‹ Derniers jours de la bohêmeChapitre 5 sur 12 · LE BOHÉMIEN · texte numérisé non relu

LE BOHÉMIEN

Non loin du pays de Gascogne Mon père avait un vieux château.

Fièrement se doublant dans l'eau, Dans l'eau verte de la Dordogne.

Un soir d'été, je pris mon vol, Et j'ai fui la sombre tourelle.

Mon grand père était rossignol ; Ma grand'mère était hirondelle.

Un pied levé sur l'escabeau, Guitare en main, plume au chapeau, Faisant courir mes doigts agiles, Je chante parmi les hautes villes, D'aplomb, campé sous moQ manteau

Je vogue et vais à l'aventure, Par la ville et les faubourgs, Buvant très bien chantant toujours.

Je sais trouver le pain de Dieu Dans les chansons les plus nouvelles; Mon front bronzé, mon œil de feu Ensorcelant les plus rebelles.

Quand j'aperçois une marquise, Voile baissé, missel en main, Se pressant au bruit de l'airain.

Moi, je la suis jusqu'à l'église.

En vrai flls de grande maison.

Je lui présente Teau bénite, Et, pivotant sur mon talon. Je la laisse toute interdite

A l'ombre dune verte allée.

Quand je passe sous mon manteau, Si quelqu'un rit de mon chapeau Ou de sa plume désolée...

Je lui fais mettre épée à nu Près d'un bois ou d'une rivière ; Là, je traverse Tinconnu, Cela dérouille ma rapière

J'ai su d'une vieille sorcière Dont l'œil interrogeait ma main.

Qu'un jour, à l'angle d'un chemin, Je mourrais entre ciel et terre.

Mais, ce jour-là, prenant mon vol, Je regagnerai ma tourelle :

Mon aïeul était rossignol, Ma grand'mère était hirondelle.

Notre poète n'aimait pas la presse, et pourtant, un jour, il songea à faire un journal. A la vérité, il ne s'agissait que d'une publication minuscule, une très mince revue mensuelle de 16 pages, intitulée Jean Raisin, du nom d'une de ses chan-

sons. La couverture était couleur lie-de-vin et décorée d'une vignette de Gustave Doré représentant une scène des vendanges en Bourgogne. Quant au texte, il était ultra fantaisiste, prose et vers, le tout fourni gratuitement par les camarades Tous ceux de la Brasserie y contribuaient. Pour mon compte, j'y ai donné des articles, dont une légende sur le vin de Chypre, tirée d'Hésiode. On peut bien penser que cette modeste brochure, si jolie qu'elle fût, ne devait pas attirer à elle un bien grand nombre d'al^onnés. Jenn Raisin vécut ce que vit une grappe de chasselas, l'espace de trois mois.

En fait de littérature courante, si j'en excepte deux almanachs, toujours en collaboration avec les amis, Gustave Mathieu ne devait plus donner signe de vie, mais le moment est venu de parler d'une œuvre mystérieuse et terrible qu'il portait sous le manteau et qu'il disait devoir être son chef-d'œuvre. Il s'agit d'un poème satirique qu'il nous récitait, çà et là, par fragments, en épiant sur la figure de l'auditeur l'efïet que ces asclépiades y avaient produit. Ce gros et effroyable morceau avait pour titre : Monsieur Gaadcru, poème fanfare en trois parties.

Qu'est ce que c'est que ça. Monsieur Gaudéru? Un sobriquet donné à Louis Bonaparte. Ce surnom n'est pas que baroque. Il est dénué de sens et n'a pas même la saveur d'une énigme. Il reposait sur un mot mal construit et incompré-

hensible. Sans doute l'idée de revendication que cela avait en vue était en ce moment dans Tair qu'on respirait. Ça venait en même temps que les Châtiments et les Propos de Labienus. Mais pourquoi cette enveloppe de logogriphe ? Qui empêchait de nommer franchement celui qu'on visait ? Primo, ça manquait de clarté ; secondo, ça n'était pas du courage, puisque c'était fuir toute responsabilité.

Quel'étiquette fùtmanquée, encore passée, sile contenu du flacon eût été de bonne qualité, mais il n'en était rien. Ce poème n'a pas moins de cinq cents vers, de dix pieds, rythme excellent quand on veut faire siffler les serpents de la Satire ; seulement il y faut la main alerte de Juvenal ou de Perse, ou la colère tonnante de Victor Hugo. Le Nivernais y met de la farce de carnaval, et, en bonne conscience, cela n'est plus à la taille du sujet. Jugez-en par cette strophe du début.

Monsieur Gaudéru veut aller eu chasse,

En beaux habits d'or. C'est lui-même ; il passe.

Ses bois, ses châteaux ne sont pas à lui.

Va-t'en, Gaudéru, tu n'es pas d'ici !

Pour toi, pour tes chiens, ton monde et ta race,

Halte-là, li ! li ! li ! à la chie-en-lit !

Va-t'en, Gaudéru, tu n'es pas d'ici !

Qui reconnaîtra là-dedans l'homme du Deux Décembre ? Evidemment il faut être prévenu d'avance et en grosses lettres Je n'ignore pas

que l'œuvre soit pavée de bonnes intentions et, à l'audition première, j'y ai applaudi, mais pour ceux qui n'ont pas été avertis, tant de choses incongrues ne sauraient se comprendre. Ajoutons que le poème se déroule en apparitions fantastiques au milieu de la forêt de Fontainebleau, ce qui augmente encore les obscurités du texte. Je n'y vois qu'un ingrédient à louer, mais à louer sans mesure : le remords au fouet vengeur qui s 'attache à l'âme du parjure (s'il a eu une àme) et qui étend sur ses joues, naturellement blêmes, la pâleur de l'épouvante et la honte future de Sedan.

Gustave Mathieu est mort doucement et assez obscurément, vers 1885, dans une petite maison rustique sur la lisière de la forêt de Fontainebleau.

A la même table, faisant vis-à-vis à cette intrépide symphoniste, on en remarquait un autre plus jeune de quelques années, d'une figure peut-être plus souriante, mais pas moins rabelaisienne ; c'était celle de Pierre Dupont. Qui ne connaît l'auteur de la chanson des Bœufs? Ce nom, si célèbre depuis 1848, me dispense d'entrer dans de longs détails sur l'origine de celui qui l'a porté. Je n'ai à noter qu'un point, à savoir que Gustave Mathieu et lui s'étaient liés, le verre à la main. « Nous sommes les petits-Hls du bon Panard » disaient-ils en trinquant. Mais à la Brasserie, ces deux chantres du vin se mon-

traient autant buveurs de bière que des Chérusques. Notre peuple aime les belles trognes. Tous deux étaient fort prisés des groupes démocratiques et étaient regardés, non comme deux rivaux, mais comme des émules. J'ajoute qu'ils ont été deux inséparables, de manière à rappeler les amitiés historiques dont on a fait un thème dans les collèges. Ils rappelaient bien, en efîet, mais gaiement, Thésée et Pirithoûs et toute la kyrielle classique. En réalité, ils ne sortaient de chez eux que pour se promener bras dessus, bras dessous, si bien qu'on aurait été en droit de supposer que la nature les avait attachés l'un à l'autre par une membrane, comme l'ont été les deux frères siamois de la légende.

Ce phénomène s'expliquait par une très grande similitude d'idées, de sentiments, de grammaire, mais notamment par l'habitude du verre plein à vider ensemble. Vibrant sous le frisson des mêmes pensées, ils auraient pu accorder leurs lyres sur les mêmes motifs, et ils l'ont fait plus d'une fois, mais ça n'empêchait pas que chacun d'eux eût sa personnalité bien tranchée. Si l'auteur de Parfums, Chants et Coideiu^s tenait plus spécialement pour le paysage, s'il s'est appliqué à faire des couchers de soleil, et à décrire le bruit du vent dans les arbres, Pierre Dupont, plus urbain, allait à des objectifs plus concrets. Il montrait le laboureur à sa charrue, le vigneron foulant la vendange, la meunière à

- liO —

son moulin. Enfant du peuple, voyant de près ce qu'est la peine, il chantait de préférence le Travail, ce devoir social qui est en voie de devenir la loi prédominante du monde moderne. Remontons à 1847 ; c'était l'âge fatidique où Lamartine s'écriait à la tribune : « La France s'amuse », et où les Prophètes du Socialisme commençaient à jeter le verset de leur évangile à tous les échos. En ce même moment, ce fils d'un canut arrivait à Paris pour y tenter la fortune ; pardon ! pour obéir à l'aléatoire destinée des poètes. Que voulez-vous faire à ça ! En dépit de tous les enseignements de l'histoire, les naïfs nourrissons de la Muse ne veulent pas se corriger. On les voit tous les jours, par dizaines, s'évader de la province pour apporter leurs rimes à lacapitale, laquelle, hélas ! en a toujours, par elle-même, à revendre. Pierre Dupont fit comme tant d'autres et peut-être avait-il une excuse fondée sur le relent de la contagion. Un caprice du hasard lui avait fait passer une partie de son enfance à Provins et dans la ferme jadis habitée par Hégésippe Moreau. Avoir respiré, vécu, dormi, rêvé dans le vert enclos qui a été l'abri du chantre du Myosotis, n'était-ce pas déjà quelque chose comme une initiation ? Très probablement, aussi, l'enfant avait eu à rafraîchir le feu de ses lèvres au bord de la Voulzie Dès lors, il n'était pas étonnant qu'il eût ressenti l'influence de cette autre Hippocrène.

Ce qu'il y a de certain, c'est que, le jour où, du chef-lieu du Rhône, la diligence le déposa dans la cour des Messageries de Montmartre, on aurait pu le voir entourer d'une surveillance amoureuse, une petite valise en peau de daim. C'était, parait-il, tout son bagage. Cela contenait un peu de linge, quelques chemises, des bas, deux cravates, une paire de gants. Vous soupçonnez bien qu'au fond de ce colis devait se trouver quelque chose de plus précieux, des vers. Ah ! oui, des vers ! J'ai entendu un savant et sévère économiste, dans une assemblée de soidisant sages, s'écrier : a Par mesure de sûreté, on arrête ceux qui apportent des bombes à la dynamite. Pourquoi n'arrêterait-on pas ceux qui apportent des vers? » Par bonheur, ceux du jeune voyageur n'étaient que des chansons. Chez nous, ce qui se chante est indemne. On laissa passer la valise et l'on fît bien. On pressentait peut-être que, dès qu'il serait connu, cet ouvrage lyrique serait acclamé. Bientôt, en efïet, dix de ces chansons champêtres devaient égayer la ville et contribuer à nous faire faire du sang rose.

D'ordinaire, nos poètes, même les plus grands, se bornent à aligner des mots en s'assujettissant aux règles de la prosodie ; Pierre Dupont avait ajouté à ce procédé, en se promenant à travers le Forez, où le peuple des campagnes, savant musicien sans le savoir, improvise des airs sur

des paroles que composent des bardes naïfs, rimant tant bien que mal. L'audition de ce lyrisme rustique avait singulièrement frappé le jeune rêveur, et ces mélodies sans art étaient restées dans sa mémoire. A peu de temps de là, lorsqu'il s'était essayé au métier d'Orpbée, ces mêmes airs, il les avait ajustés à sa poésie et le tout devenait une œuvre originale, un assemblnge de cbants d'une allure peu commune. Paris, toujours amoureux de nouveauté, ne pouvait manquer d'applaudir à celle-là, un poète musicien. Au surplus une particularité assez lieureuse devait aider au succès du nouveau débarqué. Ceux de Lyon l'avait recommandé à Déranger. Grâce au vieux cbansonnier, il occupait au palais de l'Institut une bumble fonction de copiste. Pour commencer, c'était le vivre et le couvert. Il habitait donc le seuil de ce Pays Latin qui, à cette époque, était le séjour de ce qu'on a depuis lors appelé la bohème. On comprend que ce voisinage ne devait pas tarder à le mettre en rapport avec cette pépinière des grands hommes de l'avenir. Dans ce centre d'aspirants à la gloire, Pierre Dupont, fortexpansif, eut a se frotter à deux de ces héroïques raffalés. Qui en connaissait deux devait sous peu se lier avec tous les autres, et ce fut ce qui se présenta un beau soir, où il y avait quelque richesse dans la bande, du thé, des échaudés et beaucoup de belle humeur.

Si vous désirez savoir quels étaient ces jeunes conquérants de la renommée, prenez, feuilletez les Scènes de la vie de Bohême, ce joli livre que j'ai vu naître et qui, quoiqu'il soit âgé de cinquante-sept ans, est encore fort agréable à lire. Henry Murgerle dessine de pied en cap, un peu avec malice, beaucoup avec grâce. Quant à moi, pour abréger, je me bornerai à les nommer. Suivez des yeux cette litanie dans laquelle on voit un peu de tous les attributs, du laurier, du myrte, du cyprès, de l'olivier, et aussi le persil, l'herbe potagère par excellence. J'en fais un tout et je nomme pêle-mêle Henry Murger, Charles Baudelaire, Théodore de Banville, Théodore Barrière, Auguste Vitu, Privât d' Anglemont, Charles Barbara, Antoine Fauchery, Champfleury, Wallon, Schann, deux ou trois autres dont les noms se sont effacés. Notre grand et très cher ami, l'illustre Nadar apparaissait de temps en temps dans cette escouade et y était toujours acclamé avec la plus vive sympathie, ainsi que Charles Asselineau, celui qui a tant fait de recherches pour faciliter l'étude des Temps Romantiques.

A cause de la chanson des Bœufs, qui venait de paraître ornée d'une jolie vignette, Pierre Dupont fut introduit dans ce centre et, dès la première heure, célébré sur la cithare et sur le tympanon. Disons à leur louange qu'ils étaient bons camarades. Tout le long du groupe, on se

mit en quatre pour prôner le nouveau venu. « Un grand rapsode nous est né », disaient-ils en chœur. Henry Murger était doué d'une voix argentine fort agréable à l'oreille. Qui sait ? cela venait peut-être de ce qu'étant tout enfant, à l'âge de six à sept ans, il avait été caressé par les deux filles de l'Espagnol Garcia, par la Malibran et par M™*^ Viardot, sa sœur, c'est-à-dire par les deux plus grandes cantatrices du siècle, qui habitaient la même maison que sa famille. Je me souviens qu'en 1846, un soir, passage Jouffroy, dans les bureaux du Corsaire, il nous charma tous en chantant une villanelle du débutant, celle dans laquelle un paysan amoureux demande du houx et une peau de chevreau afin de faire une musette. C'était déjà curieux à voir et à entendre, mais, hors de chez nous, à travers la ville, allant de soirée en soirée, Pierre Dupont lui-même se mit à chanter ses œuvres, ce qui le décorait du vernis d'une rapide célébrité. Poète, musicien et chanteur, il avait comme bagage un triple talent, ce qui faisait de lui un être à part.

Attendez un peu, et vous allez voir la scène changée en une heure et passer de l'idylle au drame. A l'âge viril, transplanté d'une province vineuse aux bords de la Seine, ce demi-sauvage, habitué à la vie errante, n'était guère fait pour être renfermé en rond-de-cuir entre quatre murs moisis d'un vieux palais tout plein de rats

et d'académiciens. Non seulement le grand air lui manquait, mais la modicité de ses appointements T'obligeait à trop mouiller son vin ou à boire de l'eau, et ce nouveau régime dérangeait son hygiène de provincial. Né dans le peuple, il était tout peuple. Ça ne cadrait déjà plus avec ses nouveaux amis. Hélas I ils étaient sobres, et par force. Ils le voyaient boire du beaujolais à plein verre et ça les étonnait. Beaudelaire, le fils d'un prêtre défroqué, émacié, très pâle et condamné, comme disaient les autres, au ratafia des grenouilles, se confondait en admiration en le voyant ingurgiter en riant tout un raugebord.

— Ah ! s'écriait le futur auteur des Fleurs du mal, voilà un gaillard ! Il ne pleurniche pas comme nous tous. Vous ne le voyez pas trembler devant une bouteille au long col. Il a bon coffre! Il boit sec ! Il rappelle presque ce Bassompierre, qui remplissait une de ses bottes à l'écuyère de vin de Constance et la vidait à la santé des treize cantons.

Ils s'étaient empressés à l'accueillir; ils l'avaient fortement mis en relief, ce qu'il est juste de dire à leur louange, mais il n'était pas un oiseau de leur plumage et le jeu de la destinée allait très prochainement le séparer d'eux. Au moment où, tous les soirs, aux Variétés, comme lever de rideau, l'acteur Hoffmann chantait les Bœufs, survinrent 1848, et ses orages. L'embrasement

des idées révolutionnaires enveloppa Pierre Dupont pour l'incendier jusqu'à la moelle des os. Il ne s'agissait plus de chanter les Bœufs ; il allait chanter les hommes, mais les hommes qui demandaient à changer l'Europe de fond en comble.

Il ne serait pas possible de composer avec vérité l'histoire de la Révolution de Février si l'on n'y mettait en vue le nom et la physionomie du jeune Lyonnais. Ce poète, aujourd'hui à peu près oublié, y a joué un rôle souvent plus éclatant que celui des généraux et des tribuns. Je ne dirai rien de trop, si j'affirme que de sa poitrine est sorti le premier cri du socialisme militant, un cri qui a eu des ailes et qui, en s'échappant de Paris, a couru les deux tiers du globe terrestre. Sans doute ce Tyrtée des ouvriers a soufflé l'étincelle de la guerre sociale, mais c'était comme une réplique à l'indifïérence et à l'impiété des princes et des grands de la terre, lesquels s'obstinaient à ne vouloir pas adoucir la condition du prolétariat et alléger les misères sans nombre des classes d'en bas. Notez qu'avant de réclamer la lutte, il avait prêché la fraternité, le besoin de s'aimer et de s'unir. Sous ce rapport, il reprenait le ton du grand prosateur qui a écrit les Paroles d'un Croyant, mais, comme Lamennais, il n'avait pas été écouté et, comme lui, il avait été moqué et même persécuté. On l'a, un moment, envoyé aux ])ontons ei

sans rintervention, toujours si touchante de Déranger, il y serait certainement mort.

