PIER-ANGELO FIORENTINO
Vers les dernières années du règne de Louis- Philippe, il s'était fait quelque bruit d'une aventure qui venait de se passer à Naples, au théâtre royal de San-Carlo. Ce soir-là, on y jouait // Matrimonio se(ji-cto, le chef-d'œuvre de Cimarosa. Le rideau était levé. Un journaliste, encore sans nom, ayant eu une querelle avec un rival ou un acteur, je ne sais pas au juste lequel, avait dégainé une ca-nne à épée et blessé assez grièvement son adversaire. On peut bien penser qu'une telle collision en un tel lieu et à une telle heure ne pouvait manquer de faire naître un grand scandale. Toutes les dames présentes portaient la main à leur flacon d'éther. Plusieurs des plus impressionnables s'étaient évanouies. A vingt-cinq ans de là, Gilbert Duprez, l'illustre
ténor, auprès duquel je me trouvais assis au Caveau, chez Corraza, me raconta l'événement qui ava-it été pour lui un contre-temps fâcheux, parce qu'il était en scène et chantait une cavatine à l'heure psychologique de cet incident. Il dut rentrer dans la coulisse pendant dix minutes, tant le spectacle avait été troublé. Quant au héros de l'egclandre, se voyant visé par la police, poursuivi par les sbires, en état d'être envoyé sans retard au Château de l'Œuf, il s'était sauvé à toutes jambes, avait gagné le port et là, grâce au secours prêté par des amis, s'était jeté sur un bâtiment en partance pour la France. Le lendemain, il couchait à Marseille en toute liberté.
Ce fugitif n'était autre que Pier-Angelo Fiorentino. Chose bien curieuse que les caprices de la destinée ! Pour le quart d'heure, il n'y avait en lui qu'un inconnu. Sous peu de jours, lorsque, recueilli par l'hospitalité française, il serait adopté par Paris, il prendrait rang parmi les hommes en vue et ne tarderait pas à être regardé comme un des critiques les plus considérables du temps.
En se faufilant ainsi chez nous, le nouveau venu jouait. pourtant gros jeu, puiscju'il n'y entrait qu'en contrebande. Ne serait-il pas extradé? Un œil de lynx ne i'aurait-il pas suivi, même sur les flots amers? Puisqu'il y avait du sang dans son affaire, puisqu'il était en passe d'être taxé de tentative de meurtre en un lieu public,
au théâtre du roi, il se savait <Hro sous le coup d'une accusation capitale et, par suite, en état d'être arrêté en route. « Au nom du roi, stoppez ! )) De là, lui venait un trouble difficile à dissimuler Est-ce qu'on ne lisait pas couramment sur son visage la crainte d'être appréhendé au corps ? Par bonheur, aucune dépêche n'était partie du port, en sorte qu'il pouvait se confondre dans la foule des touristes qui venaient de visiter l'Italie. En avançant, en entrant en ville, il n'avait pas vu de gendarme courant à ses trousses et personne ne lui avait dit : « Qui estu? D'où viens-tu? Où sont tes papiers? » Il mit donc le pied sur le sol français sans être inquiété. Après son algarade, il n'y avait plus qu'un ennui, mais un ennui assez amer : c'était de voir qu'il logeait le diable au fond de sa bourse, ou plutôt qu'il n'avait pas de bourse du tout. Cependant comme il était en habit de soirée, qu'il .^ avait des manières et la langue bien pendue, il eut aisément crédit dans un hôtel, un court délai qui le mit à même d'écrire à Naples et d'en faire venir un peu d'argent. Ce fut, en effet, ce qui arriva.
En passant, voyez, je vous prie, par quels détours s'y prend la Fortune quand elle veut sourire à l'un de ses favoris. Ce trouble-fête a pu s'attribuer hautement le bénéfice de l'axiome anti(iue : FcUj- culpù. Certes, oui, il allait être heureux par sa faute. S'il n'tnlt pas fait un mau-
vais coup, peut-être un crime; s'il n'eût pas eu à se sauver de la justice ; s'il fût resté à Naples, séjour d'enchantement, mais dénué de '^essources pour qui veut vivre de sa plume, il eût végété, 'toute sa vie, sans salaire et sans renommée comme tous les écrivains italiens de son époque. Or, à une heure où sa tête semblait être promise au bourreau, un geste de la folle déesse que ses ancêtres adoraient à Antium l'accueillit en chemin et fit de lui un des journalistes les plus fêtés de l'Europe.
Il était encore jeune : vingt-cinq ans, au plus. De haute taille, bien découplé, assez élégant. Sans être celle d'un bellâtre, sa figure était correcte et n'avait rien de déplaisant. La seule difformité qu'on y vit, c'étaient de grosses lèvres, trop charnues, trop rouges, de celles dont on dit qu'elles sont en rebord de pot de chambre et comparables à celles de la race chamique. Mais les moustaches et la barbe très fournies cachaient ce défaut, si c'en était un. Quant au front, il était vaste, intelligent, sans rides. Les yeux bruns, grands ouverts, une chevelure abondante, une voix bien timbrée, docile au point de pouvoir prendre ad libitum plusieurs tons, tel était le nouveau personnage. Il n'était encore rien. Ayez un peu de patience et vous verrez bientôt en lui un acteur inattendu auquel le sort confiera un rôle marquant dans la comédie sociale du dix-neuvième siècle.
Qui ne sait que notre cher Paris est la plus humaine des villes ? On y aime grandement l'étranger II se peut que cette sympathie tire sa source moins d'un principe de philanthropie que de l'attrait de la curiosité. Peut-être aussi l'amour du changement y est-il pour quelque chose, car, en tout, enfants de Lutèce que nous somnaes, nous obéissons aux ressorts d'une constante mobilité, mais il n'y a pas à le nier, nous faisons bien plus fête à l'étranger qu'au compatriote. La rapide réussite de ce Napolitain serait un des mille et un cas qui mettraient cette vérité en relief.
. De Marseille où, s'il eût voulu s'y fixer, il n'aurait pu faire qu'un portefaix ou tout autre manœuvre du port, il tomba, pauvre et isolé, sur le pavé de la capitale et, au premier jour, il se dit tout bas : « Séjour des dieux mortels, sous peu tu seras à moi : je te couquerrerai, j'en réponds ! ))
On va voir comment il s'est tenu parole.
Dès les premiers jours, il se révéla en habile homme. En arrivant dans nos murs, il n'avait en guise de viaticjue qu'un mince subside, péniblement envoyé par sa famille (jui n'était pas riche. Il eut l'art de l'économiser en héros. Comme il avait le flair d'un chien de chasse^ il comprit sans retard qu'en ce pays-ci, l'essentiel est d'être bien vêtu. C'était ce qu'il, avait pu apprendre, jadis, (piantl il étudiait lo français,
en lisant UQe pièce du vieux Panard, parlant de la grande ville :
Où l'on voit des commis
Mis Comme des princes.
Qui, jadis, sont venus
Nus De leurs provinces.
Un de ses amis, un réfugié deCatane, le mena chez son tailleur, lequel, en l'entendant parler le français très correctement, n'hésita pas un instant à l'habillera neuf des pieds à la tête, devinant bien qu'il paierait sa note, un jour ou l'autre. N'avoir pas l'air d'un pauvre diable, c'était le premier point à gagner : les autres viendraient à la suite.
Mais quel birbone le sort nous avait envoyé ! Il était preste en tout. A force de démarches, de lettres de recommandation, de coups de chapeau, de compliments en paroles-, de jolis mensonges par écrit, de promesses, de madrigaux aux femmes, de pourboires aux domestiques, il n'y avait plus à soupçonner en lui un congénère des lazzaroni : c'était un natif des grands boulevards.
J'avais eu à l'entrevoir peu après ses débuts, à l'époque où, sentant toujours son terroir, il se produisait encore sous l'enveloppe des originaires des Abruzzes. Un beau jour, transfiguré,
ce transalpin nous apparaissait en petit maître, en ce qu'on appellerait aujourd'hui ungommeux. Frisé au petit fer, coiffé à la dernière mode, cravaté, ganté, chaussé d'une manière irréprochable, il eût fait envie à un jeune premier du Gymnase. A sa droite, il avait donné le mouvement d'un geste vainqueur. Un de ses premiers soins avait été de laisser pousser ses moustaches afin de dissimuler l'incorrection de ses lèvres, décidément trop grosses. Certes, il était désormais très présentable. Je dois ajouter qu'ayant rapidement compris en quoi consistait le jargon en usage chez les gens de lettres, il avait tout ce qu'il fallait pour marcher de pair avec les plus huppés de l'espèce.
Pour tout dire, son avancement a été mérité. Il avait du talent et même beaucoup. Il avait surtout de l'esprit. Il en avait du meilleur, à volonté et à forte dose. A quinze ans de là, un petit bossu, bien connu au Palais de justice, M^ Henri Cauvain, son avocat, ayant à plaider pour lui, agrémentait sa défense d'une remarque des plus flatteuses. Sans craindre d'être démenti, il disait aux magistrats qu'après Hamilton, l'Anglais de qualité qui a si divinement composé les Mémoires de Gramont, Fiorentino était l'étranger le plus habile à écrire le français, et c'était vrai. Rien de plus clair, rien de plus rapide ni de plus persuasif que la prose qui découlait de sa plume. Un jour que je lui demandais lesquels
de nos auteurs il avait plus spécialement étudiés :
« Par curiosité, me disait-il, je les ai tous parcourus, mais il en est deux auxquels j'ai voué un culte. Ce sont Pascal et Voltaire. Ah ! Voltaire surtout, reprenait-il : j'ai appris Candide par cœur.
