toujours j'entends la voix qui dit :

« Chante l'amour et la Nature ».

Dans le jour blanc, dans la nuit brune, Je chante les bois, les prés verts, Les fleurs, le soleil et la lune; Je chante aussi par les déserts.

L'Equateur et les deux Tropiques Ont entendu mes plus doux airs ; J'ai fait sonner mes longs concerts Sous les grands bois des Amériques.

Chaque soir, le front dans la brise,

Je rêve d'un amour nouveau,

Qui n'est baronne ni marquise,

Et je regarde couler l'eau.

Pour moi, plus de folle aventure !

Mon cœur ne saurait s'enflammer.

J'ai juré de ne plus aimer

Que les beaux yeux de la Nature.

Si, par un beau jour d'hirondelle Ou chaude nuit de rossignol, La mort venait ouvrir mes ailes.

Trop heureux je prendrais mon vol.

Et je m'en irais dans la lune Y chanter le soleil levant, Les prés, les bois, les fleurs, le vent Ou le jour blanc ou la nuit brune.

Gustave Mathieu a composé de très beaux vers pieux et touchants sur la mort de Rosa

Bonheur, un de nos grands peintres, comme vous le savez. J'aurais voulu les citer ici pour démontrer que ce poète avait plus d une corde à sa lyre, mais le peu d'espace accordé à ces études me fait une loi de me borner. Je dois donc être sobre de citations. Toutefois, je demande à ne point priver le lecteur de l'alerte et superbe cantilène qui, chantée à l'Estaminet lyrique du passage Jouffroy, par Darcier, avait fait courir tout Paris, et que Louis Davyl a introduite plus tard dans le Gascon, un drame joué à la Porte Saint-Martin.

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