En bonne règle, je devrais détacher ici de l'œuvre du Lyonnais quatre ou cinq de ses petits poèmes, afin de donner au lecteur une idée de son talent, mais on jugera avec moi que ce serait prendre un soin bien superflu. Les deux volumes de Pierre Dupont ont été, Dieu merci, tirés à plusieurs éditions et figurent en bon rang dans les bibliothèques, d'où il suit que les fins lettrés d'aujourd'hui et les mélomanes un peu délicats les connaissent pleinement. On me saura gré, pourtant, j'imagine, de reproduire la première strophe de la superbe cantate datant de 1847 (remarquez la date!) par laquelle il recommande la fraternité, surtout aux classes d'en bas.

Mal vêtus, logés dans les trous,

Sous les combles, dans les décombres,

Nous vivons avec les hiboux

Et les larrons, amis des ombres.

Cependant notre sang vermeil

Coule impétueux dans nos veines.

Nous nous plairions au soleil,

Et sous les rameaux verts des chênes.

Aimons-nous et, quand nous pouvons,

Nous unir pour boire à la ronde,

Buvons.

Buvons,

Buvons A l'indépendance du monde !

On en a voulu à Pierre Dupont des terribles couplets intitulés: la Faim; mais, ainsi qu'il le disait lui-même, ce serait comme si l'on en voulait au veilleur de nuit, qui, à la vue d'un incendie, crie : c Au feu ! » Hélas ! il faut croire que se mêler d'avertir les contemporains d'un danger ou d'un fléau, c'est être soi-même le fléau ou le danger. Au fait, rappelons-nous que les Hébreux chassaient dans le désert ou lapidaient jusqu'à la mort ceux des Prophètes qui leur donnaient des avertissements sur les périls dont ils étaient menacés. Parce que Pierre Dupont disait que la société doit donner du pain à tout le monde, il passait pour un homme à pendre haut et court. Mais on n'en est plus, de nos jours, à ces fureurs folles.

Vint le coup d'Etat. Pouvait il ne pas protester? Il fut arrêté, jeté sur les pontons, menacé d'être envoyé à Lambessa ou à Cayenne. Je l'ai dit, la main de Béranger intervint pour le tirer d'afïaire. On le relaxa. Il redevint libre, mais que faire? Surveillé par la police, séparé de ses amis, désorienté, il n'avait plus qu'à se taire ou à revenir à l'idylle 11 fallait opter : s'incliner devant la force ou aller manger le pain amer de l'exil. « Comment ! s'écriait-il, ce grand peuple de Paris qui, en 1830, parce qu'on frappait l'imprimerie, a pris les armes, s'est })attu pendant trois jours dans les rues et a chassé trois rois, comment! ce même peuple

se laisse prendre toutes les conquêtes de la Révolution et il tremble devant un repris de justice ! — Pierre, taisez-vous, lui repliquait-on : vous voyez bien que le pays accepte le nouvel état de choses, puisqu'il ne sonne mot. » Eh bien ! oui, il n'avait qu'à avaler sa langue. Puisque le peuple ne bougeait pas, puisqu'il était consentant, il n'y avait qu'à faire comme lui. On lui montrait la liste des proscrits, et beaucoup étaient illustres. « Eh bien, dit-il, je serai un proscrit à l'intérieur: je ne m'occuperai plus que d'art. Je ferai des vers comme on fait des ronds dans l'eau, pour passer le temps, pour attendre. » Et ce fut, en effet, ce qu'il fit.

J'étais allé cueillir des fleurs dans la vallée Rêveur, en poursuivant uu beau papillon bleu.

A la bonne heure, ça n'avait rien de séditieux ça et, s'il continuait sur ce ton, non seulement il n'aurait rien à craindre, mais, même, on le traiterait en ami, et ce mot le faisait frémir.

Disons tout: ce poète maintenant si amène, avait des choses graves dans son dossier. On lui faisait un crime d'avoir soufflé la tempête dans les temps d'orage. Mon Dieu, oui, c'est vrai, mais c'était à une heure où, tout le long de l'Europe, l'atmosphère était embrasée de soufre et de salpêtre ; quand les échos de l'étranger nous apprenaient que Radetzky ensanglantait

l'Italie libérale au nom de l'empereur d'Autriche ; ([uand Haynau, ivre de furie, faisait pendre les nobles hongrois et fouetter publiquement les femmes ; quand, enfin, en temps de République, on arrêtait et on incarcérait ceux (jui prononraiont le nom de République. J'ai vu ces clioseslà et j'ai entendu aussi, un soir, sur les boulevards, de la Bastille au boulevard Montmartre, cinquante mille hommes, des ouvriers en blouse, pour la plupart, chanter à tue-tête ces paroles imprégnées de sanglantes menaces :

Mettons au bout de nos fusils

Les Changarnioi', les Kadetzkys,

Les traîtres de tous les pays.

Les peuples sont {)our nous des fréros.

Des frères,

Des frères, Et les tyrans des ennemis.

Cinquante mille hommes, ayant des branches d'arbre à la main, guidés par le plus doux des rêveurs. Imaginez ce qu'un tel concert pouvait produire d'épouvante dans le quartier du haut commerce et de l'élégance. Mais quoi? aucun de ces manifestants n'avait une arme, ni un fusil, ni un sabre, ni un revolver, ni une canne à épéo, ni un bâton, rien que du feuillage et, dans la pensée de Pierre Dupont et de ses amis, cette promenade, mêlée de chants, ne devait être (pTun procédé decriti(|ue, un avertisse-

ment ; mais on en a fait, à tort, un moyen de révolte et l'on a repoussé les chanteurs avec des charges de cavalerie, les dragons du quai d'Orsay ayant mis le sabre au clair.

Avant de finir sur le compte de l'auteur des Bœufs, j'arrête la Muse de l'histoire, oui, la sévère Clio elle-même, et je lui demande de faire halte, un court instant, pour raconter un incident qu'il ne me serait pas possible de passer sous silence. Il s'agit d'une entrevue entre Pierre Dupont et Napoléon III. Au premier abord, en lisant ces mots, on va croire qu'il s'agit d'une chose bien invraisemblable. Eh bien, rien n'est plus vrai. Le chansonnier et l'empereur se sont rencontrés, l'un et l'autre, sans le désirer et même sans le savoir, et c'est ce qui donne à cet incident quelque chose de particulièrement comique.

-Un jour, dans l'après-midi, en été, le chansonnier s'en allait en coupé, sur les boulevards, du côté de la Bastille. Tout à coup, à vingt-cinq pas de la porte Saint-Denis, il vit venir à lui, mais en sens inverse, une voiture du même genre que la sienne, dans laquelle se tenaient deux messieurs, mis très proprement et même avec une certaine recherche. Ces personnages n'étaient autres que l'empereur des Français, en bourgeois, accompagné d'un de ses aides de camp.

Or, au moment où les deux coupés s'approchaient l'un de l'autre de manière à se toucher,

celui auquel étaient confiées en ce moment les destinées de la France tendit sa main droite finement gantée à l'inconnu qui se trouvait devant lui, demandant ainsi à serrer la sienne. Evidemment, dans sa pensée, c'était obéir à une vieille coutume, celle du souverain qui honore le sujet, celle dont, en 1830, après son avènement, le roi Louis-Philippe s'est montré si prodigue. Distrait et n'ayant en vue que de répondre à une avance de politesse, Pierre Dupont imita le passant, sourit et salua. Ce ne fut que lorsque les deux voitures se furent éloignées de cent pas qu'il sut au juste ce qui venait de se passer .

N'ayant rien de solennel, ni surtout rien de politique, cette aventure aurait dû Unir dans le silence, puisqu'elle n'avait pas même l'importance d'un Fait -Paris, mais la presse moderne, qui a plus d'yeux qu'on en voit sur les ailes du paon, était sur les lieux et devait tenir registre de l'événement. Vous devinez ce qui ne pouvait manquer d'arriver. On imprima le récit et il courut bien vite tout le long de Paris. Vingt mille langues se mirent en mouvement à ce sujet. D'un grain de sable on fit une montagne. Les démocrates surtout s'émurent en coqs qui montent sur leurs ergots. Chez eux, qui l'ignore? un rien, un mot, le souffle du vent, fait soupçonner une trahison. Il y en eut donc pour regarder Pierre Dupont de travers et pour le traiter de

transfuge. Echanger une poignée de main avec Napoléon le Petit, avec Badinguet !

— Qu'as-tu fait là, malheureux, s'écriait Gustave Mathieu au comble de l'indignation. Comment, fichue canaille, tu as osé serrer la main du Tibère c[ui a signé tant d'ordres d'exil, du Caïn qui a égorgé la République pendant son sommeil ! Allons, tu es déshonoré à tout jamais. Retire toi d'ici. Nous ne te connaissons plus !

— Le fait est, répliquaient les autres, qu'après un tel attentat, vous ne pouvez plus, monsieur, être des nôtres.

Ce mot de monsieur, prononcé en manière d'exorcisme, avait quelque chose d'effrayant. Dans les divers conciliabules du parti avancé, ne mâchant pas les mots, ils étaient disposés à le traiter en pestiféré.

Dans le premier moment, assailli par tant de réprobation, le pauvre poète, décontenancé, baissait l'oreille et ne savait que répondre, mais, à la fin, ayant repris son sang-froid, il dit, ce qui était vrai, qu'il ne savait pas quel était le beau monsieur, lequel ne le connaissait pas non plus et, qu'au fond de cette scène, il n'y avait qu'un peu de vaudeville, un quipropos de politesse, et rien de plus. Un jury d'honneur pouvait éclaircir l'affaire.

Sur ces explications, les plus rigides convinrent que cette version était vraie, qu'il n'y

avait pas de quoi fouetter une mouclie. On n'en parla plus.

Ainsi la démocratie militante n'a pas tenu plus longtemps rigueur à celui qui, d'ailleurs, avait tout fait pour elle. Au retour de la République, en 1870, on a remis ses chants en honneur, et voilà une dizaine d'années, après sa raorf, Lyon a donné une fête pendant laquelle des ouvriers ont couronné son buste d'une branche de chêne civique et de lauriers.

Pour ceux qui, de nos jours, lisent ses vers, Pierre Dupont serait un rapsode socialiste, surtout propre à fulminer des chants de combat. Il y a là une sorte de quiproquo amené par le sort. Il avait été plutôt créé, ce semble, pour moduler des villanelles. De la vie rurale du Forez, ce garçon joufflu, rose, à la carrure agreste, a été d'abord transporté, malgré lui, à Lyon, milieu souverainement industriel, ville toujours imprégnée de mixtures chimiques, de la fumée des usines, et où, par conséquent, l'air pur est rare. De là, le hasard l'a poussé à Paris, autre corset de pierres, où l'on ne respire aussi que malaisément. Qui se trouvait auprès de lui l'a entendu souvent regretter son enfance rusti(|ue, l'arôme des prés et des bois et la rêverie sur la marge des étangs. Il était donc tout simple que, même à travers les luttes politiques, il évoquât le paysage natal et ceux qui l'habitent.

C'est ce qu'on voit nettement clans une de ses cantates :

Quand verrons-nous venir la belle République des paysans?

Quand donc ? Panurge répondrait : « Escalendes grecques, quand vous serez héritier de vous-même ». Ce sera, peut-être encore, dans trois mille ans d'ici, lorsque, changé en oiseau, l'homme volera dans l'air, à la même époque où les Chinois seront à Paris et les Parisiens à Pékin.

Darcier, le chanteur favori de la Bohême ? J'en ai dit quelques mots à propos des chansons deGustave Mathieu, mais il n'est que juste d'y revenir, car ce grand et solide garçon a eu assez d'importance pour qu'on s'étende un peu sur le bruit qu'il a fait. On sait qu'il était l'élève de Delsarte. L'éminent professeur a même fondé, sur son élève, les plus brillantes espérances. « Il sera plus grand comédien qu'Adolphe Nourrit, disait-il, et plus grand ténor que Duprez. » Mais, vous savez, les prédictions s'arrêtent parfois. Les ostréiculteurs assurent que, dans toute huitre, il y a une perle. Sauf de rares exceptions, la perle coule. Chez cet Amphion de l'avenir, la perle a tourné. Cependant, il faut dire que la carrière très courte de cet amuseur des masses n'aura pas été sans éclat.

Physiquement parlant, Darcier était merveilleusement doué. De haute taille, très robuste, une assez belle figure servie par une voix et sonore et flexible, un ressort d'enchantement. C'était beaucoup d'avantages rassemblés sur un seul homme. C'est peut-être ce qui l'a perdu. Il lui a manqué, pourtant, l'élégance native, celle qu'on n'acquiert pas. En se montrant sur les planches d'un théâtre, coiffé d'un chapeau à plumes, avec Tépée au côté, il eût pu être un mousquetaire du temps de Louis XIV : il avait l'air d'un casseur d'assiettes.

La Révolution de Février survenait au moment même où, ses études finies, Delsarte s'occupait de le faire débuter à l'Opéra. Impossible, puisque, désormais, le drame était dans la rue, et il rejetait au loin la question d'art. Autant pour vivre que pour obéir à ses penchants, l'élève de Delsarte se fit entendre, non plus sur la première scène du monde, mais dans un estaminet chantant (le Caveau du passage Jouffroy). Il y fut acclamé, applaudi, couvert de fleurs et aussi, parait-il, de billets doux. Les poètes populaires dont je viens de dessiner la silhouette se disputaient à qui l'aurait pour interprète.

Pourdonner une idée du temps que l'on traversait et des idées qu'on y remuait, je vais rappeler, en courant, ce qui formait son répertoire. Vous verrez que cette poésie était bien d'accord avec la prose qu'on déclamait alors dans les clubs.

Comptez. J'ai donc à rappeler Diogène, la Vendange, la Vigne, les Louis d'or, la Musette neuve, la Fée des Bruyères, l'Ange exterinitiateur, le Bohémien, la Chasse du peuple, le Bataillon de la Moselle, la Trente-deuxième, les Matelots du grand trois-mâts, le Beau Nicolas, les Doublons de ma ceinture, la Vache blanche et Jean Raisin, et, ce dernier poème, chanté avec un surcroît d'enthousiasme, en 1849, après la folle journée du 13 juin (l'équipée des Arts-et-Métiers), lit fermer la salle Martel.

Ici se place un épisode assez curieux de la vie d'artiste.

Ces acclamations dont était l'objet le ténor du peuple déplaisaient fort au général Changarnier, d'abord parce que les vers qu'il faisait tomber de ses lèvres émoustillaient trop les masses et, ensuite, parce qu'il y était ou menacé ou tourné en ridicule. Un mot, un geste du général, alors maître de Paris, et c'en était assez pour que ceux de son état-major se missent en tète de faire taire le chanteur ou, pour le moins, de le siffler.

Ces jeunes officiers se concertèrent donc, un soir, pour venir entendre Darcier. Comme tout s'évente vite dans nos mœurs, l'artiste fut, dans la journée, prévenu de ce petit complot.

— Si vous voulez éviter une bagarre, lui diton, chantez une de vos chansons les plus innocentes.

— Au contraire, c'est la plus menaçante que je vais leur servir.

En effet, dès qu'il les vit entrer et prendre place dans la salle, il se prépara, de plain-pied, l'œil sur leur groupe, à exécuter de son mieux une cantate de Pierre Dupont, celle qu'on ne pouvait entendre, en ce moment, sans ressentir un frisson d'effroi. Qu'on en juge par un court extrait :

La Faim arrive du village Dans la ville, par les faubourgs.

Allez donc lui barrer passage Avec le bruit de vos tambours !

Malgré la poudre et la mitraille Elle traverse à vol d'oiseau, Et. sur la plus haute muraille, Elle plante son noir drapeau.

On n arrête pas le murmure

Du peuple, quand il dit : « J'ai faim ! »

(i Ce fut un vrai délire, a dit un spectateur. Darcier avait grandi de cent coudées. Chaque note sifflait comme une flèche décochée en pleine poitrine de ses nouveaux auditeurs. La phrase éclatait comme un déti ; le refrain retentissait comme une menace terrible et prophétique : c'était superbe !

Disons-le, Darcier n'avait jamais (^té si bien inspiré ; jamais non plus il n'avait éprouvé un si grand désappointement. Va\ effet, malgré son geste provocateur, la puissance de fascination

dont il disposait fut si entrainante que les officiers rendaient les armes. Venus auprès de lui dans une pensée hostile, ils ne purent se soustraire à un mouvement d'enthousiasme et, comme tous ceux qui étaient dans cette salle, ils se confondirent en applaudissements. Batailleur par nature, Darcier seul n'était pas content. — Comment! ils l'acclamaient ! Quand il rentra dans la coulisse, on le voyait mordillonner sa moustache de colère et murmurer de gros mots à l'adresse de ces soudards.

— Allons, nom de D*"**, disait-il, j'ai fait four ! Moi qui croyais si bien qu'ils allaient me siffler !

Il était bâti pour vivre cent ans et s'il est mort prématurément, c'est parce qu'il n'a pas voulu comprendre qu'il est des ] laisirs dont il ne faut user que modérément.

— J'entends, a dit l'un de nous. Ça rappelle Dressant, le brillant jeune premier de la Comédie française qui a été emporté avant l'heure par la danse de Saint-Guy.

Et un autre, dans sa barbe :

— Ah ! voyez-vous, c'est un grand malheur d'être trop aimé des grandes dames !