Ce propos, il le tenait à la même heure où Lamartine imprimait ce grand mot : « Voltaire est la médaille de la France ».
Je viens de noter qu'il n'avait pas mis grand temps à arriver, s'il est vrai qu'on arrive jamais en littérature. Le pauvre Gérard de Nerval disait : a Mon cher, depuis vingt-cinq ans, je débute tous les jours )), Pour notre Italien, il ne faudrait pas inférer de la rapidité de ses succès qu'il n'ait point eu à traverser l'épreuve si rebutante du noviciat. Dans les grandes écoles militaires, à Polytechnique et à Saint-Cyr, les futurs généraux passent par la brimade. Poètes, historiens, critiques, romanciers, que de couleuvres n'ont pas à avaler, sans les mâcher, les grands hommes de l'avenir ! Comme tous les autres il a donc eu à apprendre ce que c'est que la' vache enragée. Pendant huit mois, pendant un an même, logé à l'hôtellerie du hasard, il n'avait eu ni la mise élégante, ni la botte vernie, ni le chocolat du matin, ni le bifteck du soir. Pour se trouver des débouchés, que de courses vaines et de rebuffades ! Bravant, à pied et mal
vêtu, la pluie, le soleil, les brouillards, la neige, lui, né sous le plus doux ciel du monde, il a cent fois arpenté ces quartiers d'une boue gluante où tant de dupes de la gloire littéraire se sont produits en Tantales attristés. Mais il connaissait l'histoire de son pays et celle du nôtre. Avant lui, les deux plus grands poètes de la terre italienne, en exil chez nous, avaient passé par les plus rudes angoisses. Il revoyait par la pensée Dante sans pain, rue du Fourre, et Le Tasse sans feu, dans une mansarde de la rue des Maçons-Sorbonne. Ces hommes de génie lui ont alors appris à souffrir et il a pu aussi méditersur ce mot d'un enfant du peuple, d'un soldat de la Révolution, qui disait à un de ses amis, émerveillé de sa grandeur : « Simple sergent aux gardes, j'ai été sabré, fusillé et canonné trois cents fois avant de devenir maréchal de France et duc de Dantzig ! » Notre apprenti grand homme sut donc être patient et pratiquer l'endurance. Il était de ceux qui rebondissent sur l'obstacle. Pendant un an et même plus, il tint bon et, à la fin, il eut la chance de trouver deux protecteurs. L'un était Emile de Girardin, le rédacteur en chef do la Presse ; l'autre, M. Béthune, l'imprimeur de ce journal, deux parvenus du travail.
A la Presse, Fiorentino fit cinq ou six feuilletons, pas plus. Ce n'est que peu de chose, mais c'était un stage, un coup d'essai, mais un stage ayant assez d'éclat pour nieltre un im-onnu en
évidence. Dans le métier des lettres, ce qui importe, avant tout, pour un nouveau venu, c'est de se faire admettre par ceux de la profession. Tant qu'on n'a pas été agréé parce public spécial, très renfermé, très dédaigneux même presque aristocratique, on n'est rien ; on ne compte pas. Heureusement pour lui, un ancien le styla à cet égard et lui dit : « Allez de l'avant. Noircissez du papier n'importe où. Signez ! Signez ! signez même des riens , même des bêtises ! » Admis à la Presse, dans la zone du feuilleton, il se mit à faire des esquisses de mœurs, autrement dit à passer sur le Chemin des Ecoliers.
Ce genre, qui ne vieillit pas, est celui de La Bruyère, de Sterne et des Ermites du temps du premier empire; seulement il demande, de vingtcinq ans en vingt-cinq ans, à être rajeuni par la mode. Le débutant avait compris ça et il s'étudiait à rendre ses Etudes piquantes, mais il y réussissait trop. Le malheur voulait effectivement qu'il s'y cognât à une toute-puissante rivalité. On était alors au plus beau temps des chevauchées faites par le comte Charles de Launay, (jS/[me EiYiiie de Girardin). Empiéter sur les platesbandes de la dixième Muse, en conscience, cela se pouvait-il ?
« Mon cher monsieur, dit le directeur du journal au jeune ouvrier, ce n'est pas mal ce que vous nous donnez ; c'est même parfois très bien, mais comme ça fait double emploi avec nos chro-
— 'SVi —
niques, j'ai le regret d'avoir à vous donner congé.
Fiorentino fut donc remercié.
Où aller? Que faire ? Que devenir ? A la première minute, il ressemblait à un cavalier qui vient de tomber de cheval, mais il se redressa vite. En réalité, ce congé n'était qu'une heureuse déconvenue et celui qu'on renvoyait jouait à qui perd gagne. Ces feuilletons faits pour amuser le tapis, il aurait pu en faire mille. En aurait-il été plus avancé? Ce n'étaient évidemment que des bulles de savon aussitôt évanouies que formées. Vous connaissez le propos de l'enfant qui refuse d'apprendre l'alphabet : « Pourquoi ça? lui dit le maître. — Parce que je n'aurai pas plus tôt dit A que vous me ferez dire B, et quand j'aurai dit B, il me faudra dire C, et ça n'en finira plus jusqu'à Z ». C'est justement l'histoire de ceux qui font l'article de fantaisie. Ça n'en finit jamais. On en fait pendant vingt ans, pendant trente ans et, un triste matin, en se réveillant, on voit que c'est comme si l'on n'avait rien fait du tout.
J"ai dit qu'un des deux protecteurs était ]\I. Béthunc. Cet imprimeur faisait aussi de la librairie. Fiorentino alla lui proposer de faire une grande chose.
— Quoi donc? demanda le bonhomme.
— Je demande à traduire pour vous la Divine Comédie.
L'offre fut acceptée, non du premier coup, mais après réflexion. Comprenez bien que l'entreprise était assez téméraire et paraissait être de celles qui entraînent après elle une infaillible perte de capitaux. Les hésitations de l'éditeur étaient donc bien concevables, mais, après tout, on pouvait espérer un résultat contraire. De l'aveu des chercheurs, c'était la première fois que la prodigieuse épopée de Dante allait être traduite dans notre langue par un Italien pur sang, si bien que les délicats ne pourraient manquer de voir dans ce fait tout neuf une précieuse garantie sous le rapport de l'exactitude. Pour naus autres. Barbares de la Gaule, rudes descendants du sauvage Brennus, beaucoup de suavités, beaucoup de délicatesses latines se dissimulent sous le texte delà langue romane. L'auguste Gibelin, le banni de Florence, a, d'ailleurs, saupoudré ses strophes, si éloquentes, mais parfois d'un sens obscur, de détails historiques dont le fil ténu ou vieilli nous échappe. Eh bien, le nouveau traducteur, né sous un soleil qui répand tant de lumière et dans une région qui a gardé les échos du passé, ce jeune épilogueur débrouillerait avec certitude ces échevaux emmêlés et, de ces choses d'autrefois, il nous ferait goûter toute la saveur.
Voilà, du moins, ce que se promettaient l'éditeur et ses en tours.
Ce qu'il y a de sûr, c'est que l'œuvre fut accueillie avec un vif empressement. Les connais-
seurs la mettaient sur le même rang que celle de Lamennais, et l'on conviendra que l'honneur n'était pas mince. A yant été un des premiers à la lire, Sainte-Beuve en proclamait tout haut le mérite et, quelques années plus tard, Gustave Doré en a détaché l'Enfer, pour Villustrer par une série de merveilleux dessins qui rendront son nom immortel.
Vu ce succès, le débutant sortait de page. Il avait une personnalité. On se mit donc à compter avec lui et il eut ses grandes entrées dans la presse. A mon sens, s'il eût été bien inspiré, il aurait donné suite à cette fonction de traducteur, laquelle, au fond, est des plus nobles, puisqu'elle fait voir que l'humanité enfante partout de beaux génies. En cela, il y aurait eu beaucoup à faire pour lui, car l'Italie renferme dans ses archives bien des trésors qui nous sont inconnus. Que de découvertes à faire dans les chartreuses de Florence, de Venise, de Parme et du Mont-Cassin ! Que de perles dans ce fumier d'Ennius ! Mais Fiorentino ne le comprit pas. La turbulence de son caractère l'emporta et l'on aurait pu croire que l'ombre de l'Arétin venait, la nuit, le chatouiller sous la plante des pieds pour l'exciter à se jeter dans le tourbillon du journalisme, la plus ingrate des choses pour un homme de valeur.