Y a-t-il des prédestinations en bien et en mal? Les Musulmans le croient. « Ce qui est écrit est écrit, » disent-ils. Diderot a fait un livre charmant,

- IGO -

très profond, qu'on no lit plus, mais qui répand de vives lumières sur cette délicate ciuestion. Jacques le fataliste y démontre qu'on ne peut rien contre la destinée, thèse que refusent d'admettre les Cartésiens, zélateurs du grand principe de la volonté. Un de ceux qui fréquentaient assidûment la Brasserie, Auguste de Chatillon, peintre et poète, a dû éprouver que l'esprit le plus opiniâtre peut être frappé d'impuissance vis-à-vis des arrêts du Hasard. Ce pauvre garçon était venu au monde avec un mauvais billet à la loterie du sort, et, en dépit de mille efïorts, il n'a pu le changer pour un autre. De très bonne heure, quoiqu'il fût bien doué, titré d'aptitudes diverses, la mauvaise chance s'est attachée à lui et l'a poursuivi sans relâche. Pour contrecarrer sa faiblesse, il avait compté sur le patronage d'un homme de génie. C'a été un vain calcul- Originairement, il était peintre. En 1829, un beau temps pour la révolte, jeune, plein de fougue, il s'était jeté en impatient dans les nouveautés, les sages disaient : dans les extravagances de l'École Romantique. Vu la ferveur de sa foi, on l'avait incorporé dans le petit bataillon des militants, parmi les Lycanthropes, — et. par suite, dans l'intimité du grand poète dont ils faisaient leur chef. Pour payer sa bienvenue, le néophyte se mit à dessiner, puis à graver, entre deux branches do laurier, la devise espagnole dont le maître devait désor-

mais frapper sa correspondance, la même qu'on retrouve dans les Orientales sous forme d'épigraphe : Hierro, despierta te. [Fer, réceille-toi !) En 1831, le débutant commençait à se faire connaitre. Était-ce un aiglon qui allait sortir de sa coquille? Une belle occasion se présentait d'attirer sur soi un second rayon de célébrité. Déjà, à cette époque, Victor Hugo, sa femme et ses quatre enfants, formaient une charmante famille. Chatillon fit les portraits de la jeune mère et de sa couvée. Pour un artiste qui avait à dorer son nom, c'était une bonne aubaine. De là pouvait sortir un éclat de renommée, la réputation naissante qui est, à Paris, le premier sourire de la fortune. Eh bien! non, la capricieuse déesse que les anciens adoraient à Antium lui tournait le dos. Ces portraits figurèrent à l'exposition du Louvre, mais la seule mention du livret, quelques lignes de réclame saluèrent irrévérencieusement cette œuvre. Il avait compté sur les amis. Ah ! les amis distribuant l'éloge ! Ils vous donneront de l'argent, un diner, du sang, toute la monnaie du dévouement : l'aumône de la gloire, jamais ! Il n'eut donc à récolter qu'une ombre de succès. Cependant, comme il était à l'âge où l'on a de l'audace, il chercha à se redresser par une œuvre de haute taille. A cette date, les savantes études d'Augustin Thierry venaient d'attirer l'attention sur cette histoire d'Angleterre dans laquelle on voit s'agiter tant de drames terribles et attachants.

Il eut alors l'idée de jeter sur la toile un épisode d'une nature épique, une grande scène touchant la guerre sans pitié de la Rose blanche et de la Rose rouge. C'était un chef de clan tué dans une rencontre et pleuré par une femme, sur la lisière d'un bois. Ce fut peine perdue. Dédaigneuse potu^ les humbles, la critique passa à côté du tableau sans le regarder et, suivant l'usage, le public fit de même. Ce pauvre délaissé avait décidément ce que, chez les Bohèmes, on appelle la guigne. Sous le coup du découragement ^ il perdit, un instant, la tête et pensa, tout un jour, au suicide, un expédient qui, pour lors, était fort a la mode dans le monde des lettres et des arts.

Par bonheur, Chatillon fit la rencontre d'un quidam qui releva son cœur; c'était un ancien marin, une manière de pirate, retour du pays des Yankees, qui, ayant gagné quelque fortune à faire la flibuste, venait manger bourgeoisement ses rentes à Paris. Ceux qui nous arrivent de loin sont toujours de beaux causeurs. Celuilà se complut à embellir l'Amérique dans ses discours. A l'entendre, dans son besoin d'imiter l'Kurope, l'Union appelait les artistes en leur offrant des ponts d'or et la lune par-dessus le marché. Aisément crédule ainsi que le sont les décavés, le peintre but ce que cet aventurier lui chantait et partit dare dare pour la contrée des merveilles. Rien ne l'arrêtait. Toujours plein de confiance, il séjournait tour à tour dans les prin-

cipales villes de la République, à New- York, à Boston, à Philadelphie, à Baltimore. En cheminant à pied, en touriste, il voyait de superbes cités sortir de terre comme poussées par le secret ressort d'une féerie ; c'était grandiose, mais seulement, hélas ! au point de vue de la bâtisse. De l'art, il ne devait pas en être question pour un penny. La peinture, c'est le passe-temps des sociétés vieillies et l'amusement des classes aristocratiques. Ces colons croisés de sauvages ne comprenaient rien à ce que venait faire chez eux cet étranger. D'où, pas de recette : la bourse plate. Si bien que, très souvent, en finissant sa jt)urnée, jetant un regard éploré du côté de l'Atlantique, il se disait : « N'ai-je pas eu tort de déserter la France ? » Il se repentait alors d'avoir prêté l'oreille aux propos mensongers de l'écumeur des mers. Cette Amérique du Nord, un sol hospitalier pour l'art ! Cette terre où se voyait encore la trace des anthropophages de Feminore Cooper, maintenant habitée par des chasseurs de buffles, par des nourrisseurs de porcs, par des Hollandais saleurs de harengs ! Qu'est-ce que ces gens-là auraient pu voir dans un tableau d'histoire ou dans la poésie d'un paysage ? Quand il se présentait chez ces Yankees avec une boite à couleurs et des pinceaux, ils lui disaient avec un haussement d'épaules : « Qu'est-ce que c'est que ce joujoux ? Est-ce que vous nous prenez pour des enfants, que vous nous offrez des images ? »

N'oublions pas que cela se passait il y a 72 ans. Il ne faudrait donc, pas mesurer la civilisation américaine d'aujourd'hui avec ce qu'était alors cette société rudimentaire. En 1905, l'immense démocratie née du génie de Washington et de la sagesse de Benjamin Franklin réunies, est le morceau le plus opulent de notre planète. Agriculture, marine, industrie, commerce, finance, elle compte plus de milliardaires qu'il n'y a de princes sur toute l'étendue du globe. Tous les autres continents sont ses tributaires. Ses vaisseaux font la navette d'un pôle à l'autre. Avec son or, elle achète les ducs ruinés de l'Europe pour les marier à ses petites guenons de filles sans noms. Quand elle cède à l'envie de se distraire, elle fait venir de Paris, de Londres et de Naples les comédiens les plus applaudis, les cantatrices qui ont les gosiers les plus harmonieux et ceux des clowns qui font les meilleurs tours. En particulier, elle favorise maintenant les arts venant de chez nous. Tel peintre de portraits, l'heureux Chartran, par exemple, y gagne 500,000 francs par an à 50,000 par tête, et, sans se fouler la rate, il en fait dix dans son année. Oui, voilà ce qui so voit en ce moment, mais à l'époque où Chatillon y faisait son pèlerinage, c'était une autre manière d'être, bien moins souriante. Ces fils prescrits ou de prolétaires, chassés de ri^urope par la faim, Anglais, Hollandais, Irlandais, Allomands, nus comme des rats

d'église, dénués de tout, avaient tout à faire, tout à conquérir. Ils chassaient, péchaient, défrichaient le sol, semaient, moissonnaient, coupaient les forêts, équarrissaient les arbres, faisaient du fer, des routes, des ponts, des ports, des tunnels, cent mille vaissaux, cent mille écoles, dix mille villes, un système d'élevage pour les bestiaux comme on n'en avait pas encore vu, des dépôts de charbon dans toutes les mers et, en fin de compte, ils fondèrent une richesse mobilière telle que les calculateurs du bureau des Longitudes frémiraient, s'ils avaient à en totaliser la valeur.

Il est donc bien concevable qu'en un tel état de parturition sociale, un pauvre peintre parisien ambulant ne pouvait être qu'une quantité négligeable. Voilà pourquoi le romantique Châtillon n'était pas compris d'eux et pourquoi aussi il ne les comprenait pas. Et cependant il a vécu vingt ans parmi eux !

On va demander comment il a amené ce résultat. Eh ! mon Dieu, en y dépensant des trésors de patience et d'énergie. Sans s'écarter jamais du respect qu'il professait pour son art, il frappait à toutes les portes en offrant ses services. Il enseignait aux petites quakeresses le dessin, la perspective, le français. Le Corrège, dit l'histoire, courait les campagnes d'Italie en faisant des enseignes. Il a fait comme cet illustre précurseur et c'a été sa principale ressource. Eh bien ! c'est

arrivé de même à cent peintres cminents, et plusieurs s'en sont vantés à juste titre, mais comme c'était loin des rêves dorés qu'il avait faits sur le seuil du Cénacle ! A la fin, se voyant vieilli, usé, fatigué, apeuré, désenchanté, il avait pris le parti de revenir en France. Quand nous eûmes à nous rencontrer avec lui, sans être ce qu'on appelle fané, vanné, il était assez déplumé, pauvre, très noblement pauvre, et ne se présentait plus comme un peintre, mais comme un poète. f*our me servir d'un mot de Murger, c'était vouloir se donner le plaisir de redoubler sa bohème.

De temps immémorial, qui ne lésait? les revevenants de lointains pays aiment à coudre au récit de leurs aventures de brillantes fictions qui les font regarder en Ulysse ou en Marco Polo. Aussi modeste que véridique, ce vaincu de l'art ne savait pas mentir ni même exagérer. Vous savez le joli vers de La Fontaine dans la fable des Deux Pigeons : « J'étais là, telle chose m'advint » C'était la son programme et sa manière. Comme nous parlions, un soir, de ses voyages, je lui demandai ce qu'il pensait de cette formidable République des États-Unis, si puissante et, qui, pourtant, n'a pas deux cents ans d'âge. « Ah ! sans doute, me répondit-il, c'est un grand, un très grand pays, (]ue Napoléon disait être un Hercule au berceau, mais c'est un pays de louj)s pour les artistes. » V\{ il s'arrêta

en témoignant le désir de n'en pas dire davantage. Ça n'empêche pas tel et tel d'en rapporter des millions.

Je viens de noter que, s'il entendait n'être plus qu'un peintre honoraire, il n'hésitait pas à se présenter à nous en qualité de bon faiseur de vers. Il revenait des bords lointains avec un recueil de poésies dans sa valise. Chose d'une bizarrerie curieuse, ces rimes n'étaient en rien, des fleurs du Nouveau Monde, où il en aurait eu sans doute plus d'une à transplanter chez nous. Ces chants étaient purement et simplement occidentaux, tout à fait européens et même parisiens comme s'ils avaient été enfantés aux Batignolles. Mieux que tout ça : ces fils d'un Romantique de la première heure sont classiques et bachiques et si bien qu'on pourrait les prendre pour des rejetons de M. Gaspard Pons-Viennet, membre de l'Académie française et auteur des Mules de don Miguel. Cette gerbe soi-disant poétique a pour titre : la Grande Pinte.

La Grande Pinte date de 1853, si j'ai bonne mémoire. Elle aurait donc cinquante-deux ans d'âge et beaucoup de recueils meurent avant ce temps -là. J'ai pu voir ces jours-ci que de jeunes chercheurs l'avaient lue, s'en étaient gargarisés et ne l'avaient pas trouvée trop mauvaise. Tant mieux pour le pauvre auteur, qui ne manquera pas de s'en réjouir au fond de sa tombe, si cette nouvelle pénètre jusqu'à lui. Il y a eu, du reste.

une bonne raison pour que ce livre n'ait point passé inaperçu. Dès le jour même de la mise en vente, il a été salué par l'acclamation de deux parrains qui n'avaient pas l'habitude de se prodiguer. Alexandre Dumas lui a fait alors deux articles de suite dans le Mousquetaire Qi, d'autre part, Théophile Gautier lui a consacré un très beau feuilleton. C'était la vieille et très respectable confraternité des premiers Temps Romantiques qui s'exprimait par la voix de ces deux maîtres. A une autre époque, c'en aurait été assez pour faire enlever la Grande Pinte par brassées; mais, au lendemain duCoup d'État, lèvent n'était plus ni aux vers, ni à la prose, ni à aucune des formes de la pensée. Il n'y eut guère que les lettrés de profession pour lire le volume du revenant d'Amérique. Une de ses pièces assez originales a eu du retentissement, celle qui a pour titre : la Levrette en paletot.

Vers le même temps, Chatillon eut à être employé par les amis et dans une circonstance cent fois douloureuse. Ce fut à propos d'un drame bien inattendu et qui a laissé sa sinistre empreinte dans l'iiistoire des lettres. Gérard de Nerval venait de se pendre dans la rue de la Vieille-Lanterne. J'ai dit ailleurs comment j'avais diné avec l'auteur de Léo Burchart trois jours avant le déplorable événement. J'ai raconté aussi comment, en me promenant sur le boulevard Montmartre avec Georges Bell, nous avions été

mis au fait de cet épisode par Théophile Gautier. Vous pensez aisément que tous ceux qui s'intéressaient au pauvre défunt avaient l'âme déchirée et l'esprit à l'envers. Il restait un devoir a accomplir; c'était de porter la triste nouvelle à la connaissance du pauvre père, très âgé, mais encore debout. Comment faire? A qui s'adresser pour cette mission d'un caractère si délicat? On songea alors à Chatillon, un des plus anciens amis de Gérard, et qui avait eu parfois occasion de l'accompagner chez lui. L'auteur de la Grande Pinte accepta. Il se rendit donc chez M. Labrunien, ancien médecin militaire, puis, avec tous les ménagements de mise en un pareil cas, il le mit au courant de ce qui s'était passé. M. Labrunien avait traversé les orages de la Révolution et les luttes du premier Empire ; c'est dire qu'il avait la poitrine stoïque des hommes de ces deux époques. Ni la nouvelle tragique, ni l'aspect delà mort ne pouvait l'émouvoir. Il s'affligeait certainement sous ce coup cent fois cruel, mais sans qu'il en fît rien paraître. Chatillon m'a fait le récit de cette scène et c'est à lui que je laisse la parole. « Après l'avoir salué très respectueusement, je dis au vieillard que j'avais quelque chose de fort pénible à lui apprendre. D'un geste plein de politesse, il m'indiqua un siège; puis il me dit : — Je devine que c'est ^u jeune homme que vous voulez me parler? — Oui, monsieur. — Eh bien, qu'y a-t-il ? Un

accident ? — Oui, monsieur : le plus regrettable des accidents — Lequel ? — Gérard est mort, monsieur. — Ici ce qu'on appelle un temps, une demi-minute, et sans se troubler : Ah I le jeune homme est mort ! le pauvre garçon ! — Encore un peu de silence ; après quoi, toujours sur le môme ton : Je le regrette fort : c'était un bon sujet. Pauvre jeune homme! Il venait ici de temps en temps, par intervalle. Et, dites-moi, monsieur, comment vont se faire ses obsèques? — Veuillez ne pas vous tourmenter de ce détail, monsieur. Plusieurs de ses amis, MM. Arsène Houssaye et Théophile Gautier notamment, s'en chargent. Vous n'aurez donc pas à vous en préoccuper. — Eh bien, monsieur, c'est pour le mieux, car à mon âge (91 ans et dans l'état de santé où je suis, il me serait difficile de veiller à ce devoir. Ah ! le pauvre jeune homme ! » Ces mêmes paroles revenaient sans qu'il y eut une larme dans la voix ni dans les yeux ». Chatillon s'était levé; il avait salué de nouveau et était venu rejoindre les amis du défunt. — Quel homme que ce contemporain de Danton et de Kléber, habitué comme eux à tenir tête à tous les orages !

Alexandre Weill cherchait à expliquer ce laconisme du vieillard en disant que M. Labrunien savait que Gérard n'était pas son fils. Il ajoutait que le père réel aurait été Joseph Bonaparte, exroi d'Espagne. Il va sans dire que rien au monde, aucun document d'aucun genre ne saurait donner

raison à cette singulière conjecture. Le seul fait qui ait suggéré à un rêveur l'idée de cette bizarre supposition, c'est que, dans ses heures d'égarement, le suicidé de la rue de la Vieille-Lanterne disait parfois à ses amis : a Ne trouvez-vous pas que j'aie le profil napoléonien? »

Il me reste à crayonner ici un trait relatif à la vie intime de Cliatillon, et je ne m'y résigne qu'à regret. Comme le fait aboutit à de hautes considérations sur un des hommes les plus illustres du siècle, j'aurais vivement désiré passer l'affaire sous silence, mais ces esquisses, qui touchent de si près à l'histoire, en eussent été amoindries au point d'en être incomplètes. Elles y eussent donc perdu beaucoup de leur intérêt. En un tel cas, j'ai dû, malgré tout, me soumettre à la dure loi de ne rien taire.