Oui, le journal le tentait. \\\\ ! mon Dieu, il en a entraîné et perdu cent autres! On était alors
vers la liii du règne de Louis-Philippe. Ici intervient le docteur Louis Véron, le même que, par ironie, M. Thiers avait surnommé le Père aux écas. Grâce à lui, un vieil organe du libéralisme classique et voltairien, le Constitutionnel avait été rajeuni et venait de recouvrer sa vogue. C'était avec du sang nouveau que son acquéreur le faisait refleurir. Cette résurrection, il ne l'obtenait, bien entendu, qu'au moyen d'argent sonnant mais disons à sa louange que ce gros homme ne savait pas liarder. Tout récemment, l'Europe entière s'était émue au plus haut point, en lisant dans le Journal des Débats les Mystères de Paris, écrits en argot et tout pleins d'horribles mélodrames. Jaloux de ce bruyant succès, le docteur demanda à l'auteur de lui composer un roman à tout casser qui fit le même bruit, et Eugène Sue lui fit le Juif-Errant, une agglomération de dix volumes, où se déroulent les plis et les replis d'un serpent dans dix volumes, mais étante avant tout, une violente diatribe à l'adresse de la Compagnie de Jésus.
On sait que, le jour où le manuscrit lui fut livré, le directeur le paya, sans broncher, 100,000 francs en billets de la Banque de France.
(( Et dire que mes chefs-d'œuvre ne me rapportent que 10,000 francs, à grand'peine ! » s'écriait H. de Balzac, blêmissant de colère et de tristesse.
Sur ces entrefaites, au même Constitutionnel,
un lundiste déprimé par l'âge, Hippolyte Rolle, demandait à se retirer. On le remphiga par le traducteur de Dante. En même temps, ayant été présenté par M. Béthune au Corsaire, petite feuille satirique d'un ton fort acéré, Fiorentino devenait l'un des rédacteurs de cet autre journal. Qu'était-ce que le Corsaire ? Un journal comme on n'en voit plus, comme on ne sait plus en faire. Imaginez une feuille de petit format, très portative, surmontée d'une vignette représentant un hardi écumeur des mers, la hache d'abordage à la main. Pour programme, il avait à s'occuper de tout, mais à la manière de Paul- Louis Courier, c'est-à-dire en donnant aux choses les plus sérieuses un tour comique. Paris aimait alors qu'on lui jetât du sel attique à pleines mains. Le Château, les Chambres, la Bourse, le Monde, les Théâtres, la Littérature, ce journal, il n'y avait rien dont il ne fît son butin Au lendemain de la Révolution de Juillet le Figaro de Nestor Roqueplan ayant passé au pouvoir, il avait pris sa place et il était lu avec empressement dans les cafés, dans les cénacles et chez les gens du monde, toujours friands de ce qui émoustille la pensée. En ces temps-lâ, il a été la cause première d'un fait historique, lambeau de drame qui pouvait avoir les plus graves conséquences. En 1833, quand M'"** la duchesse de Berri, vendue par Simon Deutz, fut incarcérée au fort de Blave, où elle
était gardée à vue par le colonel Bugeaud et le capitaine Saint-Arnaud, deux officiers qui devaient devenir, un jour, maréchaux de France, l'indiscret petit papier avait été le premier à dire que l'héroïque captive était en état de grossesse. Au premier moment, le parti légitimiste, indigné, considéra la nouvelle comme une calomnie. De là, une lutte sans pareille entre écrivains royalistes et journalistes républicains. Ce fut alors qu'Armand Carrel, ce brillant chevalier de la démocratie, provoqué par M. Roux-Laborie, reçut sa première blessure, fort alarmante et qui fit naître une émotion universelle. Il n'en fallait pas plus pour que, chez les Blancs et chez les Bleus, toutes les têtes fussent à l'envers. Il s'ensuivit vite une étonnante série de vingt-sept rencontres à main armée, ce qui rappelait ce fameux Combat des Trente, où l'on criait à l'un des blessés qui n'avait pas d'eau pour étancher sa soif : « Bois ton sang, Beaumanoir ! » Mais, pendant cette folle mêlée, un témoin des plus sensés, faisant tomber les épées d'un coup de sa canne, s'écria : « Insensés que nous sommes, que faisons-nous ici? Royalistes et Républicains, nous faisons le jeu de rOrléanisme, l'ennemi commun » Et tout aussitôt les adversaires, après s'être salués, échangèrent une poignée de mains. Cependant celui qui, avec trois lignes, venait de causer tant de remue-ménage, Eugène Briffault, rédacteur
du Corsaire, avait reçu de M. Barbot de la Trésorière, un Vendéen, gérant du Revenant, feuille henriquinquiste, une balle dans le bras gauche, qu'on n'a pu extraire. A dix ans de là, il nous faisait tâter cette même balle d'où était sorti un commencement de gueri-e civile. Intrépide viveur, grand buveur de Champagne comme tous ceux de son temps, le pauvre garçon, vieilli, indigent, démodé, a dû aller finir ses jours à Charenton, où il ne riait plus que du triste rire des insensés.
Après cette orageuse randonnée, le Corsaire avait été pour ainsi dire démâté par la rigueur des lois de septembre, suite de l'attentat de Fieschi. Il fut alors relevé par Louis Reybaud, le père de Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale, un futur constituant. Ce petit Marseillais, sourd comme un pot, mais s'entendant fort bien aux choses de l'esprit, s'était entouré d'un brillant état-major, tout composé de satiristes. Autour de lui, en effet, se voyaient le romancier Raymond Brucker, éloquent phalanstérien, qui, en vieillissant, étant revenu au catholicisme, a fini, il n'y a pas longtemps, par être le bras droit de J. Barbey d'Aurevilly. Les autres railleurs endiablés, il suffira de h^s nommer pour donner une idée de ce qu'ils pouvaient fournir de verve mordante au petit journal. C'étaient Léon Gozlan, Alphonse Karr, Frédéric Soulié, Jîdes Sandeau, Félix Pyat, Arnould
Frémy et Edouard Ourliac. Le moyen qu'on île s'arrachât pas des mains ce pamphlet de chaque jour!
Il y eut une troisième phase, et c'est à celle-ki, que prit part Pier-Ahgelo Fiorentino. En 1844, à la suite d'une condamnation à 10,000 francs d'amende, suscitée par Emile de Girardin, somme énorme pour le temps, le Corsaire se mourait d'anémie, quand un vieux routier de la presse lui proposa une association qui devait le remettre sur pied Ce vieillard n'était autre que Le Poitevin Saint- Aime, le même que, par le fait d'une élision sarcastique, Charles Baudelaire avait surnommé : le père Aime. C'était ce vétéran, qui, plus jeune, avait fondé h Figaro; c'était lui aussi qui, de concert avec Horace Raisson, avait grandement travaillé aux romans de Balzac, première manière, sous cette signature emblématique d'Horace de Saint-Aubin, sorte de raison sociale d'une trinité de conteurs. Pour le moment, il dirigeait, mais sans succès, un hebdomadaire intitulé : Satan. On voit ce qui arriva. Les deux misères se réunirent et le Corsaire-Satan fît voile vers d'assez belles destinées. On peut dire que le contingent athénien de Paris l'adopta, dès son premier numéro.
Le père Aime ressemblait à l'ogre du conte : il aimait la chair fraîche. Soit à l'aide de son flair, soit par le fait d'un heureux hasard, il avait rencontré un jeune et valeureux escadron de
volontaires qui faisaient leurs premières armes de satiristes, sous ses ordres, tout en se moquant de lui, à son nez et à sa barbe. Ces escrimeurs de l'épigramme, je les aligne ici sans ordre chronologique, ni sans rang de mérite, tels que je les retrouve au fond de ma mémoire, car j'ai servi avec eux. Tous ont disparu après des fortunes diverses, dont je n'ai pas à parler ici. Tous sont morts, mais, à très peu d'exceptions près, tous, payant leur dette au siècle, ont laissé un petit rayon de gloire et leur nom à l'histoire. Si'ste, viator! Lecteurs, saluez!
Celui qui, de même que moi, était le plus âgé de la bande, c'était Marc Fournier, un Suisse, futur directeur de la Porte-Saint-Martin, l'auteur des Chevalie/'s du brouillard. Venaient à la suite Théodore de Banville, le poète des 6ïa/ac^«ï(js; Charles Baudelaire, celui des Fleurs du mal ; Henry Murger, celui des Scènes de la vie de Bohème; Champfleury, celui de Chien Caillou; Auguste Vitu, un futur critique d'art théâtral ; Alfred Busquet, l'auteur du poème des Heures, qui devait être le gendre de l'éditeur Pagnerre ; Privât d'Anglemont, l'auteur des Petits métiers de Paris, le type du bohème ; Hippolyte Castille, un élégant, futur historien des hommes de 1830 ; Edouard Plouvier, l'auteur du Docteur noir, en ce tempslà fort connu pour de jolies romances ; Jules Viard, un demi saint-sim^nien, auteur d'un livre
humoristique : Les Petites Joies de la vie, et d'un grand drame en prose, non joué, la Vieillesse de don Juan ; Alexandre Weill, un apprenti rabbin, auteur d'un ouvrage savant : Moïse et le Talmud ; Antoine Faucliery, un peintre, auteur des Lettres d'un mineur; Henri Nicolle, auteur du Tueur de mouches ; Isidore Salles, secrétaire du comte d'Althon-Shée, plus tard liant fonctionnaire du second empire et le dernier préfet français de Colmar ; Charles de la Rounat (Charles Rouvenat), lequel, en 1848, pendant la durée du Gouvernement provisoire, a servi officiellement de secrétaire au citoyen Albert, ouvrier; puis, rallié à l'empire, est devenu directeur de l'Odéon.
Peut-être en ai-je oublié deux ou trois, car, rival heureux du Charivari, le Corsaire-Satan était fort lu, fort redouté et, par conséquent, fort couru; mais je viens d'indiquer ceux qui ont le plus concouru à sa réussite. Par l'effet d'une étrange contradiction, ces groupes formaient un tableau bizarre, assez semblable aux scènes qu'a dessinées Jacques Callot. L'ensemble se composait d'éléments de môme nature, puisque ces débutants tendaient tous au même but : la réputation et le moyen de vivre. Et cependant le langage, les habits, l'origine, la manière d'être étaient différents. Champfleury et Murger fumaient la pipe ; Théodore de Banville, la cigarette ; Baudelaire, le cigare ; Privât d'Anglemont
tirait de sa poche un croissant dont il dînait ; Alexandre Weill engageait des logomachies avec tous les autres. Tous criaient. Quelques-uns chantonnaient le fredon de l'opéra en vogue ; c'était un l3ruit à assourdir un cyclope. En s'approchant de moi, Fiorentino me disait à demivoix :
« Ce n'est pas un bureau de rédaction; c'est un corps-de-garde, mais c'est l'avant-garde de l'avenir, »
Que dites-vous maintenant de celui qui était venu de Naples à Marseille à l'état de pauvre diable ? Etant désormais francisé dans le bon coin du mot, notre Napolitain paraît en personnage. Il était doublement en posture de donner le mot à l'opinion, puisqu'il disposait de deux journaux, l'un, le grand, au moyen duquel il menait, haut la main, la critique des théâtres; l'autre, de petit format, une espèce de sarbacane dont il pourrait se servir pour insuffler les les pois chiches de la raillerie au visage de ceux qui lui déplaisaient.
Ah ! que M™* de Staël a donc bien observé ce qui se passe chez nous, quand elle a dit : « A Paris, rien ne réussit comme le succès ». Quand on vit que cet étranger était investi d'un double moyen de puissance, ce fut à (|ui le rechercherait. Les uns, les gens de théâtre, l'entouraient par intérêt de gloriole, pour avoir une réclame ; les autres, pour s'en décorer, parce (|u'il com-
mençaità se faire un nom. Il y en avait aussi et en bon nombre, qui agissaient par peur, car, chez nos vaillants Parisiens, on craint cent fois plus un mot aigu tombant d'un journal que Jean Bart ne craignait l'explosion du baril de poudre au-dessus duquel il fumait sa pipe.
En ce temps-là, Florentine se tenant pour un homme arrivé, il ne saluait plus les camarades que de la main.
Y avait-il à s'étonner si, dès qu'il avait fait son entrée dans une salle de spectacle, il avait une cour ? Un comédien en vogue d'aujourd'hui a incontestablement plus d'importance qu'un premier ministre. Il porte aussi plus haut la tête. Réfléchissez un peu, et vous verrez que rien n'est plus concevable que cette superbe. Ce matador est complimenté par le poète, qui s'estime heureux de lui voir accepter un rôle de sa pièce. Il est choyé par son directeur, qui tremble de lui voir attraper un rhume. Il est couvert de bravos, de fleurs, de rappels par le public. On le paye au poids de l'or. On lui offre la croix d'honneur. Faut-il ajouter que de grandes dames lui envoient des billets doux? Comment tant de blandices ne feraient-elles pas flamber dans sa tête un incendie de vanité f Eh bien, oui, mais tout cela s'abaisse et s'agenouille même en vue du critique. J'ai vu ça, pour Fiorentino. Dès qu'il se montrait au foyer de l'Opéra ou aux avant-scènes de la Comédie Française, il voyait accourir à
lui l'élite des artistes, mâles et femelles. Tous se confondaient en courbettes, tous afïectaient de lui sourire comme si c'eût été une Altesse. Nos seigneurs les auteurs dramatiques, sans doute avec un peu plus de retenue, mais pas avec plus d'indépendance, gardaient la môme attitude. J'ai vu l'illustre Meyerbeer, le père de Robert le Diable, lui tendre son drageoir de vermeil bourré de jujubes et de pastilles de menthe: « Prenez donc, cher ami ! »
Il parlait souvent de ses bras dessus bras dessous avec l'illustre musicien.
« Figurez-vous, nous disait-il, un jour, que Meyerbeer m'a invité hier à dîner, mais cet orpailleur des Huguenots n'est pas un prodigue ; ah ! non, certes ! Au dessert, sur un ton bonhomme, il m'a dit : « Fiorentino, aimez-vous le Champagne ? » Et comme je faisais un signe non équivoque d'assentiment, il a ajouté me^za voce : « En ce cas, je vais en commander une demi-bouteille ». Mais, à cinq minutes de là, voyant que je me renfermais dans l'attitude silencieuse d'un inculpé qui attend un verdict, il reprenait en souriant : « Ah ! mon cher Fiorentino, je vois que vous ne raffolez pas de ce prétendu vin, celui que Murger appelle du coco éptleptique et qui n'est au bout du compte qu'une sorte d'eau de Cologne pointue et sucrée. Si vous le voulez bien, nous allons linir notre petite orgie par un petit verre d'excellentcuraçaode Hollande. »
Il fallait voir les jolies mines et l'accent comique, l'intonation risible qu'il mettait à raconter ça.
Chez les gens du monde, où l'on jette plus volontiers l'argent par les fenêtres, il était habituellement mieux traité. Là, on se mettait en quatre pour lui plaire. Vins fins, gibier, grands desserts, fleurs rares, que de folles dépenses ! Cependant il voyait bien que ces fastueux, surtout ceux de la finance, obéissent en cela à la manie de paraître, qui ne va pas sans une sorte de calcul. Ils sont pleins de soins pour la célébrité qui vient s'asseoir à leur table, mais c'est pour la faire voir. i\Iéry avait fait, avant lui, la même observation. « Ils m'ont servi à leurs invités de même qu'ils auraient fait apporter un grand poisson comme plat du milieu. » Fiorentino, du reste, se prétait volontiers à ce genre d'exhibition. >
Au temps dont il s'agit, l'échappé de Naples avait donc pris place parmi les favoris du sort. Tout lui souriait. Du matin au soir, il cueillait le succès sous vingt formes. La réputation lui venait, la richesse aussi. C'était à qui l'aurait à diner. De petits billets passés à l'ambre lui apportaient, à son lever, le remerciement des gloires du jour. Une pluie de cadeaux semblait lui tomber du ciel : bijoux, fleurs, aquarelles. Souvent, aussi, il avait à recevoir la visite matinale des plus belles actrices (Rassurez-vous: je
respecterai le mur de la vie privée). Ainsi cet heureux perroquet du feuilleton était un autre Vert- Vert saturé de caresses et de friandises. Mais, justement, de par les lois de riiygiène ou par un arrêt de l'équitable Destin, les dragées sont une nourriture indigeste, surtout quand elles sont trop prodiguées. Par contre-coup, mais moralement parlant, le critique du ConstitiUionncl était à la veille de subir le supplice auquel a succombé l'oiseau des Visitandines de Nevers, A propos d'un tel sujet, il n'y a pas à monter sur les écliasses du moraliste ; toutefois on est appelé à citer le vieil adage par lequel nos pères ont appris que les bonheurs se paient toujours Oui, ils se paient, et souvent plus chers que les défaites. C'était pour conjurer le revers que Périandre, tyran de Samos, jetait son anneau à la mer En ce qui touche Fiorentino, devenu un enfant gâté de la Fortune, un si beau train de vie ne pouvait durer sans la rançon d'un encombre. Qui le visait ? Quelle puissance occulte allait l'arrêter dans sa marche ? Etait-ce l'Envie à l'œil louche, cette éternelle ennemie de ce qui réussit? Etait-ce l'immanente équité d'en haut qui ne veut pas permettre qu'on pousse l'arrogance du succès jusqu'à jouir de la part des autres? Je ne sais. Sur un thème d'une telle complexité et si peu facile à débrouiller, je ne veux et je ne dois être qu'un froid témoin des caprices de la destinée. Pendant ma longue vie, j'ai eu
à voir de près bien des triomphes et bien des chutes. Que de fronts m'ont apparu parés de couronnes d'or et de fleurs et que j'ai vu, ensuite, décoiffés par la bise, rouler le nez par terre ! Si bien que, désorienté par la bizarrerie de cet incessant spectacle, hésitant, trébuchant, irrésolu, j'ai fini par regarder le va-et-vient des événements sans avoir la force d'en rien dire.
Ce qui devait commencer par susciter des ennemis à Fiorentino, c'était la question des femmes.
Au point de vue des choses de la galanterie, il n'était guère possible qu'un homme en vue, encore jeune, élégant, un critique en renom, un chroniqueur, touchant aux choses de la vie mondaine, ne devînt pas, quelque jour, un héros de roman. Il n'a pas été un don Juan, soit. Il est sûr, cepen- ' dant, que les faciles conquêtes se sont assez présentées à lui pour qu'il ait pu se composer sans peine un bouquet de belles maîtresses. Après tout, il n'était pas pour rien sorti de lamême argile dont a été formé Casanova. Il a eu des aventures. Il a compté de bonnes fortunes : rien de plus concevable chez un homme dans sa situation. N'est-ce donc pas tout ce qui se voit, tous les jours, pour mille autres disposant de moins d'avantages que lui ? Les femmes de théâtre sont attirées par la réclame du feuilleton comme les guêpes par le miel. Faut-il s'étonner que des danseuses, des cantatrices et de jolies soubrettes
vinssent à lui? Non sans doute, mais, à un certain moment, il a voulu boire et il a bu à la coupe où s'enivraient les rois et, pour le coup, l'envie et la jalousie sans amour devaient se liguer contre lui.