Il y a de l'argent dans l'affaire. Ah! l'argent, quel vilain mot ! Bifïez-le vite ! Qu'il n'en soit pas question dans ces pages où il est surtout parlé d'honnêtes gens sans le sou ! L'amitié et l'argent, s'ils veulent faire longue route ensemble, ne doivent rien se demander. « Amis jusqu'à la bourse », dit la sagesse des nations. Et cependant, lorsque deux hommes sont attachés l'un à l'autre par de vives sympathies, faut-il donc qu'en cas d'mfortune, l'un ne vienne pas en aide à l'autre? Oui, le dévouement, c'est ce qui a pu se fairejadis entre Thésée et Pirithoiis, entre Nisus et Euryade, entre Cicéron et Atticus, mais

nous ne sommes plus dans l'héroïque simplicité des âges classiques. L'âpre économie des temps modernes a pris la place du partage fraternel, et la nouvelle morale nous a dit : « Chacun pour soi; chacun chez soi », ou bien, ce qui est bien près de signifier la même chose : « Chacun pour soi, et Dieu pour tous ». Et, si ces aphorismes blessent la délicatesse de votre âme, reportez-vous à quelque chose de plus fort, c'est-à-dire au cri du plus grand des philosophes grecs, de ce Stagyrite, qui a dit très nettement : « Mes amis, il n'y a pas d'amis ».

Ni la peinture, ni la Grande Pinte n'avaient enrichi Chatillon. Le pauvre artiste tomba dans la dèche. Quand on est jeune, valide, volontaire, on se défend encore de la misère noire. On en est quitte pour manger de la vache enragée, euphémisme moqueur, qui veut dire qu'on ne mange pas du tout. Les plus vaillants et les plus illustres ont passé par là. Oui, ça va tout seul tant qu'on est jeune. Du jour où un poil blanc décolore la barbe, la chose cesse d'être héroïque : elle devient lamentable. Que voulez-vous ! la volonté s'agenouille, et le plus fier s'humilie jusqu'à tendre la main. Mais, voyons, tendre la main à qui vous l'a serrée cent fois en vous disant de compter sur lui, est-ce une défaillance? Mon Dieu, non : Chatillon était en proie au dénuement noir, sans sou ni maille, sans pain ni pâte, sans abri sûr. A (]ui s'adresser ? Il songea alors

a celui de ses amis qui, jeune, avait été le premier à l'encourager, au grand poète dont il avait dessiné et gravé le cachet, au chef de la famille dont il avait fait les portraits . Justement, c'était à l'heure où Albert Lacroix venait de verser 500,000 francs à l'auteur des Misérxibles. Cinq jours après arrivait une réponse. Le grand poète y disait : « Cher ami, vous êtes pauvre ; je suis proscrit, qu'y faire? Chacun de nous gravit son Golgotha ». Pour le pauvre diable, ce fut un éblouissement, mais un éblouissement de surprise, d'abord, puis de colère. Et il eut tort, car, au fond, laissons de côté la loi fragile du sentiment et ne voyons que l'analyse dure de la réponse. On lui disait ce qui était vrai et on ne lui devait rien. Mais il s'emporta, il en appela à sa Muse et improvisa huit vers comme réplique, huit mauvais vers, à tous les points de vue, parce qu'ils étaient faits d'injures et sans esprit. Si les choses se fussent bornées à ça, si même le chantre de la Grande Pinte eût envoyé ses huit malheureux vers à Guernesey, il n'eût pas excédé son droit, mais il voulut donner suite à l'affaire. On le vit donc promener la dépêche et son huitain dans ce Montmartre, toujours affamé de la glose maligne et du bruit. De là, chez les rapins,chez les métromanes et chez les comédiens de la Butte, une longue traînée de scandale. Ces huit vers étaient des enfants bien mal tournés ; on ne les prisait que parce qu'ils étaient relevés

d'un peu de venin. Mais, en même temps, survint un autre incident. Un gros garçon, très farceur, la gouaillerie en personne, interpella Chatillon, et lui dit : « Ce n'est pas sur ce ton qu'il y avait à répondre. Il fallait prendre la chose en blague. Tiens, tu vas voir comment je vais arranger ça )). Ainsi parla Pothey.

Pothey occupait une très belle place parmi les célébrités de la Butte sacrée Un gros garçon, je le répète, un peu lourd à cause de son embonpoint, une épaisse toison de cheveux noirs, les yeux bordés par une paire de lunettes. Jadis, à la veille de 1848, il était venu du Jura à Paris pour y chercher fortune. En arrivant, il avait, avant tout, l'esprit folâtre. Sa première pensée devait être de se vouer au théâtre. « Vous ne croirez pas ce que ie vais vous apprendre, me disait-il : j'ai eu l'ambition de jouer la tragédie, et j ai même débuté au théâtre Montmartre dans Brîtannicas. Vous pouvez deviner si j'ai fait rire mon public ! » Et il riait lui-même en me racontant cette tentative. Le lendemain, assagi, comme il savait le dessin, il se faisait graveur. Un bel art, la gravure, quand on réussit, mais, au bout de six mois, sa vue baissait au point de l'empêcher de poursuivre. Il avait donc fallu avoir recours à un autre genre de labeur. C'était alors (ju'il s'était improvisé journaliste. Pour les exigences de la presse moderne, on ne demande qu'une plume, du papier, de l'encre et du tou-

pet. Il avait tout ce qu'il fallait pour faire bonne figure dans l'emploi. Il a donc fort bien tenu rang dans plusieurs journaux. En dernier lieu, avant de mourir, il rédigeait le compte rendu des tribunaux dans le Charivari, où il avait succédé à J. Moinaux, le père de Courteline.

Pardon ! ce joyeux Franc- Comtois n'était pas qu'un reporter. Très amusant simulateur, il récitait les scènes comiques, avec gestes, intonnation et jeux de physionomie, de façon à faire rire une pierre. J'ajoute qu'il était poète, mais suivant le vieux jeu, à la mode d'avant le Romantisme. Gai compère, il chantait l'amour sans phrase et les plaisirs de la table, tout en les pratiquant. Il faut dire aussi que, dans ses compositions, il s'appliquait toujours à jeter un grain de sel, du gros sel, si vous voulez, mais qui plaisait volontiers à l'auditoire. Sous ce rapport, son caquetage a fait époque. De 1867 à 1885, qui r'a pris plaisir à l'entendre dégoiser la Muette ? C'était une sorte de pot-pourri, prose et vers, fort applaudi parmi les artistes. Dans les repas de corps, chez les la Palferine de la palette et de l'ébauchoir, au dessert, après le Champagne, quand on commençait à mettre le feu aux cigares, on lui demandait de réciter cette exhilarante mélopée. Il s'y mettait de bon cœur, et tout aussitôt c'était parmi nous un ouragan de fou rire. Depuis lors, la Muette a été publiée dans un assez bel in-18, mais, par malheur, vu la bégueulerie de nos

mœurs, il a fallut l'édulcorer, en supprimer les gaillardises qui excitaient la gaieté, même des austères.

Satiriste toujours prêt, ce Pothey blaguait tous ceux qui étaient en évidence. En cela, du reste, il obéissait à la tradition des Silves. Il admirait Victor Hugo, trouvant en lui le plus pressant allié de la République. Mais était-ce une raison pour qu'il ne le cliansonnàt pas? Non, sans doute. Bast ! un peu de blague, poussé du boulevard Clichy, par le vent, jusqu'à Guernessey, ça ne pourrait que l'amuser? Aussi lorsque Chatillon vint lui montrer la lettre du grand poète et les vers gelés qui avaient suivi, il ne put se tenir, a LeGolgotha! s'écria-t-il, tiens, c'est mon affaire. Tiens, passe moi ça et tu vas voir ! »

A quelques jours de cette rencontre, tout le quartier de la Butte, tous les Tigellins de chez nous, tous les rapins d'alentour, tous ceux qui passent leur vie à se mociuer de tout, ne se lassaient pas de vociférer l'étrange cantate que voici mot pour mot.

LE GOLGOTIIA

Sur Viiiv do Uéranj^er : Un jour le lion Dieu s'e'eeillant.

Un jour, Victor Hugo-le-Grand Se posa sur son Océan.

« — Si je sondais les lueurs sombres, En faisan t layoniior les ombres,

I/univers serait épaté

De ma ténébreuse clarté,

Puis chez Lacroix, ça grossirait ma note,

Car, tout doucement, il faut bien qu'on Golgothe.

« Moïse eut le mont Sinaï,

Mahomet Médine-el-Nabi.

Napoléon eut Sainte-Hélène.

Par uu semblable phénomène

Mon ouragan s'est entassé

Sur le granit de Guernesey,

Vers l'horizon je fais tourner ma glotte,

Car, tout doucement, il faut bien qu'on Golgothe.

« Homère, Socrate, Platon,

Corneille, Shakespeare, Byron,

Combien mieux que vous je Golgothe,

Je pince toujours la Cagnotte,

Voyez ce que m'a rapporté

Le mot que Cambronne a lâché.

Cinq cent mille balles, avec ça l'on boulotte,

Car, tout doucement, il faut bien qu'on Golgothe,

Et tout doucement, je Golgothe.

« — Grand maître, prêtez-moi cent sous ? — Ami, je ne peux rien pour vous.

Que de vous déclarer poète, Sous le crâne ayant la tempête.

Maintenant tirez-vous de là.

Chacun gravit son Golgotha.

On ne peut pas me tirer de carotte.

Faites comme moi, mon ami, je Golgothe, Et, tout doucement, je Golgothe.

En regard du régime impérial, ce brave Pothey n'avait rien d'un courtisan ; c'était même

tout le contraire. En chansonnant l'auteur des Châtiments, il n'avait d'abord voulu que donner cours à la verve gauloise qui coulait dans ses veines, l^n second lieu, il s'était laissé apitoyer par l'ami Cliatillon, venant se plaindre à lui de la métaphore du Golgotha, mais il voyait avec peine que les choses tournaient contre sa pensée. Ses couplets, en effet, couraient partout et jusque dans les salons du monde officiel. Affectant de prendre le change à ce sujet, les zélateurs du pouvoir en faisaient une machine de guerre contre le proscrit de Guernesey, et cette manœuvre, fort imprévue, l'attristait au plus haut point.

Déjà plusieurs des camarades commençaient à le regarder de travers. Vouloir ridiculiser l'exil, c'était un crime.

« Il faut, disait-il, que je fasse d'autres couplets pour effacer la fâcheuse impression qui naît de ceux-là. »

Il parlait très sincèrement et il voyait, tout le premier, qu'il était allé trop loin en accusant le grand poète d'avarice. Rien, du reste, de plus contraire à la vérité. Soumis à de rudes privations pendant sa jeunesse, très pauvre à l'heure de son mariage, n'ayant, depuis Hernani, d'autre ressource que sa plume et devant, de bonne heure, assumer la sévère responsabilité d'un père de famille, Victor Hugo a dû, pour les siens, s'assujettir aux règles d'une stricte écono-

mie. Le jour où il a été expatrié, ses tableaux et ses meubles vendus à l'enchère, il n'avait que sept mille cinq cents francs de revenu et dix personnes à nourrir. En même temps, sa situation exceptionnelle et l'éclat d'un génie sur lequel le monde entier avait les yeux ne devaient-ils pas lui imposer la charge d'un certain décorum? A cette considération, ajoutez que l'interdit pesait sur son théâtre, ce qui était le plus net de ses revenus. Ce n'était pas tout. L'antagonisme superbe soulevé par ses colères contre l'homme qui faisait alors trembler l'Europe, cette fière attitude était sans cesse le motif de plaintes diplomatiques par lesquelles le nouvel empereur demandait qu'on l'expulsât des îles de la Manche. Sans doute, l'Angleterre a résisté. Lord Palmerston, notamment, a déclaré que son pays ne se couvrirait pas de honte en arrachant un illustre exilé à son abri, mais les menaces n'en étaient pas moins constantes et renouvelées à tout propos, en sorte que la situation du proscrit lui ordonnait de pourvoir aux éventualités menaçantes du lendemain. Voilà ce à quoi Pothey n'avait pas pensé. Voilà en quoi sa satire était repréhensible.

Chatillon mourut peu après cette aventure et il en fut de même pour l'auteur de la chanson.

A la table de ceux qu'on appelait les beaux esprits, entre Auguste Luchet, le romancier sentimental, et Gustave Mathieu, le bout-en-train de la bande, s'asseyait Charles Vincent. C'était un très grand et très beau buveur. Sous Louis XIV, corseté dans un uniforme à broderies, coifEé d'un chapeau à panache, il eût fait un superbe mousquetaire. De haute taille, une figure sympathique, une riche chevelure bouclée, la tète haute, il avait beau sortir du peuple, on voyait qu'il y avait en lui un homme d'élite. Puisque dans ce milieu il fallait montrer patte blanche, c'est-à-dire tourner des vers, il en façonnait en abondance, comme un cloutier fabrique des clous. Il faisait donc des chansons et dans la gamme du jour, c'est-à-dire en allant de l'abstraction au concret. Comme son voisin le Nivernais avait doté Paris de Jean Raisin, il nous donnait Jean Blé-Mur. « Que de Jean- Jean! » disaient les camarades. Après tout, ces formes étaient dans le courant, puisque H. Taine, alors débutant, venait de faire paraître T/iomas Grain-d'Orr/e. Mais Charles Vincent tenait par d'autres côtés au monde si varié des lettres. Suivant la mode utilitaire des Yankees, mêlant l'industrie à la presse, il dirigeait deux feuilles

spéciales : Le Moniteur de la Cordonnerie et la Halle aux cuirs, titres qui prêtaient à des jeux de mots trop faciles, ne manquant par de faire rire les sots, mais il ne s'inquiétait pas de si peu de chose.

Voilà soixante ans, l'or était rare ; il ne roulait pas par torrents chez nous, surtout chez ceux qui ont pour profession de mettre des points sur des i. On ne vivait que d'une manière socratique. On n'était ni aussi bien vêtu ni aussi bien chaussé que de nos jours. En raison de sa page d'annonces, ayant affaire aux grands ateliers de la cordonnerie, le directeur des deux journaux en question pouvait avoir sous la main, et à très bon compte, tout un assortiment de chaussures du meilleur genre. Et c'était grâce à cette heureuse disposition qu'il proposait à ses collaborateurs de leur verser comme honoraires des souliers, des escarpins, des pantoufles, des bottines et jusqu'à des bottes. Il leur laissait, du reste, le choix entre le cuir verni, artistement ouvragé, et l'argent vulgaire. Plusieurs et, entre autres Champfleury et Charles Monselet, donnèrent la préférence aux belles semelles, d'où il est arrivé que, sous ce rapport, ils pouvaient être comparés à Achille aux pieds légers et aussi au merveilleux Chat Botté, qui fait si aimable figure dans les Contes de Perrault.

Charles Vincent était, au surplus, fort recherché. Le Caveau l'a plusieurs fois proclamé pré-

sident et c'est lui, jecrois, qui a été chargé d'installer Jules Janin dans cette Académie de la chanson lorsque l'auteur de VA/ie mort, brusqué par son échec chez les Quarante, eut à se cherclier un refuge de consolation. Le Prince des critiques fut fêté par les bons drilles de l'endroit et leur accueil fraternel lui rit oublier le déni de justice dont il venait d'être l'objet chez les grands seigneurs du quai Conti.

Je reviens au cordonnier. Suivant un usage d'une louable franchise, le Président du Caveau avait le droit d'amener avec lui dans le Cénacle chantant, un ami, pourvu qu'il fût du bâtiment (lisez pourvu qu'il agitât une plume surdu papier). Charles Vincent m'a fait plusieurs fois cet honneur. J'ai donc pu contempler et même toucher de mes mains deux reliques sacrées : le grand verre du bon Panard qui est précieusement conservé dans un étui de maroquiii, et les grelots de la Folie, trois petites sonnettes en cristal de Baccarat qui ont servi jadis d'instrument magistral à Désaugiers. Si l'on ne le trouve pas mauvais, je partirai de là pour raconter les charmantes cérémonies dont j'ai été le témoin en ce temple de la gaieté (très vieux style). Mais avant tout, et sous forme de préambule, je demande à m'étendre un peu sur un des prêtres de l'endroit. Il s'agit de Montariol. — Qui ça, Montariol? va dire le lecteur. — Cher monsieur, c'est celui qui, voihi dix ans, a stipulé un h\i;"s

de 10,000 francs (un prix annuel de 300 francs) à décerner au rimeur de bonne volonté qui aura composé la meilleure chanson. — Un concours de chansonniers au palais de l'Institut, voyezvous ça, vous autres? Eh! dame, la fille de Richelieu, naturellement bégueule, n'a pas jugé à propos d'accepter le legs. Par suite de ce refus, Montariol n'est pas immortel, et c'est injuste.

Cet excellent garçon, qui croyait si bien revivre dans la mémoire de ses arrière-neveux, que doit-il penser, si son âme nage dans l'éther et contemple l'ingratitude d'en-bas ? Un petit homme, un peu maigre, un peu chauve, mais d'une vivacité d'écureuil. Il avait un métier, il était agent dans une compagnie d'assurances sur la vie, mais ça ne l'empêchait pas d'être un métromane enragé, au contraire. A l'instar d'Ovide, il mettait tout en vers, même les polices de son administration. Je n'exagérerai en rien si j'ajoute qu'il est mort étant à la tête de trente mille stances et de vingt mille couplets, pour le moins. Quand je l'ai rencontré pour la première fois, c'était à un dîner du Caveau, où ils étaient cinquante-sept à table, les invités non compris.

Voilà de cela une trentaine d'années. On sortait de l'abstinence des deux sièges, ce qui vous rappellera qu'on éprouvait le besoin de se refaire. Charles Vincent m'emmena au Palais-

Royal, chez Conizza, où, à la lin de chaque mois, avaient lieu les agapes de ces lurons. Il n'est pas besoin de noter qu'il y avait très nombreuse et très brillante compagnie. Figurezvous une foule d'élite, un ancien magistrat, un chef d'escadron en retraite, deux avoués à la cour d'appel, des gens de lettres, cela va sans dire, un ancien notaire, un cj^uart d'agent de change, G. Duprez, le grand ténor, des peintres de la jeune école. Je ne dois oublier ni Gustave Nadaud, l'auteur des Deux Gendarmes, ni un charmant acteur, Saint-Germain, que Paris a cent fois applaudi dans les théâtres de genre.

Le tout formant l'aristocratie du flonflon.

Au surplus, je me trouvais là en pays de connaissance. Par exemple, on m'avait fait asseoir, ayant à ma droite Edouard Dentu, le célèbre éditeur, dont la panse était si florissante, et à ma gauche Charles Monselet, autre abdomen modèle, qui écrivait alors de fort jolies chroniques pour Y Evénement. Ce n'était pas, du reste, sans de solides raisons, que je m'étais fait ce voisinage. Je savais nos deux gaillards très friands de Champagne. Ce lait d'Aï, tant vanté, même le Moët, m'est formellement interdit par la Faculté de médecine, qui, à mon endroit, le considère comme un poison. Or, au dessert, au moment où l'on faisait sauter les bouchons pour le verser dans les flûtes en cristal, ma part revenait de droit à ceux (jui se trouvaient près do moi.

Tantôt une main se tendait (c'était celle de Dentu),et le contenu du verre était vite ingurgité ; tantôt une autre main s'avançait (c'était celle de Monselet), et ma flûte ne tardait pas à être mise à sec.

Au troisième verre, je fus conduit à faire une remarque : c'est que ce manège, au fond assez comique, intriguait fort mon vis-à-vis. Celui-là était, il faut le répéter, un petit homme qui se remuait sur sa chaise comme un ver coupé. En «'adressant à moi, qu'il ne connaissait encore que de nom : « Eh ! cher monsieur, me disaitil, seriez-vous donc un phénomène? On dirait que vous avez trois estomacs et six mains. » Véritable propos de chansonnier. Je demandai, tout bas, à Monselet, qui c'était que ce joyeux compère.

— Comment? répondit l'auteur àe Monsieur de Cupidon, vous ne connaissez pas l'illustre Montariol ? Eh ! mais Montariol, c'est le bibliothécaire du Caveau ; Montariol, c'est notre questeur, à nous !

En effet, ce brave garçon était par là un personnage. C'était à lui que les camarades confiaient les Archives et tout ce qu'il y avait de plus précieux dans l'association : les Autographes des ancêtres, le Verre historique de Panard, le Recueil des chansons faites par les membres depuis trois (juarts de siècle, et vous pouvez bien penser que c'était un excellent chien de

garde. J'eus occasion de revenir au Caveau deux ou trois fois et j'y retrouvai Montariol, fidèle à son poste. C'en était assez pour que nous fussions une paire d'amis.

Au dehors de l'Institut chantant, lorsque le hasard nous poussait sur le même chemin, il nie semblait toujours égal à lui-même, toujours guilleret et animé d'une belle verve; néanmoins, à la longue, je le trouvais quelque peu frotté de mélancolie. Qui pouvait l'assombrir ? Quelle mouche était tombée dans sa jatte de lait ? Je ne tardai pas à deviner. Il avait deux bêtes noires, Montariol, et c'étaient deux choses dont il ne se sentait pas de force à parler sans colère. La première, c'était un monstre redoutable, ce Phylloxéra qui ronge sans pitié les racines de la vigne française, même les ceps sacrés du Chambertin. Pour la seconde, c'était le Boulangisme, un autre puceron hideux, qu'il croyait devoir fustiger sans cesse de ses épigrammes. Une troisième antipathie était le café-concert, autant dire le Beuglant, où l'on profane le grand art de la chanson, où tant de chenapans et de drôlesses, usurpant le titre d'artistes, vocifèrent tant de bêtises, mêlées à tant d'ordures.

A ce sujet, il s'emportait comme la tempête. Ces cochonneries qu'on débitait si crûment, tous les soirs, dans vingt salles de café, avec accompagnement de musique, est-ce que ce n'était pas le signe manifeste do la i)lus dégra-

dante des décadences ? Dans la chaleur de ses prosopopées, il allait jusqu'à s'en prendre au gouvernement lui-même. Tolérer cette littérature porcine, c'était encourager les disciples du marquis de Sade à corrompre, puis à abrutir les masses. Etait-il possible que la République, qui doit être faite de vertu, n'écrasât pas ces chenilles qui déshonorent l'Arbre de la Liberté? Et, pour me faire partager sa patriotique indignation, me forçant à un point d'arrêt en me retenant par un bouton de mon pardessus, il se mettait à chanter tout haut, dans la rue, ces inepties, qui, la chose n'est que trop vraie, font de plus en plus les délices du peuple :

En partant pour la capitale.

Ma dit maman, Mets tes chaussettes dans ta malle.

M'a dit maman ; Car si tu ne mets pas tes chau.ssettes.

M'a dit maman, Dame! il faudra que t'en achètes,

M'a dit maman.

Ou bien encore ce refrain, qui, un soir, aux Champs-Elysées, manqua de faire rendre 1 ame à Sully-Prudhomme :

Cette tille a du linge ; J'irai la voir demain.

Boulevard Singe. Singe, Singe, Boulevard Saint-Germain.

Il éclatait sur cette autre horreur lyrique, rabomination de la désolation:

J'avais invité mon p'tit cousin l'pioupiou,

Guerrier candide et pacifique.

Dans les infirmiers de l'hospice au Gros-Caillnu,

II fait la guerre à la colique, C'gaillard-là vous a l'air martial A faire trembler les murs d'un hôpital. Quand il a son canon sous le bras.

Ça vous coupe la liueule à quinze pas.

Il s'écriait ensuite : « Chanson de nos pères, qu'es-tu devenue? »

Parfois ses apostrophes prenaient un ton grave et presque touchant.

« Au fait, disait-il alorS; la chanson est le plus respectable des poèmes Est-ce que toutes les littératures n'ont pas commencé par elle ? L'épopée en est sortie et aussi l'hymne de guerre, et aussi le chant d'amour. Pourquoi tant de dédain ? La chanson! Ah! si j'étais riche, quels sacrifices ne ferais-je pas pour la régénérer ! »

Riche, il ne l'était pas ; il ne possédait qu'un ti^ès mince avoir; dès ce moment-là, très probablement, il songeait à la médaille d'or de 300 francs qu'il projetait de fonder.

Il savait l'histoire de la" chanson, mais incomplètement, c'est-à-dire à dater seulement de l'ère de 89. J'ai eu à lui causer autant d'étonnementque de plaisir on lui i)a liant avtn- un peu de détail des charmants rapsodes (|ui, de la Ré-

gence à la tin du règne de Louis XV, ont si bien égayé et fait vivre nos aînés. Collé, Vadé, Gallet, Panard forment un quatuor dont les vers trop vite oubliés, trop inconnus de notre temps, pourraient fournir à eux seuls de quoi faire la plus curieuse des anthologies Quand je lui indiquai l'abbé de l'Atteignant, il était tout émerveillé :

Si j'avais cent cœurs.

Ils ne seraient que remplis d'Elle ;

Si j'avais cent cœurs, Aucun d'eux n'aimerait ailleurs.

Ma mie, Ma douce amie, Réponds à mes amours, Fidèle A cette belle, Je l'aimerai toujours.

Si j'avais cent cœurs Ils seraient tous fixés sur Elle...

Un musicien du temps, du nom de La Borde, avait fait sur ces paroles un air que toutes les Parisiennes d'alors posaient sur leurs clavecins. Mais comme tant de vieilleries feraient hausser les épaules aux rimeurs des Beuglants ! C'est ça qui est archi-vieux jeu, les poètes Louis XV, les Parisiennes en poudre, le clavecin et la musique tendre ! Quant à Montariol, après lecture, il était de plus en plus aux anges. Il n'avait plus à s'étonner lorsqu'il avait à rencontrer dans les

Mémoires de Bacliaainont ou dans le Mercure l'éloge du galant abbé par (juelqu'un de ses pairs.

— Est ce Auacréon, est-ce Horace Qui nous fit ces vers pleins de grâces ?

— Non, c'est l'abbé de L'Atteignant...

Arrêtons-nous ici. En voilà assez, d'ailleurs, je pense, pour vous apprendre quel homme a été le donateur des 10,000 francs en Tlionneur de la chanson.

Tout près de Gustave Mathieu, dont il semblait être le disciple ou môme l'homme lige, se voyait Fernand Desnoyers. D'assez haute taille, maigre, pâle, frappé d'une calvitie précoce, ce grand garçon était employé dans une maison de banque, mais, en réalité, il posait en poète et en poète ultra -romantique à tout casser. On connaissait de lui une assez jolie chanson intitulée : j^/me Fontaine, des couplets d'amour facile que fredonnaient les canotiers de la Seine en ramant de Bercy à Saint-Cloud. Cependant la cause de sa gloire, ç'à été sa proclamation aux habitants du Havre, coupables à ses yeux d'avoir fait couler en bronze l'image de Casimir Delavigne.

Habitants, du Havro, llavrais, .Je viens de Paris tout oxj)rès Pour mettre en morceaux la statue De Delavigne (Casimir! :

Il est des morts qu'il faut (|u'iiii tue. Moi, je m'appelle Clodumir;

Clodoinii', soit, mais je suis digue, Je liais Casimir Delavigne, Ponsard est la feuille de vigne Qu'Emile Augier voudrait cueillir.

Voilà dix méchants vers à tous les points de vue. Il ne faut pas être de première force en critique ni en prosodie pour reconnaître qu'ils ne sont pas moins misérables dans le fond de la pensée c^ue dans la forme Le prétendu Clodomir a fait aussi une mauvaise pantomime, le Bras Noir, jouée jadie par Duranty, dans un petit théâtre de marionnettes, situé en plein jardin des Tuileries, et elle a été illustrée par le crayon de Gustave Courbet (ces grandes choses -là se passaient sous l'empire). Pour en revenir à ce dizain dirigé contre Fauteur de Don Juan d'Autriche, quel sens réel a-t-il? Les quatre premiers vers ressemblent pour la vulgarité à ceux dont on entoure les mirlitons au jour de l'An. Quant aux cinq derniers, on pourrait les prendre pour un indéchiffrable rébus. Nul n'a jamais pu les expliquer, pas même leur auteur, qui, durant une soirée entière, a fait d'inutiles efforts, moi présent, pour en dégager l'incompréhensible portée. A la vérité, le cinquième vers a de l'allure : // est des morts qu'il faut qu'on tue ! En dépit des deux que (lesquels eussent fait fuir Chateaubriand et s'évanouir Lamartine\ il est bien trempé, ce vers, à la forge et bien frappé sur l'enclume. Aussi en est-il de lui comme de

l'alexandrin retentissant de Lemicrre. Il a fait le succès de la pièce et a fini par passer en guise de proverbe dans la conversation de tous les jours. J'ajoute que la foule l'a adopté en définitive comme une épitaplie pour ce chantre des Mcssâniennes qu'elle avait divinisé, trente ans auparavant. Les petites filles prennent plaisir à casser leurs poupées. Il en est de même de Paris pour ses idoles de la veille. Il les brise, tous les quinze ans, sans nulle pitié.

Chez nos bohèmes, on avait l'air de vivre en frères. En réalité, ces quarts de grands hommes aspiraient surtout à se manr/cr le ne^. Vers 1853, Gustave Mathieu avait présenté Fernand Desnoyers comme un poète d'avenir, comme un futur soleil de gloire. Un jour, l'un et l'autre se brouillèrent à mort, à propos d'un almanach à faire, et je crois bien qu'ils ne se sont pas réconciliés. D'autre part, Champfleury, qui était un pince-sans-rire, a fortement blagué l'auteur du Bras N^oii' dans la Vie Parisien/w, où il l'a dessiné en grotesque, sous ce titre déjà dérisoire : Le poète Puce. Pourquoi l'assimile-t-il à un insecte microscopique et répugnant ? T'-tait-ce pour en faire un personnage malpropre ou un être imperceptible? Il me semble bien que cela a ou lieu à la suite d'une pique entre eu\. vu que Fernand Desnoyers se flattait de n'être pas réaliste. Mais qu'était-il? Peu importe. L'auteur des Bourgeois de Malinchard le montre à la

Brasserie, pêle-mêle avec d'autres truands de l'écritoireet les rapins du boulevard de Clicliy, vidant des chopes qu'ils ne paieront pas et faisant des théories d'art à faire trembler la volaille. Le tout a lieu auprès de Titine. Qu'est-ce que c'est que Titine? La Lesbie du poète Puce. Au fond, une petite drôlesse du quartier qui va du Moulin de la Galette aux ateliers de peintres, ces laboratoires où ils mettent les femmes nues. Elle n'a guère que la beauté du diable, cette Muse, mais elle a bon appétit. Champfleury la dessine s'emplissant de bière, fumant du marylans, dînant avec un morceau de choucroute, plus six œufs sur le plat. Six œufs sur le plat ! Eh bien, ça n'est pas surfait, car j'ai été témoin de ce beau trait de goinfrerie et, même, à ce sujet, j'ai pu entendre un jeune sculpteur s'écrier : « Six œufs sur le plat pour une femme seule! Ce qu'il y a de plus astringent! Titine rendra ça en halles de plomb. »

Infatué du bruit fait par sa pantomime, Fernand Desnoyers, qui n'avait rien d'un journaliste, a trouvé moyen, vers 1859, de faire paraître un petit papier hebdomadaire, sous le titre de Pierrot. L'enfariné y figurait au frontispice, dessiné en taille-douce. Quant au texte, fort désordonné, sans idée d'ensemble, il était formé de bribes venant des buveurs de la table lyrique. Pierre Dupont y avait donné une assez jolie petite poésie intitulée : Automnal, les raisins,

- lui —

les vendangeurs, sous le ciel de septembre. Amédée Rolland, Ch. Bataille, quelques autres y ont contribué ; Chatillon, avec empressement. Un jour j'eus à remarquer que le rédacteur en clief y éreintait Champfleury. Décidément le torchon brûlait entre eux. J'en demandai la cause.

— Comment ! me dit le poète Puce, vous ne savez donc pas? Jadis, sous Louis-Philippe, Champfleury a fait jouer aux Funambules une pantomime intitulée : Pierrot, vainqueur de la mort.

— Cette pantomime, je Tai vue, dis-je. J'ai assisté à la première représentation, à laquelle avait été conviée toute la bande des jeunes. L'œuvre a été fort applaudie. Ah ! c'a été une grande soirée ! Songez donc ! Pierrot transformé en philosophe spiritualiste ! Dès le lendemain, la presse s'en occupait. Théophile Gautier et Théodore de Banville en faisaient un pompeux éloge, l'un dans la Presse, l'autre dans le Corsaire. Arsène Houssaye écrivait dans V Artiste : « C'est du Shakspeare muet! »

— C'est ça. Vous y êtes. Mais ce que vous ignorez c'est que, depuis ce coup de temps-là, Champfleury, dans l'ivresse de son triomphe, prétend que le type de Pierrot lui appartient on propre, au même titre que le Tartul'e appartient à Molière.

— Eh bien?

— Eh bien, de ce que je viens de faire jouer le Bras Noir, où Pierrot s'érige en moraliste, il dit que je l'ai volé et il m'en veut à mort. Voyons! est-ce que, comme l'air ambiant, Pierrot n'appartient pas à tout le monde?

Fernand Desnoyers est mort vers 1885.

Assez souvent on voyait venir, plus pour causer que pour boire, le docteur Aussandon. Encore un fier original, ne manqueront pas de dire les survivants de la Brasserie, s'il en existe encore. Ce médecin ne serait pas, du reste, un inconnu pour Montmartre et ses alentours Alphonse Karr l'a célébré dans les Roses noires et les Roses bleues, et voici à quelle occasion. Tous deux, le romancier et le praticien, avaient eu à faire connaissance dans le jardin du Palais Royal, à cause de leurs chiens. Bâti à la manière de Pépin le Bref, petit homme trapu, carré par la base, mais musclé comme pas un, Aussandon était regardé dans sa jeunesse comme étant d'une force peu commune. Rien qu'à son aspect, un Hercule de foire refusait de se mesurer avec lui. Il avait un chien qu'il aimait comme saint Roch a dû chérir le sien. Un jour, dans une ménagerie des environs de Belleville, ce chien fut mordu par un ours. Tout aussitôt le maître sauta pardessus la balustrade et provoqua le plantigrade en combat singulier. La lutte était poignante. Vingt dames présentes poussaient les hauts cris. Quoique le docteur fût fortement griffé à la poi-

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trine, ce ne fut pas Tours qui fut victorieux et l'on dut l'arracher des bras nerveux qui l'étreignaient. Ce naturel des Pyrénées demandait grâce.

Cette prouesse fut naturellement acclamée. La supériorité physique de l'homme sur l'ours! On félicita le nouveau belluaire. Mais, l'histoire nous le dit, les héros n'ont pas que de beaux jours : Aussandon ne s'était battu avec le fauve que par excès de tendresse pour son ami à quatre pattes et non par vocation. Il chercha à exercer son art et aussi à faire de la littérature, puisque tout le monde s'en mêle, et c'était pour se frotter à ceux du métier qu'il venait passer sa soirée dans le grand Hall ; mais là il jouait au philosophe et, en tâtant le pouls à son siècle, en lui faisant tirer la langue, il le déclarait profondément malade et à tous les points de vue.