Muse des commérages, Muse du mot qui court, petite Muse court vêtue si aimée des Parisiens, prends, non ton luth d'ivoire, mais la guitare d'acajou, et chante-nous cette histoire, une de celles qui ont fait le plus de bruit sous le règnede Louis-Philippe.
S'il reste encore debout des survivants de ce temps-là, ces vénérables n'ont certainement pas oublié Lolla Montes, la danseuse espagnole. Ah ! c'était une belle entre les belles ! Née dans les alentours de Séville, grande, brune, blanche, une taille d'abeille, elle sortait du peuple, mais avec des airs de princesse. Un jour, en inspectant les lignes de sa main, une vieille bohémienne lui avait prédit de brillantes destinées. Bien entendu, c'était à condition qu'elle ne resterait pas en Espagne. Enivrée par cette promesse, la jolie lille s'échappa, un matin, de la maison paternelle, enjamba les Pyrénées, descendit en France, pleine de foi en invoquant le bon vouloir du Hasard. Quand il s'agit d'une belle fille, ce ministre de la destinée ne se fait jamais attendre. Un
grand seigneur d'Allemagne qui se réchautïait au soleil de Biarritz vit cette fleur de l'Andalousie. Il s'approcha d'elle, lui dit deux mots à l'oreille, n'attendit pas sa réponse, la prit, la jeta dans une chaise de poste et l'emmena d'une traite audelà du Rhin et jusqu'à Berlin. Une fois qu'ils furent là, que se passa-t-il ? On ne l'a jamais su au juste, mais après un peu de séjour, la belle reçut un ordre d'expulsion. Sur son refus d'obéir on mit les gendarmes à ses trousses. La fSévillane était une fière amazone; elle cravacha les gendarmes. Voyez-vous d'ici la scène ; la gendarmerie du roi de Prusse mouchetée par la houssine d'une jeune femme ! Il ne se pouvait guère qu'elle eût le dessus. On doubla l'escouade, et l'Espagnole, lestement cueillie, fut enlevée et déposée sur le seuil de la frontière.
Lolla n'était pas de celles que peut décourager un contre-temps. Elle gagna la Bavière, sachant bien que sa jolie frimousse lui servirait de passeport et d'ailleurs appelant à son aide la protection de la bohémienne. Entre nous, c'était avoir confiance dans le diable, infatigable protecteur du beau sexe en révolte. En ce temps là, à Munich, trônait le roi Louis, un bon toqué, un monarque qui faisait des fredaines et des vers. En sa qualité de poète, ce prince avait l'àme sensible. Il vit Lolla dans une promenade et il en fut épris sur-le-champ, sans préambule. On amena cette perle de la Bétique au palais. Le roi était en ex-
tase : k Voilà celle que j'attendais! » dit-il. Dans son ivresse, Sa Majesté Catholique prit une plume, un parchemin, et rédigea un décret par lequel il la créait comtesse de Lansfeld. Eh ! dame, Lolla exultait de joie. Cependant, comme elle avait dans les veines un peu de sang révolutionnaire, elle poussa le roi à se moquer de la Confédération Germanique et à édicter quelques mesures libérales. Pour le coup, c'était trop de licence : l'aristocratie du pays, unie aux Révérends Pères de la Compagnie de Jésus, fit la grimace. On ameuta contre l'aventurière les chambellans, la noblesse, toute la cour. En dépit de l'opposition du vieux roi, qui pleurait sa jolie poupée, la Favorite fut expulsée de la Bavière comme elle l'avait été de la Prusse.
Ce fut alors qu'elle vint en France en choisissant Paris pour refuge. « Me voilà sur la terre de la liberté », disait-elle. Elle montrait le brevet qui la faisait comtesse de Lansfeld ; c'était un joli cadeau royal, mais bien sec. Pas de majorât ! pas un fifrelin ! pas un radis ! Qu'allaitelle devenir ? En se regardant dans l'orbe de son miroir, elle fit encore une fois appel à sa beauté et se dit : « Tiens, je vais ijie produire au théâtre. » — Oui, mais comment ? — « Rien de plus simple : je me ferai danseuse. » On lui apprit alors que, pour être une danseuse à peu près passable, il fallait cinq ans d'étude au Conservatoire, trois ans de noviciat dans les
coulisses de l'Académie royale de musique et, chose assez peu facile à conquérir, l'agrément du public. — Tant de conditions que ça ! Mais c'est le vieux jeu, la danse d'avant le déluge ! La belle fille des Espagnes était bien au-dessus de ces vétustés. Elle était jolie, très jolie, avec une pointe d'impertinence : est-ce que ça ne suffirait pas ? Pardieu, on allait bien voir. A demivêtue dé la mantille mauresque qui rend les femmes si séduisantes, elle se mit résolument en campagne, visita un à un tous les journalistes influents, s'arrêta plus spécialement chez Fiorentino et, après l'avoir ensorcelé, en sut faire son cornac.
Pour cette irrésistible, il n'y avait plus qu'à aller tout droit et presque sans se faire annoncer au cabinet du directeur de l'Opéra, lequel était, je crois, M. Léon Pillet. Ancien journaliste, côté des conservateurs, fort homme d'esprit, l'homme était accueillant, mais il avait des scrupules.il commença par faire des objections. Premier point, il n'y avait pas à afficher la comtesse de Lansfeld, parce que ça pourrait amener des conflits diplomatiques autant de la part de Berlin que de la part de Munich. Second point, cette étrangère était une créature superbe et qui plaisait à l'œil. Elle serait certainement une danseuse fort acceptable, si elle savait danser-, mais non, elle ne s'entendait qu'à sauter au son de la guitare et des castagnettes. Fiorentino
se mit à réfuter l'argument disant (]ue, pendant quinze jours et quinze nuits, elle s'était exercée avec furie, prenant des attitudes et étudiant un pas. Il semble bien que rimpressario n'ait pas été très convaincu du mérite que pouvait avoir le sujet, mais, après réflexion, il changea d'opinion. Il finissait par compter, d'abord sur la complaisance des habitués, toujours enclins à aimer ce qui est excentrique, et, ensuite, sur la célébrité d'une femme qui avait cravaché les gendarmes du roi de Prusse, séduit un roi-poète et ténu tête aux jésuites et à la noblesse d'un pays voisin. Le début de Lolla Montés fut accordé et affiché.
Ce début de l'Espagnole a été un événement et, au point de vue de l'art, un événement lamentable. Hélas ! et onze cent fois hélas ! sur ces planches du premier théâtre lyrique du monde connu, là où Taglioni avait été déifiée et les deux sœurs Fanny et Thérèse Elsler couvertes cent fois d'une pluie de fleurs, on a vu, ce soir-là, apparaître une femme qui avait l'air d'être fort embarrassée d'elle-même. Lolla ne savait ni marcher, ni danser. Ou plutôt, quand elle dansait, c'était à la manière des femmes d'étudiants à la Chaumière et à la Closerie desLilas. Un moment, à l'exhibition de l'Aventurière, ce public délicat de la rue Le Peletier crut qu'on avait voulu se mo(|uer de lui et il se préparait à donner de violents signes d'improbation, mais on s'arrêta à
temps. Le Paris d'alors, par respect pour la tradition, n'aurait pas pu se résoudre à siffler une jeune femme et l'on se contenta de faire entendre une tempête de fou rire. Il y eut aussi quelques petites huées iroriiques à l'orchestre. Ce fut assez. La Sévillane ne devait pas y revenir, et, en efïet, on ne la revit plus, du moins dans ce grand théâtre qui se tenait pour profané.
Tous ces souvenirs se retrouvent avec détails dans une brochure d'alors, car, se modelant sur les célébrités, Lolla Montés a jugé à propos de faire paraître ses Méinoii^es. Si la charmante génisse espagnole parlait mal le français, vous avez bien deviné qu'elle ne savait pas l'écrire. Le très petit livre en question a naturellement été composé par Fiorentino, qui y a mis toute sa verve avec plus d'un trait d'esprit. Au frontispice de la brochure, on voit un dessin sur bois, très ressemblant, qui représente la comtesse de Lansfeld en pied, dans son costume national. Mais en cet opuscule devenu rare, ce qui domine, c'est une attaque à fond de train contre la Compagnie de Jésus. Dans ses ressentiments puérils, la danseuse manquée fait remonter ses insuccès de théâtre aux religieux, d'où résulte un point de vue fort original. Elle finit ses récits en affirmant que tous ceux qui l'ont tant huée à la bruyante soirée de l'Opéra étaient des jésuites en robe courte, même les dames.
La vie en commun avec le critique pouvait être une ressource pour l'éblouissante Sévillane, mais une telle liaison ne devait être que passagère et de peu d'importance. En fait d'amour, succéder à un roi, c'était crâne, mais trop coûteux. Ajoutez que rien ne dure dans le pays de Bohême. Muse, dis-nous que ce faux ménage n'allait pas sans de fréquentes bourrasques. Un ■ Picard a mangé le morceau à ce sujet ; c'était un homme déjà sur le retour qu'on avait fait vejiir d'Amiens, non pas pour être suisse comme le maitre Petit-Jean des Plaideurs, mais pour devenir auteur dramatique. En pardessus jaune et en bottes vernies, le provincial parcourait les salles de rédaction pour y faire prôner la Femme de quarante ans, une comédie en un acte et en vers qu'il venait de faire jouer au Théâtre Français. Théodore de Banville disait : a Les allouettes de son pays sont d'un lyrisme plus savoureux, quand elles sont bien rôties. » Se rappelle-t-on aujourd'hui encore, rue Richelieu, M. Galoppe d'Onquaire, ce triomphateur d'un jour ? A cet essayiste le hasard avait donné pour pied-à-terre l'hôtel meublé assez modeste où résidait le couple orageux. N'étant séparé de ces soupirants que par la frêle épaisseur d'une cloison et, d'ailleurs, ayant le privilège de voisiner avec eux, tous les jours, il nous rapportait, sans malignité mais très naïvement, les scènes auxquelles ils le faisaient assister. Fiorentino était
jaloux. Et comment ne l'être pas d'une femme si séduisante et qu'on cherchait de vingt côtés à lui prendre? Une spirituelle actrice, M^'*' Augustine Brohan, de la Comédie Française, a fait un joli proverbe, sous ce titre : Qui femme a, cjuerre a. L'Italien a pu voir combien il y a de vérité dans cet adage. Mais il veillait et il n'attendait pas que le serpent tentateur, toujours affamé de fruit défendu, croquât la pomme. En tout cas, il rembarrait son Eve ; il la serrait de près et, au rapport de Galoppe d'Onquaire, il ne se bornait pas à formuler le blâme en paroles — Comment ! lui disais-je, est-ce qu'il la bat ? — Je vous crois ! — Ce doit être une petite lutte a mains plates, alors? — Du tout. — Mais, voyons, c'est comme dans le Médecin malgré lui ? — Eh ! pardieu, c'est à coups de canne. — Et, pour compléter le récit, il ajoutait : — J'ai déjà eu occasion d'accourir trois fois à des cris plaintifs, afin de mettre le hola. — Et que vous disaitelle ? — Une chose qui donne raison à Molière : Ah ! monsieur Galoppe, je l'aime tout de même ! Eh bien, n'importe, ce feuilletonniste, juge du beau, battant l'élégante Espagnole, l'exfavorite d'un roi et la battant à coups de canne, c'était raide, ainsi que disait alors Alexandre Dumas fils. Mettons que, par excès de coquetterie, elle lui ait donné quelque sujet de plainte, ce n'en était pas moins pousser un peu loin les règles de l'esthétique.
Au bout de trois mois, comme ces conflits ne pouvaient se prolonger, il y eut rupture et, redevenuc libre, la jolie native de Séville se jetta en plein dans la vie galante. Enlasuivant des yeux, on devait voir que la pauvre comtesse de Lansfeld avait été prédestinée à être une femme fatale, promise aux aventures tragiques. Et qui sait ? c'était peut-être ce qu'avait voulu lui prédire la vieille chiromancienne andalouse? On n'a pas oublié le trop fameux souper des viveurs chez les Frères Provençaux, du Palais Royal, et le duel sanglant qui s'ensuivit, à cause d'elle. C'est donc à elle, au rayon de ses beaux yeux, qu'il faut rapporter la mort de Dujarier, le gérant de la Presse. Ce fut aussi de ce drame à compartiments, coupes de vin de Champagne et lansquenet, que devait découler l'émouvant procès devant la cour d'assises de Rouen. Une branche de cet épisode, qui eut de l'écho dans tous les cénacles littéraires et jusque chez les gens du monde, ce fut le président de la cour, magistrat lettré, doucement caustique, faisant riposte à Alexandre Dumas père. Il faut rappeler ici que, dans cette nouvelle mêlée des Centaures et des Lapithes, au milieu des jeux de cartes et des verres cassés, l'auteur de la Tour de Nesle, mettant une rallonge à sa jeunesse, avait figuré comme viveur, raison pour huiuelleil devenait témoin au procès. \'int son tourd'ètre interrogé : — Votre nom, monsieur? — Alexandre
Dumas. — Votre profession? — Auteur dramatique, si je n'étais dans la patrie de Corneille. — Il y a des degrés, monsieur, il y a des degrés. Ce mot du magistrat avait delà finesse. Il a passé pour une épigramme, un peu à tort, je crois.
Fort bien, mais puisque nous en sommes à cette tragique aventure, finissons sur Lolla Montés.
Qu'est devenue cette héroïne ? — Ce que deviennent presque toujours ces Cléopâtres de rencontre. Six mois après le sombre mélodrame dont il vient d'être question, errante, démodée, délaissée, pauvre, vieillissante, elle est allée s'éteindre obscurément en Suisse, et vous pouvez bien penser que notre cher Paris, si aisément oublieux, ne s'est pas beaucoup ému à la nouvelle de cette perte. Lugeie, T^e^zc/'cs.^ Pleurez, Amours! Mais ce délaissement, si souvent répété, ne vous servira pas de leçon.
EtPier-AngeloFiorentino ? va-t-on dire. Ayant vu que cette Bacchante d'Ibérie allait boire le lait d'Aï avec le premier venu, il s'était efforcé de chasser cette belle image de sa mémoire. Je crois bien qu'il y avait réussi, mais les envieux ne lui pardonnaient pas plus cette bonne fortune que son accaparement en fait de journaux et l'on entendait déjà des voix menaçantes murmurer ces mots sur son passage : « Ah ! l'affreux Italien, il nous vole tous nos bonheurs ! »
Ce n'était pas une menace en l'air et qui serait emportée par le vent. La brimade prenait un caractère aigu. On aurait pu croire qu'elle était le mot d'ordre d'une conjuration. Bientôt, en eiïet, une rumeur d'un ton des plus graves circula de la Madeleine au boulevard Montmartre, ce qui était alors la capitale de la capitale. A cette époque florissaient les Bouffons, c'est-àdire le Théâtre Italien, sis dans la salle Ventadour. Les romans d'H. de Balzac vous diront que l'endroit était la coqueluche des deux faubourgs aristocratiques, celui de la Noblesse et celui du quartier des ambassades Le dessus du panier de ce grand monde allait y entendre des chanteurs d'élite, tous venus d'au-delà des Alpes. Côtédes hommes, Rubini, Tamburini, Lablache, Mario de Candia Côté des femmes, M™^^ Persiani, Viardot-Garcia, la sœur de la Malibran, et Giulia Grisi, cette admirable statue vivante qui était aussi harmonieuse que belle. Je ne les nomme pas tous.
C'était une troupe sans pareille, mais, comme le temps effeuille les fleurs les plus rares, il fallait, tous les ans, en renouveler le personnel. Pour opérer ce recrutement, on avait besoin d'un intermédiaire ad hoc. Or, le critique, italien de naissance et connaisseur en art musical, était riiornuK; indi(iué pour puiser de nouveaux sujets dans l'Italie lyrique. Voilà comment il servait naturellement d'entremiseentre les chanteurs et
les directeurs. Rien de mieux, mais à la question d'art mariant la question d'argent, il faisait paj^er ses services aux uns et aux autres, au moyen d'un prélèvement. Il leur disait : « C'est tant pour cent )). Eh bien, où était le mal ? Ils le mettaient en campagne et il faisait payer ses services.
Hélas ! c'est un porte-flambeau, c'est La Rochefoucauld qui a émis cette maxime d'un sens si amer : « On a toujours pour ennemi un homme du même métier que soi ». Les médecins ne s'aiment pas, on sait ça, mais les beaux esprits se détestent. Comme on prend plaisir à se déchirer dans la République des lettres ! Dans la crainte d'en trop dire, je demande à ne pas m'étendre sur ce point. Pour en revenir au Napolitain, tous les vieux serpents de l'archi-vieille mythologie étaient descendus de la coifîure des Euménides pour siffler contre lui. « Il nous vole tous nos bonheurs ! Il accapare les meilleures places ! » Ce n'avait été d'abord qu'un soupir d'envie, parti des fruits secs, une plainte des incompris et des attardés. Oui, mais, après un peu de durée, ces mêmes cris furent proférés un peu partout dans le monde où l'on a pour profession de mettre du noir sur du blanc. Des foyers de théâtre, ils allèrent dans les brasseries ; de là, dans la rue. Ah! ça formait un beau concert ! La critique française représentée par un Italien, était-ce dans l'ordre ? Et cet intrus,
qu'était-ce? Hier l'amant, peut-être le souteneur d'une fille. Ici, ils rappelaient le nom de la courtisane espagnole, l'ancienne poupée d'un vieux roi aux trois quarts fou. — Voyons, à la fin, était-ce tolérable ? Est-ce que le contrecoup de tant d'infamie ne retombait pas sur la presse parisienne tout entière? Or, dans ce moment, une voix de concurrent le prit de plus haut encore et s'écria :
a Décidément cet étranger est trop encombrant : l'intérêt public exige qu'on s'en défasse. «
Dans notre pays, pavé de malveillance, il a toujours été de mode d'accuser la presse de vénalité. On a surtout pris plaisir à représenter les critiques touchant au théâtre comme des Cerbères qui se laissaient volontiers attendrir par le gâteau de miel. Un seul cas, celui de Charles-Maurice Descombes, un journaliste d'il y a 80 ans, a pu donner quelque fondement à cette méprisable assertion. Petits ou grands, tous les critiques qui ont laissé un nom à l'histoire littéraire, ont aussi exercé leurs fonctions en honnêtes gens.