(( Notre mère, la race gauloise, n'est plus, disait-il ; son rejeton, le Français, s'en vaaussi, de jour en jour. Vu l'innombrable variété des croisements, il n'y a même plus de Français. Nous sommes le plus mélangé de tous les peuples. Par conséquent, nous avons perdu notre marque originelle, l'audace, la bravoure et la franchise. »

Il ajoutait, en hochant la tête :

(( Chez nous, tout se désagrège. En même temps que le squelette s'appauvrit, les croyances tombent ; les philosophies s'effacent ; il n'y a plus d'idéal et l'on ne voit subsister que le ventre

et le bas-ventre. Aussi arrive-t-il une ère nouvelle : les névropathes, les déséquilibrés, les dégénérés, les buveurs d'eau, les morphinomanes et les spirites. Nous nous éteignons. »

Hélas ! le malheureux a donné raison à ses tristes commentaires en s'échappant du monde par le suicide.

Le général Boulanger et Syveton devaient suivre.

Dans les derniers temps de la Brasserie, on y vit apparaître, mais pas fréquemment, un gros garçon d'une physionomie assez bizarre. Ceux qui se promènent, tous les soirs, sur les grands boulevards, n'ont pas encore eu le temps d'oublier Léopold Stapleaux. Fils d'un imprimeur belge, il était venu chez nous, il y a cinquante ans, avec la pensée de se faire comédien. Cependant le tambour de son ventre ayant pris tout à coup trop de développement, il avait compris qu'il ne pourrait réussir au théâtre, et il versait alors dans le roman, l'industrie de presque tous les ratés. Des romans, il en a fait par brassées. Il en a surtout construit un, intitulé : les Compafjiions du glaive j qui est d'une longueur énorme. Ce récit sans pareil ne contient pas moins de dix-huit volumes. Dix-huit volumes, cinq mille six cents pages, trois cent soi'^ante-quinze mille lignes. Les deux Scudéry, unis à Honoré d'Urfé, sont dépassés tous les trois d'une bonne longueur de tète. Celui des journaux qui a eu la té-

mérité de recevoir un pareil manuscrit, VEstafette, n'a pu le faire paraître en moins de trois ans et demi. On a su par le caissier de l'endroit qu'un bon tiers des abonnes a dû mi)urir avant d'avoir lu la fin de cet interminable conte bleu. Néanmoins et en raison mémo de leur longueur, les Compagnons du glaire ont obtenu quelque succès. Leur auteur m'en a fait voir une assez belle édition in-4'', sur deux colonnes, illustrée de gravures par les premiers dessinateurs du temps. »

« Ça, disait Léopold Stapleaiix, ça, c'est le piédestal de ma gloire. »

Un vrai titre de gloire, ce gros garçon en avait un autre dont je vais vous dire deux mots. Vous vous rappelez qu'il avait été apprenti comédien. Il lui en était resté quelque chose. A l'époque où le monologue, ce rasoir quasi-littéraire, était à la mode^ il en disait dans divers groupes et très plaisamment. Sous ce rapport, il lui arrivait de rivaliser avec Potbey et avec Coquelin cadet, et c'est dire qu'il nous amusait grandement.

Il y avait un type d'alTreux gredin que Léopold Stapleaux contrefaisait à s'y méprendre ; c'était celui du pâle voyou qu'Auguste Barbier a mis dans les ïambes, le voyou jaune comme un vieux sou, un outlaw de Paris. Vous le rencontrez, tous les jours. C'est le même qui fait tous les métiers qui ne sont pas des métiers. Le

soir, à la sortie du théâtre, il ouvre la portière des voitures. Il trouve les chiens qui ne sont pas perdus et les ramène à leurs maîtres. Il rôde autour des déménagements, où il ramasse ce qui a l'air d'avoir été oublié. A tour de rôle, il est commissionnaire, souteneur, mendiant et, parfois, artiste, quand on lui permet de chanter dans les cours. Léopold Stapleaux le montrait tel qu'il était en 1854, à l'état de cicérone, servant de guide aux gens de province et de l'étranger, les menant à travers la ville, pour leur faire voir les curiosités de la capitale, et cette démonstration, bien mimée, était déjà fort drôle. Plus tard, après les orages politiques de 1851 et, en 1872, après la Commune, il le représentait sous la figure d'un aigrefin qui, à cinq minutes de distance, savait mettre sur son visage le masque du suppliant patelin et, en second lieu, du coquin qui menace, quand on ne lui donne pas.

Première attitude^ il tenait sa casquette à la main et prenait le ton pleurard de la prière.

« Parisiens charitables, tendez un secours à une victime des événements, tombée dans le malheur. (Voyant qu'on ne bouge pas.) Allons, ma bonne dame, vous qui êtes si bien nourrie, est-ce que vous n'aurez pas pitié? {A part.) Comment pas un rond ? Et ça se dit du monde chic? Prenons un autre ton pour voir. [Au propriétaire de la maison accouru au bruit.) Dites-donc, la robe de chambre à fleurs, est-ce

que nous ne sommes pas tous frères ? Moi, fils d'insurgé, surgé moi-même? Hein ! Pas un clou ! Sale bourgeois! Ta maison, tu l'as volée aux pauvres ou-ver-ricrs, mais on te la reprendra à la prochaine, va ! Ah 1 les proprios, n'en faut plus ! »

Sur ce, il se mettait à chanter à tue-tête, avec emphase, ces vers ramassés je ne sais où :

Le riclie est un démon, vomi par l'enfer même Pour dévorer le sang du pauvre travailleur.

(Après le refrain parlé en récitatif, comme à t'Opéra, il continue :) « Eh ben, et c'te croisée du premier, elle ne s'ouvrira donc pas? Que qu'elle dit, la pipelette? Ils sont à la campagne. A la campagne? Nous la connaissons. Ah ! maladie 1 ah! malheur! Eh ben, non; taisons not' flûte. V'ià qu'on vient tout d'mème. Merci, m'sieu le duc. [Me^^a voce.) Y pouvait envoyer son barbin. {A part.) T'as bien fait, ma vieille branche; sans ça, j'te collais sur ma liste. »

Le riche est un démon vomi par l'enfer même Pour dévorer le sang du pauvre travailleur.

Quand les fenêtres ne s'ouvraient pas, quand on ne donnait rien, le gredin faisait le geste d'un homme qui en met un autre en joue. Et toute la maison de frémir.

Des gloires nébuleuses, des célébrités hâtives,

des espoirs avortés, plus je remue mes souvenirs, plus j'en rencontre dans ce coin si animé du Paris pensant. En bonne justice, si j'avais à tenir note de toutes les figures radieuses qui ont passé par là, il y faudrait hardiment les cinq cents pages d'un in-folio, et c'est un luxe qu'il ne me serait pas permis de me donner. Il me faut, d'ailleurs, aller au plus court et au galop. Voici donc une nomenclature de personnalités, un moment brillantes, qui devaient filer avec la rapidité de l'éclair, mais dont quelques-unes ont laissé un petit rayon de famosité dans l'histoire. Sur ces demi-dieux d'un jour, on trouve, au surplus, tous les détails désirables dans les Encyclopédies modernes et dans les Dictionnaires biographiques où l'on cultive l'immortalité des vivants au prix d'une souscription de vingtcinq francs. Reportez -vous-y.

Ces pages, que je leur consacre, je sais que ce n'est que peu de chose. Je n'ignore pas que pareilles à celles dont parle le poète de Tibur, ces feuilles, à peine mises au jour, vont être le jouet des vents, ludibria vends. N'importe. Je les cite, en m'excusant d'en oublier, mais involontairement. En me relisant^ avant de clore ce chapitre, je me demande comment j'ai pu omettre Théodore Pelloquet, un ancien collaborateur d'Armand Marrast au National ? Hélas ! c'était un homme de 1848 ! Pas très grand, barbu, turbulent, emporté, plus que simplement mis,

parce qu'il n'avait pas de quoi renouveler sa garderobe ; c'aurait été un Pliilopémen de la presse ([ui faisait payer à l'acerbité de sa prose l'écot de son incorrecte toilette. Très ferré sur les arts du dessin, critique un peu à la façon sans gêne de Gustave Planche, il a compté comme juge auprès des peintres et des statuaires. C'est lui qui, le premier, a signalé les beautés de V Angélus et, à cette occasion. Millet lui a adressé une lettre, non de remerciements, mais d'observations des plus intéressantes. Mais il en a été de cet esthète comme de tant d'autres ouvriers du journal : la misère la jeté à bas sur le champ de bataille. En 1870, un peu avant que l'empire tombât, brisé par les sévérités du métier, par l'âge, par l'indigence, par le manque d'organe où exercer son savoir, il a senti sa raison vaciller. Sous le coup de la détresse et de l'apathie, il a quitte Paris sans savoir où il allait et a été retrouvé errant, aux environs de Nice, arrêté par la gendarmerie, qui l'avait pris pour un vagabond, d'abord ; puis, parce qu'il ne parlait pas, pour un malfaiteur. Heureusement, il a fini, peu après^ dans un dépôt de mendicité. Et, toute sa vie, en disciple d'Aristote, il avait prêché le beau, le bon et le vrai !

A la Brasserie, aussi, de temps en temps, on voyait apparaître une manière de moine laïque, un ancien séminariste du Midi, qui passait pour avoir de l'esprit et ((ui n'était doué (jue d'une

forte dose de malignité. Ce n'était autre que le gros Hippolyte Babou, un Zoïle qui avait le parti pris de trouver tout mauvais, moyen de se frotter à tous les mécontents. Pendant près de vingt ans, il a poursuivi Sainte-Beuve de ses attaques, ce qui avait poussé le grand critique à faire un mot : « Tout être créé a son insecte inférieur qui le ronge : j'ai mon Baboù ».

Très souvent, on voyait tout près de ce lombric à forme humaine, un méridional dont les palabres étaient sans fin. Théophile Silvestre aussi était critique d'art. A son arrivée à Paris, en 1848, il s'était posé en démagogue, n'acceptant ni lois ni entraves. L'anarchie pure et simple. Blackboulé dans les élections pour la Législative, il avait entièrement viré de bord et, un jour, en 1855, il obtenait une audience de l'empereur, auquel il se vantait d'avoir donné un salutaire conseil : « Sire, si vous voulez conquérir les âmes, imitez saint Louis; allez rendre la justice au peuple sous le chêne de la forêt de Vincennes ». Il paraît que celui auquel il s'adressait n'avait rien compris à ce qu'il venait de lui dire. Ce bavard avait disparu pendant le siège ; il revint à la paix et il a fini par une mort subite dans la salle à manger de Gambetta, en déjeunant avec le tribun. Un coup de théâtre des plus tragiques, comme on voit.

Gustave Courbet, qui tenait à avoir autour de sa personne une petite chapelle d'admirateurs,

avait, un soir, du fond du Pays Latin, amcnô Charles Baudelaire, un naturel de 1 Ile Saint- Louis. Nous parlons de 1854.

Ce poète nerveux, précieux, dédaigneux, facétieux, n'était pas encore célèbre, puisque les Fleurs du mal n'avaiant pas paru, mais il commençait à se révéler dans son rôle de poseur.

Tel je l'avais vu, du reste, en 1847, au Corsaire-Salon, à l'époque où il se prenait de bec avec le père Le Poitevin Saint-Alme. J'ai à rappeler que ce vieillard, lin observateur comme devait l'être le premier collaborateur de H. de Balzac, me prenant à part, après une de ces logomachies, me disait : « En voilà un qui a des germes de démence dans la tète », et la suite des temps a fait voir qu'il ne se trompait pas. Déjà même il y avait dans la vie de ce pauvre excentrique bien des traits, bien des mots qui eussent confirmé cette sorte d'horoscope. Mais, dans le monde des lettres, pour ce temps-là, du moins, toute marque de déraison était regardait comme une manifestation du génie. Baudelaire était de ceux qui s'écoutent. Il aimait donc à abuser du monologue. Tout donne à supposer qu'il le préparait, avant de sortir, et il était habile à l'assaisonner de bizarreries propres à épater ceux qui rcntouraicnt. Etant presque toujours habillé de noir et très soigneusement rasé de frais, pâle, alï(H"tant de se faire une tête austère, il ne craignait pas de se donner ainsi im air sacer-

dotal. D'où le mot de J. Barbey d'Aurevilly : « Baudelaire a été prêtre ou bien il le sera ». Après tout, il y avait une profonde perspicacité dans cette parole et il existait dans la complexion de l'excentrique une affaire d'atavisme, car il disait lui-même à qui voulait l'entendre : « Je suis le fils d'un prêtre défroqué». Ils croyaient tous que, suivant son habitude, il s'épanchait dans une fumisterie, mais il paraît que c'était la vérité.

Au monde des visiteurs, comptons Hippolyte Castille, une sorte de dandy, mais qui ne manquait pas de talent. Fort élégant, ayant à son service tous les dehors d'un homme du monde, il avait commencé à se faire un nom, de 1845 à 1848, dans Y Esprit public, journal d'opposition libérale dont Charles deLesseps était le rédacteur en chef. Il a publié dans le feuilleton de ce périodique plusieurs romans dont l'un, le Smaggler d'Ambluteuse, a été fort remarqué. Vint le 24 février. Les contes n'étaient plus à la mode. Il adopta alors les principes du mouvement. En devenant l'auxiliaire de Charles Delescluze, il rédigea avec lui la Récolation démocratique et sociale, un papier qui recevait le mot d'ordre de Ledru-Rollin. Ce fut lui qui, lors des élections complémentaires de la Législative, rassemblant les divers chefs des clubs, en forma ce qu'on appelait le Conclave de la République, c'est-à-dire le comité qui indiquait aux électeurs, presque avec injonction, les choix qu'ils avaient à faire.

Il y gagna quelque renommée, et ce fut tout. Jadis, quand il ne s'occupait que de littérature, il avait lié amitié avec M. Mocquart, futur chef du cabinet de l'empereur, et ce fut grâce à cette circonstance qu'il ne fut pas inquiété le lendemain du jour où la République disparut. Les anciens amis lui ont alors reproché de s'être rallié. Le blâme était-il fondé ? J'incline à croire que non. Ce qui avait donné à le croire, c'est qu'après Louis Blanc, mais en meilleur style, il a fait l'histoire de la monarchie de Juillet et de ses hommes, jugeant le tout au point de vue césarien et ne ménageant pas les étrivières au roi des barricades et à ses ministres. Quoique remarquable, l'œuvre a très peu réussi Autre chose. Sous l'empire, quand Eugène de Mirecourt (lisez Jacquot) publia ses fameux petits livres jaunes, il se mit, lui, à faire sur les mêmes sujets de petits livres bleus. Evidemment, (;a valait mieux, mais c'était encore un produit de seconde main et ça n'eut point de succès.

Après les désastres de 1870, il a repris la plume du journaliste et en a tiré d'assez belles inspirations. Je l'ai retrouvé au Voltaire de Jules Laffite, où ses articles, très vifs, bien français, étaient fort goûtés. Mais il vieillissait, s'attristait, se laissant aller au découragement. Son grand ennui a consisté à ne plus revoir le peuple croyant et patriote de 1848. lui se promenant, un soir, avec moi sur les boulevards, il me rappelait

ce bout de sermon d'un curé de village à ses paroisiens : « Mes chers frères, convenez que Jésus- Christ a été bien bête de mourir pour des animaux tels que vous ». Et il appliquait ce trait au peuple de Paris, si versatile, mais spécialement aux ouvriers qui abusent de la grève. Avant lui, P.-J. Proudhon avait dit : « La grève est une orgie dont ils payent les frais » Hippolyte Castille, qui avait fait profession d'être démophile, revenait de cette erreur et en arrivait à croire que l'on ne corrigera jamais ceux d'en bas « Aveugles, disait-il, hélas ! ils ne voient pas tout ce que la bourgeoisie a fait pour eux depuis cent ans! Sont-ils assez ingrats en repoussant le drapeau de 89 qui les a émancipés pour adopter le drapeau rouge qui les reconduira au césarisme ! Sont-ils assez ennemis d'eux-mêmes en se saoulant d'absinthe et de théories absurdes que leurs prêchent quinze ou vingt sycophantes tout pleins de scélératesse et d'ambitions basses.» Il ajoutait que ce qu'il y avait de mieux à faire pour un penseur, c'était de vivre en égoïste, c'est-à-dire en sage, avec des souvenirs et des livres. Le mot de Candide allant cultiver son jardin. A la môme époque, il me montrait sa main droite dont un doigt avait été paralysé par la goutte. Voilà vingt ans, malade et désenchanté, il est allé mourir, à peu près isolé, à Luc-sur-Mer, dans le Calvados. Antonio Watripon, connu par une chanson populaire sur le Pays Latin était un journaliste

de second ordre, venu du Nord. En 1818, il avait fait paraître Y Aimable Faubourien, journal de la Canaille, en rivalité avec le Père Duchéne. Pour second, il avait Alfred Delvau, le futur Junius du Figaro, qui a composé le Dictionnaire de la langue verte {V argot). Au côté des artistes, on voyait Français, un dessinateur de talent et Bonvin, un bon peintre.