Un jour, en 1846, un hurluberlu, sans trop savoir ce qu'il faisait, avait osé écrire cinq lignes dans lesquelles il racontait, mais sans preuves, que Jules Janin venait d'imposer une contribution naïve à une actrice à propos de son feuilleton. Le lendemain, le critique des Di^bats, entrant en tempête dans le journal accusateur.
y provoquait avec éclat le rédacteur en chef et, à un mois de là, en l'appelant devant les tribunaux, le faisait condamner à la prison et à l'amende. Reconnaissons-le donc, la critique française n'a jamais démérité de l'estime.
Fiorentino a-t-il été un écrivain vénal? En reproduisant ces scènes, je n'entends en aucune façon me porter garant de sa vertu. Je ne l'inculpe pas non plus. Je ne veux faire voir que ce dont j'ai été témoin, mais attendez! Voilà que tout à coup l'incrimination est devenue, sinon plus évidente, du moins plus grave. Il s'agissait, cette fois, non pas de griefs inarticulés, mais d'une scène d'intérieur tout à fait shaksparienne, c'est-à-dire faite d'horreur et de comique.
En ce temps-là, l'Opéra avait deux directeurs, dont l'un était Nestor Roqueplan, l'ancien rédacteur en chef du Figaro. A ce grand théâtre, une des créations de Louis XIV, son éternel honneur, on venait de jouer une pièce assez faible et, pour la faire bien venir du public, il fallait qu'elle fût soutenue par la presse. On aurait alors invoqué l'aide de celui qui écrivait si vaillamment au Constitutionnel et au Corsaire. « Soit, aurait stipulé, le feuilletonniste, mais l'encre et la prose se paient. Donnant, donnant. » A cette époque, faire du journal était encore un apostolat. Tirer de l'argent d'un éloge, nul n'y pensait. Cependant, les deux articles ayant paru, leur auteur s'était présenté à la direction de
l'Académie royale de musique, rue Lepeletier.
— Ali! c'est juste, lui aurait dit aussitôt Nestor Roqueplan, vous venez pour le picotin ?
Ici Fiorentino crut qu'il prenait un langage plaisant, comme cela se fait volontiers entre compères, et il répondit :
— Eh ! sans doute, je viens pour ce qui est convenu.
Mais, sans rien ajouter, après avoir pris dans un tiroir un billet de mille francs, Nestor Roqueplan aurait mis ce précieux papier au bout d'une paire de pincettes et, tendant le tout au Napolitain, il lui aurait dit :
— Voilà, mon cher : payez-vous.
Sur ce, l'homme, ayant pris le chiffon, serait parti sans mot dire.
Telle est la scène tragi-grotesque qui a été contée par le second directeur de l'Opéra. Qu'y a-t-il de réel dans cet acte d'horreur, de haute farce et d'infamie? Il se peut qu'on ait eu à verser mille francs en échange d'un article de journal pouvant empêcher une pièce mal faite de tomber. Cela s'est vu plus d'une fois, et se voit encore tous les jours. On peut admettre qu'en tendant un billet de banque au préconiseur on ait prononcé quelque parole digne, une épigramme, même une invective blessante; cela se pouvait, mais je n'ai jamais ajouté foi à la paire de pincettes. Ce genre d'outrage ne me parait vraisemblable on rien ni chez, l'un ni cluv. l'autre
des deux seuls acteurs de la scène. Si friand que le critique ait été d'argent, jamais il n'aurait eu la bassesse de recevoir sans une soudaine révolte le prix de vénalité qu'on lui tendait d'un geste si avilissant. Il s'est battu avant, il s'est battu après cet incident pour beaucoup moins. Comment supposer qu'il eût baissé la tête devant tant de honte?
Tout ce qu'on voudra, et cette observation a été faite pour la première fois par ce divin François Rabelais qui n'avait pas une taie sur l'œil : nous sommes dans un pays où il n'y a pas de conte bleu dont la médisance ne parvienne à faire une monnaie courante de la conversation. Ce récit a donc couru Paris entier et, à la longue, il a pris la consistance d'un fait historique indéracinable. Dès lors, il serait bien superflu de vouloir le révoquer en doute. Néanmoins raisonnons un peu. Ainsi que je l'ai dit un peu plus haut, la scène ne s'est passée qu'entre les deux hommes et il n'y en a eu qu'un pour en attester la réalité. Vous conviendrez bien que c'est là le cas ou jamais de faire intervenir l'aphorisme du droit romain: Testis units, testis nullus. Et puis, Nestor Roqueplan, homme d'un vif esprit, mais individualité notoirement picaresque, n'est-il pas quelque peu sujet à caution? C'a été, lui aussi, un journaliste renommé pour son courage et pour l'originalité de ses boutades, mais y a-t-il eu chez nous un plus grand hâbleur? En 1830, en qua-
lité de représentant du Fujaro, jouant à l'ultralibéral, ilsignait, l'un des premiers, la Protestation de la Presse contre les ordonnances de Charles X. Le lendemain, il faisait des barricades. Le surlendemain, d'accord avec H. de Latouche, il était dans le mouvement de la jeunesse républicaine et il le favorisait jusqu'aux 5 et 6 juin 1832, (les funérailles du général Lamarque et la bataille du Cloître-Saint-Merri), mais, ce jour-là, on le voyait passer à la cause de la monarchie avec armes et bagages. Il s'y enrôlait à l'instigation du comte de Montalivet, intendant de la liste civile, qui lui servait une subvention annuelle de 50,000 francs et on ne la lui tendait pas au bout d'une paire de pincettes. Le marché, au reste, a été nettement indiqué par toutes les feuilles de gauche, mais surtout par le Brid'Oison, satire quotidienne du parti légitimiste d'alors. Ce journal a raconté l'affaire d'une manière des plus piquantes, ainsi que nous pouvons le voir. Lisez donc : « Hier, Brid'Oison, se trouvant à court d'esprit, alla demander à Figaro de lui en céder. — Pas possible, mon vieux, répondit le Barbier : j'ai tout vendu. »
Cette saillie a fait rire, parce que le trait était tout à la fois vrai et mordant, mais Nestor Roqueplan avait à endurer des bordées d'une autre nature. Kn même temps que le roi distribuait la manne à son journal, il faisait de lui un chevalier de la Légion d'honn(nn'. N'oublions pas
de dire qu'en 1833, n'étant en rien prodigué, le ruban rouge, était entouré de la plus grande considération. Attribuée à un homme qui faisait encore de l'opposition la veille, cette faveur ne fut pas vue de bon œil par tout le monde. Un officier supérieur, un fanatique de la Révolution des Trois-Jours, le colonel Gallois, célèbre pour avoir défoncé à coups de hache les portes d'Ancône, lors d'un conflit avec le pape, prit vivement la mouche à ce sujet. Un soir, ayant rencontré le nouveau décoré sur le grand escalier de l'Opéra, il se jeta sur lui, en faisant mine de lui arracher son ruban. Sur ce, corps à corps violent, coups de poing, coups de canne, brouhaha, attroupements, commentaires de toute sorte, un scandale des plus retentissants. Le lendemain, c'était le concert de toute la presse, à cette époque très passionnée en sens divers. Evidemment l'agresseur était cent fois dans son tort et, au bout de vingt-quatre heures, à la suite d'une rencontre à la Porte Maillot, il reçut un pouce d'acier dans le ventre Mais celui qui venait de le blesser n'en portait pas moins sa croix avec une certaine gêne et sans être aidé par aucun Simon le Cyrénaïque.
Autre conséquence Peu après ces épreuves, le Figaro, désormais trop modéré, mourait d'anémie parce que le public allait à d'autres barraques plus amusantes. Il s'écoula alors deux ans. Pour ne pas vivre en inactif, Nestor Roque-
plan fit un autre journal d'un ton plus sérieux et (|u'il intitula la C/iarte de 1830. On a compris que c'était encore pour soutenir le pouvoir, mais, au bout de dix-huit mois, aucune clientèle n'y venant, cet autre papier expira aussi et sous le coup du même mal. Dans la suite des temps, vers 1840, le légionnaire, créa les Nouvelles à la main, un pamphlet mensuel à la mode des Guêpes d'Alphonse Karr. Ce fut quelque chose comme un réveil. Fortement assaisonné de sel attique, ce petit livre plaisait assez aux classes d'en haut et aux lettrés. On y a surtout remarqué des portraits à la plume, les grandeurs du jour, sortant d'un crayon sûr et incisif. (J'ai ouï dire que ces croquis étaient de ce pauvre Malitourne, qui devait, très prochainement, être emporté par la folie des grandeurs.) Quoi qu'il en fût, ce petit recueil de fantaisies satiriques ne devait durer que peu de temps et, à son tour, vers 1843, il rendit le dernier souffle ou le dernier numéro, comme on voudra. Dès lors, l'auteur lassé, rompu, décavé, désorienté, jeta sa plume au vent pour se faire directeur de théâtre, allant des Variétés à l'Opéra. Sur ces sommets, il n'écrivait plus, mais aucun contemporain ne cultivait autant la blague. Il créait des mots, se mocjuait en Démocrite du tiers et du (juart et se posait en modèle du parfait boulevardier. C'est lui qui a lancé dans la circulation une sorte d'aphorisme tissu de paradoxe et
d'impertinence, un moment en vogue : « Vivre riche et mourir pauvre ». (Arsène Houssaye avait relevé la formule susdite pour son compte.) Il faut, du reste, le reconnaître, Nestor Roqueplan a fait de ce centon autant une doctrine qu'une règle de conduite Au lendemain de la guerre de 1870, il est mort et il n'est pas mort riche. Pendant quarante ans, il avait vécu très" ostensiblement en fashionable et en sybarite. Après son décès, quand on a eu à faire l'inventaire de son avoir, on n'a constaté que l'existence d'un mobilier modeste, presque socratique et, très logique héritage de la raillerie, ce qu'on y a trouvé de plus précieux, c'était une collection de bassinoires Un chiffre fatidique, treize bassinoires, mais toutes frappées au style de l'ancien régime. Il y en avait une, du plus beau cuivre, superbement fleurdelisée, à laquelle il avait attaché un écriteau ainsi conçu : Bassinoire ayant SERVI A Louis XIV.