Il y avait encore un ouvrier typographe du nom deCli.Gille, fameux, pour avoir composé une belle marche : Via l bataillon d'ia Moselle en sabots. Hélas ! le pauvre garçon s'est pendu, probablement par suite de misère, peu de temps après le suicide de l'auteur de Lo/v/?/, ce quia fait dire à l'un de nous: « Cette mort est une imitation. En se pendant, il a voulu copier Gérard de Nerval. »

Une chose m'a grandement frappé pendant le peu de temps que j'ai eu à passer au milieu de nos buveurs de bière. Je veux parler de l'enfantillage de leur esprit. Pour presque tous, l'absence des études classiques faisait que, ne sachant pas ce que c'est que la métaphysique, ni la psychologie, ni la logique, ils ignoraient comment on analyse et comment on pense. Il eût été, par suite, peu aisé de dire quel était l'état de leur âme. Ils étaient sceptiques, mais plutôt par contagion que par raisonnement. On les entendait prononcer les noms de Stendhal, de Mérimée, de Sainte-Beuve, de Renan, de

Berthelot, de Taine ; mais, si l'on en excepte Joseph Delorme et l'auteur de Colomba, ces noms, c'était tout ce qu'ils savaient. Jamais ils n'avaient mis le nez dans les œuvres de ces audacieux. Se casser la tête à des problèmes de haute philosophie ou à des questions d'exégèse, allons donc ! c'eût été du sanscrit pour eux. La mode du jour, du reste, était de tout donner à l'amusement et à la bagatelle. Même dans la presse d'alors, déjà si puérile, dès qu'il s'agissait de parcourir deux colonnes de prose un peu compactes, les plus résolus renâclaient et demandaient grâce. Un soir, je ne sais plus qui essaya de parler de Littré et de sa manière d'interpréter les problèmes tout nouveaux du Positivisme. Ils firent aussitôt entendre un hourra de protestations, signifiant assez qu'il ne fallait pas revenir à ce genre de plaisanterie. Des littératures étrangères, si riches, ils ne connaissaient que l'étiquette du sac. Shakspeare seul était parvenu jusqu'à eux, mais pour trois drames seulement : Macbeth, Othello et Roméo et Juliette. Aucun d'eux n'avait lu Byron. De Gœthe avaient-ils parcouru Faust en entier ? Peut-être, mais, très certainement, ils n'avaient touché ni à ses romans ni à son théâtre. Il n'y avait pas à leur parler de Machiavel, ni d'Alfiéri, ni de Léopardi. Ils avaient commencé le chef-d'œuvre de l'Arioste et celui de Cervantes, en avouant qu'ils n'étaient pas allés jusqu'au bout. Tous avaient à la bouche

le nom de Rabelais, mais, certainement, si amusant qu'il soit, ils ne l'avaient pas lu en entier. Même remarque, du reste, était à faire pour le grand et noble héritage que nous ont laissé le dix-septième et le dix-huitième siècle. Tout bien vu, ils n'avaient pas d'autre doctrine que la Blague. Un autre point bien curieux à signaler : en général, ainsi que j'ai eu à le faire voir par ces esquisses, ils se sont donnés comme d'ardents zélateurs de la Révolution française. Or l'histoire de ce grand mouvement politique et social aura été aussi lettre close pour ces têtes de liège. A l'exception de ce qui s'est passé dans quelques-unes des journées marquantes, de quelques dates notables, telles que celles de la Prise de la Bastille, du Dix Août, du Neuf Thermidor et du Dix-huit Brumaire, ils ne savaient rien, rien des cent et un drames de tribune et de combat qui se sont produits pendant cette orageuse époque. Qu'est-ce donc, dès lors, en envisageant les choses au point de vue des notions historiques, qu'est-ce donc que la masse de la nation ?

Eh ! que voulez-vous, puisque chez nous, de temps immémorial, on n'aime à lire que des romans ! Et, logiquement, j'ai à rapprocher la constatation de tant d'ignorance de ce que m'avait dit, un jour, Aurélien School : « Le peuple d3 Paris ne sait que le premier couplet de la Marseillaise, et il lésait mal. » A la vérité.

]a musique de Rouget de Lisle suffit pour incendier les poitrines et pour soulever les cœurs.

« Tyr tomba ! » dit en gémissant le tronçon d'un très vieux vers classique. Eh ! mon Dieu, oui, tout tombe. Les empires changent de place, les édifices s'écroulent, les mers se dessèchent. Les dynasties meurent, la gloire humaine s'évanouit en effaçant les noms qu'on grave sur le bronze, a Qu'est-ce aujourd'hui que la tête d'Homère? s'écrie Chateaubriand. Tout au plus un grain de sable. » Voyez donc comme le présent devient vite le passé ! Ce grand Hall dont je viens de crayonner les beaux jours, a été le jouet du temps comme tant d'autres colifichets de l'histoire. Quand le pâle philosophe descend des hauteurs de Montmartre et que, d'un pas incertain, il arrive au numéro 7 de la rue des Martyrs, s'il cherche du regard cette grande salle fumeuse où, durant vingt ans, ont moussé tant de bière et de prosodie, où se sont entrechoqués tant de paradoxes et de chopes, il s'arrête avec stupeur et ne reconnaît plus ni les lieux ni les êtres. Il voit alors qu'il n'a plus qu'à ajouter un chapitre à une célèbre élégie du voyageur Chassebeuf de Volney et à répéter une de ses prosopopées sur les ruines de l'Orient. Eticun pericre ruiiiœ. Les ruines aussi ont disparu. Que voulez- vous ! la Brasserie n'est plus. A sa place se voient des magasins : Galerie des Martyrs pour modes et confections. Par le

fait d'une brusque ironie ou, si vous l'aimez mieux, d'une autre tlièse romantique, cet établissement, jadis si viril, s'est tout à coup émasculé et l'on n'y rencontre plus que de jeunes femmes, des ouvrières se servant de l'aiguille et des ciseaux. L'abeille y succède au buveur. Estce un progrès ou un recul ? Le passant n'y voit et n'y saurait voir qu'une révolution de petit format comme il y en a cent mille autres, chaque jour, dans l'enceinte de Paris, et il poursuit son chemin sans se laisser aller à aucun étonnement. Est-ce que la planète sur laquelle nous rampons est sûre d'un lendemain ? Un savant et aimable astronome, Camille Fhimmarion, m'a dit, un jour : « La Terre n'est pas indispensable à l'harmonie du système planétaire », ce qui porte à sous-entendre qu'elle pourrait être supprimée, un de ces matins. Espérons cependant qu'il n'en sera rien et que, dans l'avenir, nos petit-fils verront à leur tour des poètes buveurs et de joyeux bohèmes.

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MUSICIENS ET CIIAISrTEUJ^S

Paris obéit à un noble travers : il a pour habitude de gâter ses artistes. Pour lui, un grand chanteur devient pour ainsi dire un être surhumain. Adolphe Nourrit, ne l'oublions pas, procédait d'une famille de ténors. Avant qu'il ne se montrât sur la scène de l'Académie royale de musique, on avait eu à entendre son père, lequel fut la coqueluche des dilettanti sur la fin de l'Empire et au commencement de la Restauration. Le premier Nourrit avait été à bon droit fêté par le public. Le jour où le fils, très jeune et merveilleusement doué, se présenta à son tour, il ne pouvait que bénéficier du privilège que confère l'atavisme. « Vive Nourrit II'' du nom ! » disaient les habitués de l'orchestre.

Aussi Adolphe Nourrit n'avait eu qu'à se montrer pour faire naître des transports d'enthousiasme. Il est juste de dire que le nouveau

venu était né pour occuper la première place. Imaginez un cavalier de belle taille, une prestance d'homme du meilleur monde, l'art de porter la toilette avec autant d'élégance que de crànerie. Pour apprendre les belles manières, la façon de marcher, de saluer, de prendre la pose d'un personnage sans all'éterie et sans roideur, il ne lui fallut que bien regarder ce qui se passait dans sa famille. Pour le surplus, la nature lui avait donné une figure souverainement sympathique. La voix, tout à la fois puissante et douce, s'étendant sur les cordes tendres, ne laissait rien à désirer. A tant d'avantages, ajoutez la méthode à hujuelle son père s'était elïorcé de l'assujétir, et vous comprendrez aisément ([u'il se trouvait en lui tout ce qui devait faire un artiste de premier ordre.

Il n'en était pas des gens de théâtre de ce temps-là comme de presque tous ceux de nos jours. Aujourd'hui, un ténor peut sortir de n'importe où, pourvu qu'il ait une bonne voix. Un tel était un ouvrier tonnelier à Rouen ; un autre a commencé par être un garçon marchand de vin, rue Drouot. Vous comprenez bien que je n'aurai pas à m'élever contre l'humilité de ces origines. Ceux qui partent de si bas, pour arriver à figurer sur la première scène lyrique du monde, sont, au bout du compte, des hommes d'élite et il faut les tenir en grande considération. Mais sachons dire aussi la vérité: ceux-là n'ont

eu et ne peuvent avoir qu'une demi-éducation, ou, si vous l'aimez mieux, une initiation incomplète. Du jour où l'on a constaté en eux un filet de voix enchanteresse, on les met en serre chaude; on se hâte de leur donner des maîtres de grammaire, de solfège et de maintien. Ils fréquentent le Conservatoire de musique six mois ou un an tout au plus, et l'on estime que cela suffit pour que le ver de la veille soit transformé en brillant papillon le lendemain. Sans doute il y a réellement une métamorphose, et même ce changement à vue est notable, mais si l'on obtient ainsi des sujets passables, on ne peut avoir pourtant les grandes figures qu'amène sûrement le double mouvement de l'hérédité et de l'éducation première.

Je le répète : Adolphe Nourrit entrait dans la vie active, poussé par ces heureux précédents. Ses parents avaient-ils le projet préconçu de le vouer au théâtre ? Oui, très probablement, mais pourtant, on se promettait bien de ne pas le détourner d'une autre voie, au cas où sa vocation ne serait pas de marcher sur les traces de son père. C'était pour ce motif, tiré d'une vive délicatesse; qu'on lui avait fait faire des études classiques. Après ses humanités faites, il serait libre de choisir ou la médecine, ou le barreau, ou le métier des armes, ou la peinture ou les lettres. Mais le jeune homme s'était vite décidé. Témoin des marques d'admiration que les Athé-

niens de Paris prodiguaient journellement à riiomme excellent auquel il devait la vie, il avait dit à tous les siens :

n Je veux être ce qu'a été mon père. Je serai ténor. »

Quand il fit ses débuts, ce fut comme un enchantement. L'heure, du reste, était des plus propices. Depuis dix ans, le canon, qui avait si longtemps troublé l'air en Europe et si cruellement affligé l'oreille et le cœur des mères, le canon se taisait enfin. La France pansait les blessures que lui avaient faites vingt ans de guerre civile et de guerre étrangère. On refaisait en même temps la race nationale aux trois quarts épuisée par cent batailles ; on relevait nos murs, nos écoles, nos musées. Ce noble pays, régénéré par la paix, retrouvait sa grandeur un moment ébréchée. A Paris, tout était à l'art, à l'étude, au recueillement, aux féconds loisirs qu'apportent avec eux le calme et l'ordre. Tout à coup le rideau de l'Opéra se lève, et trois mille spectateurs des deux sexes, en habits de fête, voient apparaître un jeune homme bien fait de sa personne, un peu hésitant sans doute, un peu troublé, mais qui, peu à peu, se voyant bien accueilli, recouvre une généreuse assurance.

(( Ah ! voilà Nourrit IP du nom ! s'écrient des voix amies, » et la salle entière éclate en applaudissements.

Adolphe Nourrit ne préludait pas seulement

comme im chanteur de grand avenir, toute son attitude, toute sa mimique, son maintien, sa démarche, ses gestes et jusqu'à la science qu'il mettait dans ses costumes faisaient de lui, chose rare ! un grand comédien. D'ordinaire, qui ne le sait? un chanteur ne s'inquiète que des notes qui sortent de ses lèvres. Qu'il joue bien ou mal le personnage à reproduire, ce n'est là que le cadet de ses soucis, mais le nouveau sujet de l'Opéra, ne voulant pas être un artiste à demi comme tant d'autres, avait étudié de façon à répondre à toutes les exigences. Je l'ai vu dans plusieurs de ses rôles De même que tous les autres assistants, j'étais donc placé, sous un double charme : celui que donne une belle voix mise au service d'un comédien irréprochable.

Il n'y a certainement aucune exagération à dire qu'il était devenu Tidole du public Aussi ne lui épargnait-on aucun des signes du contentement. Dès qu'il s'avançait en scène, il était accueilli par une salve de bravos; aussitôt qu'il se mettait à chanter, les applaudissements se taisaient pour faire place à un religieux silence- Venaient ensuite des loges, et aussi du parterre, des bouquets, une pluie de fleurs, et, au moment des grandes solennités, une couronne. La presse tenait registre de cette ivresse, tout à fait française. On exposait le portrait du ténor, à peu près tous les ans, au musée du Louvre. Il n'y avait pas jusqu'à Dantan, le sculpteur, qui, par

un raffinement d'iiommage, ne lui donnât la première place dans son Panthéon des Grotesques.

On le voit, Adolphe Nourrit était bien près d'être regardé par les contemporains comme un demi-dieu. Si hi comparaison vous fait l'effet d'être trop ambitieuse, disons que, pour le moins, il rappelait Vert-Vert bourré de friandises par les Visitandises de Ne vers. Pour lui, la vie n'était qu'un chapelet d'heureux jours. Il touchait à la pleine possession du bonheur, s'il y a du bonheur ici bas. Soit, mais il n'y a rien de durable sur ce globe sublunaire. Avant tout, les mille et un soubresauts, les incessants caprices du sort nous l'apprennent, le succès n'est jamais qu'une chose passagère. Il faudra noter aussi que le dix-neuvième siècle aura été le plus mobile des siècles. Prenez les faits à dater de 1800 jusqu'à l'heure où vous lirez ces lignes; regardez ce qui s'est passé sur le continent et ce qui se passe encore à la présente minute, et vous verrez qu'aucune puissance n'y peut rester debout. La déesse qu'on adorait à Antium court en affoh'>e sur sa roue et ne consent jamais à s'arrêter nulle part.

Adolphe Nourrit, principal interprète des œuvres de Meyerbeer, était arrivé, ainsi que nous l'avons di"t plus haut, au plus haut point de ses triomphes Hélas ! il ne pouvait plus que descendre. L'àgo venait. S'il ne touchait pas encore à la vieillesse, du moins il commen-

çait à n'être plus jeune. Déjà la critique se mettait à reconnaître qu'il n'avait plus la même force dans la voix. Première cause de chagrin pour un artiste qu'on se disposait à moins applaudir. D'autre part, une soudaine rumeur venait jusqu'à la rue Le Peletier, en murmurant une espèce de menace. On disait qu'un jeune ténor, un ancien élève de Choron, doué d'une voix sans pareille, venait de faire le tour de l'Italie en conquérant lyrique; qu'il avait été acclamé à Turin, à Rome, à Florence, àParme, à Naples, à Milan et surtout à Venise et qu'il allait, à la fin du prochain hiver, descendre des Alpes, pour venir se faire entendre à Paris.

Ah ! ce grand Paris, c'est une terre de promission pour les grands cœurs et pour les grands esprits, mais quel sol glissant ! Mon Dieu, il faut bien se résoudre à le reconnaître, sous certains rapports, Paris a la tête d'une grande coquette. Il aime la gloire ; il s'engoue à la vue du talent ; il se passionne pour un sujet qu'il a fait sortir hier de la foule. Toutefois, prenez bien garde : ce dont il rafïolle le plus, c'est du changement. Diderot l'a dit, c'est à Paris, et non dans une bourgade de la banlieue romaine, qu'on aurait dû bâtir le temple de la Fortune. Paris a pris l'habitude de couronner et de découronner les mêmes fronts avec un mouvement de désinvolture qui étonne tout le monde, excepte le sage.

Ce que je raconte là se passait on 183G. Au printemps, quand les voitures à bras, pleines de jacinthes et de violettes, commençaient à embaumer les rues, un gros garçon, d'une carrure assez, peu élégante, descendait des messageries Laffitte et Gaillard. Grosse figure, grands yeux vairons pas trop spirituels, épaules épaisses ; cétait Gilbert Duprez, le ténor promis. Il était encore jeune. Fort applaudi sur toute la surface de la botte italique, il se présentait, avec un mince bagage, mais avec une forte dose d'assurance. Il demanda une audition à l'Académie royale de musique et l'obtint. L'air de bravoure qu'il avait à chanter lui avait été désigné : c'était un morceau de Guillaume Tell. Il ouvrit une bouche large comme un four, fit sortir de ses poumons de bronze des notes telles qu'il n'y avait pas à méconnaître la ricbesse de son organisation.

(( Il aune mine de diamants dans le gosier », dit l'un de ses auditeurs ou, si vous voulez, l'un de ses juges.

On engagea sans retard le nouvel arrivé et en lui donnant les principaux rôles du répertoire, les rôles d'Adolphe Nourrit. N'avez-vous pas deviné que, pour le demi-dieu d'hier, c'était un abandon cruel, quelque chose comme le signal d'une prochaine défaite ? — L'abandon ! La défaite ! Le découronnement ! Attendez huit jours et cette situation pénible va s'accentuer. — Autre point à bien dire : Gilbert Duprez, quoi-

qu'étant d'une allure peu mondaine, avait déjà ses preneurs dans le gratin d'alors. Entre autres coins de Paris où l'on travaillait à le mettre en évidence, on citait le salon d'une Muse fameuse ; salon alors situé rue Saint-Georges, dans les parages de l'Opéra. M™*' Emile de Girardin, en effet, avait pris sous sa protection le nouveau chanteur. C'était déjà quelque chose que le patronage d'une des plus belles femmes de la ville, doublée d'un écrivain qui, à cette époque, s'était transformée en vicomte de la chronique et émerveillait le beau monde par l'étalage de son esprit. Ajoutez-y comme appoint le journal que dirigeait son mari, la Presse, et ses puissants collaborateurs : H. de Balzac, 3*Iéry, Théophile Gautier, Léon Gozlan, etc., etc., toute une escouade en possession de la faveur publique.

Naturellement la foule suivaitce mouvement. Qui ne sait que la foule suit toujours ? Adolphe Nourrit contemplait ce spectacle en baissant l'oreille. « Comment ! ce sont les mêmes qui m'ont tant applaudi, tant couvert de fleurs, tant traité en enfant gâté ! » Il avait l'air de ne rien comprendre à ce jeu qui rappelait si bien ce que Plutarque nous raconte touchant l'ingratitude des républiques. Quand il lisait un journal il voyait le papier saluer, avec fanfare, l'arrivée de son rival. Ces revirements si peu attendus ne pouvaient que faire une profonde blessure au cœur d'un artiste si nerveux Jules Janin, avec

qui je parlais^de cet incident, un jour, dans son chalet de Passy, répondait :

— Eh! dame, les Parisiens ont traité le grand ténor comme ils traitent les rois.

Toujours est-il que, prenant la posture d'un vaincu, Adolphe Nourrit se disait qu'il n'y avait déjà plus pour lui place à Paris ; mais que faire? Il ne pouvait s'arrêter à la pensée de quitter la- France. Il fallait pourtant partir. Mais où ? Il hésitait. Il marchandait avec le désir qu'il avait de s'éloigner. M™° la comtesse Dascli a raconté dans une lettre comment il n'osait mettre son projet d'exil à exécution.

« Quelques jours avant son départ pour l'Italie, dit-elle, je me rencontrai avec Adolphe Nourrit dans une maison amie. Nous étions cinq ou six seulement. Il nous chanta tout ce que nous lui demandâmes. Meyerbeer tenait le piano. A la prière du maître du logis, avant de nous séparer, il consentit à accompagner VAdieii de Schubert, une élégie que tout le monde connaît. Je n'ai jamais rien entendu de plus touchant. Nous ne pouvions retenir nos larmes. A la hn, l'artiste sublime éclata lui-même en sanglots. Il songeait à son exil de demain.

« J'en mourrai ! répétait-il. »

Effectivement il devait en mourir. Quelques jours après les premiers triomphes de Dupro/, il s'eml)ar(fna à Marseille pour Civitta-Veci-hia. Il se rendit à Naples. 11 \ luiait d'y créer à San Carlo

le Polyeucte de Donizetti. Un soir, peu après le lever du rideau, on entendit un coup de sifflet. Qui était-ce? Un idiot? Un méchant? Une vipère ayant la forme humaine ? C'était la première fois qu'il avait subi un tel outrage. Déjà lesidées de suicide, pourtant peu en harmonie avec ses pensées religieuses, hantaient cette pauvre âme. Après l'insulte, la tête lui tourna tout à fait. Il crut son talent perdu, sa renommée morte, son avenir ruiné. Alorsles afïres dudésespoir s'emparèrent de lui et ne le lâchèrent plus. En rentrant chez lui, il se jeta par la fenêtre sur le pavé, où il se brisa le crâne.

Il était mort.

La surveille, il avait fait des vers qid étaient l'écho de son amer découragement. Il s'adresse à Dieu :

Si tu m'as fait à ton image, O toi, l'arbitre de mon sort, Donne-moi le courage, Ou donne-moi la mort !

Sa veuve a ramené pieusement ses restes à Paris.

Il y a quinze ans, on célébrait, tout à la fois à Paris et à Londres, le centenaire de Rossini. C'a été une série de belles fêtes. Cependant comme nous sommes dans un temps étrange, où les choses ne font que passer avec la rapidité de l'éclair, dès le lendemain, à Rome et à Paris,

l'oubli jetait son voile sur ces solennités presque funéraires, et l'on allait à quelque autre coup de théâtre. Que voulez-vous? un grand musicien, un Orphée qui a animé et charmé les deux mondes pendant un demi-siècle, ce n'est déjà plus un oiseau rare. Nous avons des provisions de grands hommes. Le budget aidant, nous sommes toujours à même d'élever une douzaine de ces Linus à la brochette, dans les classes du Conservatoire, rue Bergère. Ainsi passons. Passons vite. Qu'il ne soit donc plus question de Rossini. Nous arriverons, du reste, très prochainement au centenaire de Meyerbeer,

Cet autre nom, naguère si retentissant, si à la mode, n'est pas encore tout à fait relégué dans le bric-à-brac de l'histoire. Peu s'en faut pourtant, puisque Gounod et Richard Wagner prennent, de jour en jour, de l'avance sur son répertoire. Ces quatre syllabes tudesques n'ont donc pas cessé de dire quelque chose aux oreilles de nos dilettanti. Sera-ce pour bien longtemps? Sera-ce pour un an ou deux? Faisons bonne mesure. Disons que cette gloire musicale surnagera encore dix ans et qu'elle cédera ensuite la place à un sujet plus jeune ; et, après tout, ce sera juste, peut-être, puisqu'il faut que toute génération qui arrive ait son tour.

A la bonne heure, mais voilà soixante-quinze ans, Meyerbeer appai^aissait tout à coup, au lendemain de la Révolution do Juillet, la plus

littéraire et la plus pure des révolutions. Si vous saviez quelle ivresse faisaient naître les œuvres de ce nouveau venu ! L'avènement de cet étranger coïncidait, d'ailleurs, avec la haute poussée du Romantisme. La musique a mûri en même temps que la prosodie. On voit que c'était un des côtés de ce qu'on appelait alors : « la révolution dans l'art ». Le jour où, pour la première fois, on joua Robert le Diable avec sa tempête de cuivre, Paris, dépaysé, se demanda ce que voulait dire uîie telle nouveauté. Notre salle de l'Opéra, la veille encore si calme, ne pouvait que prendre cette témérité tout de travers. Parmi les générations d'alors, il se trouvait de vieux amateurs qui avaient applaudi la Vestale de Spontini. Ceux qui étaient plus jeunes de dix ans fredonnaient encore des tronçons de Guillaume Tell, le chef-d'œuvre du a Cygne de Pesaro ». Les fanatiques du genre, les enragés en fait de lyrisme, étaient religieusement leurs chapeaux, en racontant comment ils avaient entendu aux Bouffes le Don Juan du divin Mozart. En ces temps-là, l'habitué de l'orchestre avait un culte : la mélodie, raison pour laquelle il mettait au-dessus de tout la douceur des accords. Or Meyerbeer rompait cette méthode. Avec le rôle de Bertram, avec le chœur des Démons, c'en était fait de cette mièvrerie. Désormais les saxophones, le tam-tam, les cymbales rempliraient l'oreille de bruits tartaréens. Quiconque

tenait à la mansuétude levait dès lors avec ctTroi les bras aux frises du plafond. Armand Marrast, Louis Desnoyers et Stendhal n'avaient point la force de se contenir. — « Musique de sauvages ! » s'écriaient-ils tout consternés. — « Poésie de sauvages ! Voilà décidément les Barbares », ajoutèrent les classiques du Théâtre-Français en trouvant une parenté à ces notes tonitruantes avec la prose d'Antoni/ et avec les vers de Marion Delorine.

Çà et là, vous le voyez, il se formait pour ainsi dire une opposition contre le juif arrivé de Berlin pour nous déchirer le tympan : « Ces bacchanales ne dureront pas », disaient les modérés. Le marquis Aguado, le gros banquier, pressait Rossini de se remettre à l'œuvre, afin de réagir, mais en vain. Aussi les partisans de la mélodie comparaient-ils l'inaction de l'Italien au silence de Sieyès. L'auteur de Giullaumc Tell se taisant, c'(Hait une calamité publicjue. Quand ses admirateurs cherchaient à l'aiguillonner par des reproches sur sa paresse, il leur répondait sur un ton narquois, son ton habituel :

(( Plus tard ! plus tard ! disait-il en vrai pincesans-rire. Je me remettrai au travail lorsque les juifs auront (ini leur sabbat. »

De tout cela il résultait que Meyerbeer avait bataille gagnée ; Robert le Diable fut son triomphe, (t II a été classi(|ue ; le voilà « romantique », écrivait le père Fétis, dans la Revue

musicale. Un mot de critique est souvent un grain de sel qui assaisonne agréablement le succès. A très peu de temps de cette victoire, le compositeur en remporta une autre sur le même théâtre et avec un égal accompagnement de bravos. Les Huguenots devaient avoir une aussi brillante fortune que leur aîné. On les joua avec l'élite de la troupe ; on les joua sur toutes les scènes de l'Europe ; on les jouera tant que nous ne serons pas devenus des Tartares-Mandchoux. Adolphe Nourrit était alors dans la plénitude de son talent ; il chantait Raoul. Le vasseur jouait Marcel; Serda, Saint-Brice; Massol, Nevers. La Chanson des Huguenots, un air de bravoure, était dite par Vartel avec une superbe crânerie. Une chanteuse des plus prisées, ^SI'"*^ Dorus-Gras, faisait la reine Marguerite ; la merveilleuse Cornélie Falcon, si belle, si bien en voix, poétisait le rôle de Valentine. Se rappelle-t-on encore j^jiie Flécheux ? Pour le moment, c'était une pauvre petite cantatrice à qui l'on avait confié l'emploi du page. Elle est morte fort jeune et il y a soixante ans de cela. Page ! ses jambes bien tournées formaient son droit principal à ce travestissement; elles étaient, sans contredit, charmantes. Et il n'en fallait pas plus pour que les lorgnettes de tous les vieillards se tournassent sur elle, lorsque le page apparaissait. Peut-être M^^^ Javureck, chef d'emploi de cette spécialité, la même qui s'était montrée avec avantage dans

le Comte Ory et (|ui chantait .^e comme une Napolitaine, a-t-elle aussi tenu ce rôle, mais, en ce cas, ce n'était plus que comme doublure. M''° Fléclieux était fortement maintenue dans sa position par Albéric Second, alors rédacteur du Charivari.

En 1832, Paris était très friand de ballets. Dans cet opéra, tout imprégné de passions religieuses, puisque la fable était tirée de la Saint- Barthélémy, on avait mis de la danse à profusion. Les stalles d'orchestre et la Loge infernale, les lions, disaient : « Ce drame doit être mitigé par une bonne sauterie. Voyons donc le ballet ! » Cette f«)is, par extraordinaire, le docteur Louis Véron, le directeur, s'était échappé dans un acte d'avarice, car il n'avait exhibé ni les premiers sujets, ni Marie Taglioni, ni les autres. Néanmoins, dans le tableau des Baigneuses, deux jeunes femmes parvinrent à se faire remarquer. Qui se rappelle aujourd'hui M'^''* Maria et LegaHois ?

Cette dernière, pourtant, figurait déjà dans l'histoire à plus d'un titre, l^tant assez belle personne, lorgnée, applaudie, aimée du public, on la mettait en vedette sur l'afliche. En 1830, à l'époque où Hussein, le dey d'Alger, était venu habiter Paris, les féeries do l'Académie royale de musique avaient produit le ])lus grand elïet sur ce Turc détrôné, h^t justement M"^' Legallo'is était celle des danseuses (ju'il avait le plus

remarquée. « Je lui enverrai demain ma pipe en signe d'hommage )), avait dit le Barbaresque. Une pipe orientale entourée de pierreries ! L'at-il envoyée ? On n'a jamais su, au juste. Mais l'artiste avait eu bien d'autres succès. Tout récemment, par suite d'un drame d'une allure toute parisienne, elle avait acquis une funèbre célébrité, fondée sur un surnom ironique. Les charmantes petites camarades du foyer l'appelaient : la Religion.

Une belle danseuse répondant à ce nom-là, qu'est-ce que c'est que ça voulait dire? Eh ! mon Dieu, cela venait en ligne directe d'une fredaine d'amour. A la fin d'un petit souper chez elle, avec fraises au Champagne, le maréchal de L..., mourait, foudroyé par l'apoplexie. Un haut dignitaire, un maréchal de France, bon royaliste, finissant d'une manière si profane, ça ne se pouvait, ou, du moins, il y avait lieu de masquer la chose. Le lendemain, afin de couper court aux racontars, la Quotidienne, feuille bien pensante, se mit à dire que le vieux guerrier venait de s'éteindre dans les bras de la Religion. Par malheur, on sut la vérité vraie en ville et surtout à l'Opéra, alors pavé de tant de mauvaises langues. Vous devinez à quels jeux de mots le récit de la feuille cléricale avait donné lieu et pour quel motif M"® Legallois se nommait la Religion. J'ajoute qu'elle resta toujours parée de ce sobriquet. Partout où elle allait, en la vovant, on se racon-

tait les suites du petit souper au Champagne. Etrange oraison funèbre pour un ancien manieur de sabre qui avait pris part à toutes les batailles de la République et de l'Empire! Oui, mais que voulez-vous? tout arrive, comme l'a si bien dit Talleyrand, le célèbre défroqué.

A propos des Huguenots, on racontait que la répétition générale avait été marquée de plusieurs incidents dignes d'être notés. Toute cette grande action lyrique étant un tableau de notre histoire, les effets en devenaient pour ainsi dire doubles. Meyerbeer, présent, était assis à côté de l'illustre Hubeneck, lequel tenait le bâton du commandement. A plusieurs reprises, l'orchestre, dont le devoir était d'être impassible, eut des enthousiasmes qui se traduisirent par des cris et des trépignements. Un moment, il fut question de s'arrêter pour porter le compositeur en triomphe ; Meyerbeer s'en montra ému jusqu'aux larmes. Ainsi les zélés applaudissaient même les défauts de l'œuvre.

« Rossini est fini ! Rossini n'est plus qu'une vieille pomme cuite ! » s'écria une petite flûte pendant la bagarre.

Au quatrième acte, il y a, vous le savez, une scène bien faite pour donner la chair de poule. Il s'agit de la bénédiction des poignards, frénésie essentiellement catholique. A ce spectacle, Méry, le poète marseillais, se levant de sa stalle, disait tout haut : « Je m'en vais. Ça me donne la

fièvre. J'ai besoin d'air. » A ce même moment du drame, la passion, — ceux d'aujourd'liui diraient : le chien qu'il rj a là-dedans, — fit monter les musiciens sur leurs chaises. Tous se tournaient vers le maitre, s'arrêtant de jouer de leurs instruments pour applaudir avec des transports inouïs.

« Eh bien, oui, c'est du Romantisme, cela! s'écriait Gérard de Nerval. Êtes-vous contentes, perruques de l'Institut?»

Les perruques du quai Conti ne sonnaient mot. Elles s'enfuyaient par les couloirs, scandalisées et épouvantées.

Attendez ! Cet acte devait être marqué par quelque chose de plus téméraire encore. Tous ceux qui ont vu jouer les Huguenots ne peuvent avoir oublié le duo d'amour, formant un air de bravoure pour deux voix. Jamais ce superbe morceau ne fut chanté comme il l'a été à cette première soirée. Les deux artistes paraissaient êtreélectrisés. A la fin du couplet, lorsque Raoul, trop ému, s'échappe et que Valentine doit tomber évanouie, Mi'*' Falcon resta étendue par terre, vaincue par son émotion. Alors Adolphe Nourrit, c'est-a-dire Raoul, accourut du fond des coulisses pour la relever. Après l'avoir soulevée dans ses bras, il la porta sur un canapé, à gauche, et, lui prenant la tête à deux mains, il couvrit son front et ses joues de baisers. En même temps, toute la salle, retenant son souffle, con-

tciïiplait ce spectacle si nouveau et que nul artiste ne s'était jamais permis. Ils pleuraient, tous deux, l'actrice et le grand chanteur. Hâtonsnous de le dire : rien de plus chaste, rien de plus éthéré que ces eml)nissements et, dans ce public d'élite, personne ne conçut même l'ombre d'une mauvaise pensée. La foule était dans l'extase. — Verrait on rien de pareil de nos jours ?

Ceux qui racontent à demi-voix les choses qui ne devraient jamais être dites, ceux qui s'amusent à forger les petits romans d'alcôve, ceux-là altirmaient que Raoul n'aimait point seulement Valentine d'une manière fictive, mais qu'il soupirait très réellement pour cette belle tète de jeune femme, tout auréolée de gloire. Est-ce vrai? Une telle tendresse se concevait; elle a existé, peut-être; néanmoins, on peut afhrmer ». que le grand ténor ne regardait la cantatrice qu'avec pureté et que comme une sorte de Rosa mi/stica.

Adolplie Nourrit, en eflet, était une manière d'ascète et un homme de théâtre tout à fait à part. Il avait l'âme religieuse. Au lendemain de la Révolution de 1830, quoiqu'il ne se mêlât pas à la querelle des partis, brûlé tout â coup par le feu des idées nouvelles, il n'avait pu se défendre de prendre part au mouvement libéral, en arborant, l'un des premiers, les trois couleurs. On l'a vu aussi, toute une semaine, chanter la Marseillaise en costume de pêcheur napolitain,

pendant les entractes de la Muette de Povtici, l'opéra d'Auber. C'est Frédéric Soulié, un combattant des Trois Jours, un enthousiaste d'alors, qui raconte le fait pour bien faire voir combien l'illustre chaateur était porté à l'enthousiasme. Mais l'artiste était aussi l'homme de la famille.

Tous les soirs, en rentrant chez lui, il appelait ses enfants et les suspendait à son cou, comme le laboureur de Virgile, dans les Géorgiques. a Je ne vis que pour vous et pour « l'art », leur disait-il. Catholique pratiquant, sans bigoterie, il avait des idées religieuses bien arrêtées et cette doctrine lui imposait des mœurs austères, bien rares à l'Opéra, il faut en convenir. Tout à l'heure, j'ai rappelé que les indiscrets voulaient voir dans les baisers donnés à Cornélie Falcon autre chose qu'une ferveur désintéressée. D'autres, par bonheur, opposaient à ce dire une réplique qui est à retenir.

(( Il aime la Falcon parce qu'elle est son élève, disaient-ils. Il l'embrasse en public parce qu'elle vient d'être l'interprète admirable d'un chef-d'œuvre qu'ils ont étudié ensemble et dont sa grande âme, à lui-même, est pénétrée. Voilà tout. ))

Ces autres comprenaient Adolphe Nourrit. Un noble et chevaleresque artiste, encore une fois, mais trop impressionnable. Hélas ! le chagrin, la névrose de l'art et un coup de sifflet sacrilège devaient le tuer !

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