Mais reprenons notre récit. Y avait-il de la rivalité entre Nestor Roqueplan et Fiorentino? C'est fort à croire. Au su de tout le monde, le premier était le bras droit du D'' Louis Véron. Un moment, sous forme à' intérim, il avait tenu le feuilleton du Constitutionnel régénéré par le Père aux écus, très beau fromage de Hollande dans lequel s'était installé le Napolitain. De là a pu naître un ferment d'hostilité qui n'a pas besoin d'être plus longuement expliqué. Par
suite, quand lo hasard voulait que ces deux hommes se rencontrassent, ils ne pouvaient que se regarder en chiens de faïence. On peut bien penser, dès lors, que la moindre étincelle amènerait une explosion ou, pour le moins, les préludes d'une rixe. De temps en temps, en lisant le feuilleton de son ennemi, le directeur de l'Opéra croyait y démêler des allusions blessantes et, pour se préparer à la lutte, il aiguisait en secret le billet aux pincettes, l'arme terrible dont il aurait à se servir. De son côté, le critique, lorsqu'il se trouvait à table avec des artistes de marque ou chez des gens du monde habitués à l'écouter comme un oracle, ne savait pas toujours mettre une bride à sa langue. Un jour même, il aurait laissé tomber de sa bouche un propos^ qu'un auditeur avait vite rapporté à l'homme visé, a Les médisants racontent que Nestor Roqueplan s'est vendu. Si cela est, il ne s'est toujours pas mis aux enchères : il se sera vendu à l'amiable » En guise de réponse, l'offensé se serait écrié : « Sic/nor Pidcinella, je vous revaudrai ça ». Mais, en habile diplomate, pensant que la vengeance est un plat qu'il faut manger froide il avait attendu son jour, sans rien dire. L'échéance arriva quand il fallut payer le billet de mille francs.
Le récit de cette scène circula bientôt partout et ne rencontra pas un seul incrédule. Fioientino en était tout décontenancé, je devrais dire
bouleversé de fond en comble. Comment réagir contre une inculpation dans laquelle il y avait du drame et de la comédie et que répétaient à l'envi cent voix jalouses ? Un démenti, si énergique, si formel qu'il fût, aurait été une insuffisante riposte. Fallait-il qu'il adressât un cartel à l'insulteur? C'aurait été empirer les choses, car il lui aurait été répondu par une fin de non recevoir, basée sur cet usage qu'on ne se bat pas avec qui est frappé d'indignité. D'un autre côté, la situation devenait intenable, si l'accusé se croisait les bras, sans faire entendre un seul mot de protestation. Pensait-il que la chose paraîtrait invraisemblable et qu'on la traiterait comme un conte bleu? Se disait-il aussi que, dans Paris moderne, du jour où une légende a été plantée d'une main ferme entre les pavés, aucun effort humain, fût-ce celui d'un géant, ne parviendrait à la déraciner et que, cela étant, il n'avait pas à s'épuiser en un etîort superflu ? Enfin, agissant en sceptique, cuirassé d'indifîérence, épousait-il cette philosophie de Talleyrand qui se trouve exposée dans ce conseil : « Si l'on t'accuse d'avoir assassiné ton père ou violé ta mère, ferme ta bouche : c'est la meilleure réponse que tu pourras faire? » Bref, il s'opiniâtra à garder le silence
« Il se tait, il ne balbutie pas même une défense, disaient les adversaires : c'est que l'histoire est vraie. »
Heureusement \)ouv lui, lu Révolution de Février, en éclatant comme un coup de tonnerre, fit oublier l'incident. Et, d'ailleurs, le critique allait jouer un autre personnage.
Nous voilà en 1848.
Six mois avant cette date, tout tremble déjà en Europe. Palerme se soulève en réclamant l'autonomie de la Sicile. En Suisse, le Sonderbund, à Berne, menace le canton de Fribourg, où régnent les R. P. Jésuites. Ce sont les préludes d'une prochaine et véritable Révolution. Notez que la secousse a commencé par l'Italie. Sans s'entendre, mais en respirant le même air d'indépendance qui soufflait en ce moment sur la botte italique, cinq précurseurs, Gioberti, Cavour, Mazzini, Pie IX et Charles-Albert venaient de donner le signal de l'insurrection contre l'Autriche. Le cri, du reste, était le même que du temps de César Borgia : Fiioi'i i barbari ! Dehors les Barbares !
A Rome, on illuminait. Guidés par Daniel Manin, les patriotes ressuscitaient la Sérénissime République de Venise. Florence, Parme, Modènc chassaient leurs grands-ducs. Naples ne pouvait échapper à la contagion, d'autant plus que le Bourbon qui y trônait alors n'était pas
adoré. A la fin de l'hiver, une éruption de l'Etna eut l'air de s'associer au mouvement. Revenant alors à l'histoire de 1795, aux rêves de leurs pères, ces enfants de ce beau pays parlèrent de refaire la République Parthénopéenne qui, jadis, avait été proclamée par Championnet (un très dramatique épisode quia fourni à H. de Latouche l'occasion de composer Fragoletta, le plus curieux des romans historiques).
Dans sa première jeunesse, avant le scandale du théâtre de San Carlos, Fiorentino avait été libéral. Au cri de délivrance poussé par ses anciens amis politiques, il vit un moyen d'étouffer les mauvais bruits qu'on avait fait courir à Paris, sur son compte. Il quitta alors ses feuilletons et courut se mettre au service de son pays natal.
Qui, jadis, pendant sa jeunesse, il avait bu un peu en ivrogne à la tasse des idées modernes. De cette ivresse printanière il lui était resté un arrière-goût de libéralisme assez vif. C'est ce que j'ai été à même de voir sur la fin de 1847. Sous l'impression des premiers événements, les prédilections politiques de son jeune âge s'étaient soudainement réveillées. Tout le monde sait que la Piémont d'alors, sagement organisé en monarchie constitutionnelle, avait déjà une attitude provocante contre l'Autriche. On reprochait au vieux Metternich d'opprimer sous une main de fer Milan et Venise. Le même était accusé, non
sans raison, de presser de môme Florence, Rome et Naples. Il venait de faire fusiller, sans jugement, deux jeunes officiers de famille noble, les frères Bandiera, et cet acte de tyrannie mettait le feu à toutes les consciences.
En guise de réplique, Fiorentino aidait alors Alexandre Dumas à faire paraître les Lettres de Jacopo Ortis, un livre très révolutionnaire, que nous ne connaissions pas.
Au delà des Alpes, l'opposition aux traités de 1815 était de plus en plus vive. Un prince d'une grandeur chevaleresque régnait sur la Savoie. Ce malheureux Charles-Albert conseillé tour à tour par Gioberti et par Cavour, relevait les cœurs. Comptant sur la coopération, hélas ! si fragile des peuples, il rêvait de réaliser la grande pensée que Machiavel a formulée dans le dernier chapitre du Prince : « Hors de l'Italie, les Barbares ! » et la presse et le royaume Sarde étaient d'accord avec lui.
Or, en ce temps-là, un jour, dans les bureaux du Corsaire, tenant en main un journal turinois, le traducteur de Dante attirait mon attention sur un discours que venait de prononcer à la Chambre des députés Massimo d'Azeglio, un libéral de marque, un ancien proscrit que nous avions vu à Paris, où il écrivait pour les /^t'r/^cs. « Tenez, lisez ça, me disait-il tout ému, et vous verrez que l'Italie n'est pas du tout la terre des morts, ainsi que l'a dit si faussement Lamar-
tiiie », et ce qu'il traduisit pour moi, ce qu'il me fit lire, était une violente prosopée, lancée à Turin à l'adresse du roi de Naples, Tami et le protégé de l'Autriche. J'ai retenu cette virulente apostrophe, qui devait avoir prochainement la sanction d'une prophétie : « Ah ! Bourbon dégénéré, descendant d'une race glorieuse, pourquoi te fais-tu le valet de l'étranger? Ne sais-tu donc pas que tu es un anachronisme en chair et en os ? Par bonheur, il est au ciel une justice qu vise les rois. Va, le Dieu qui nous juge tous t'enlèvera la douce mer de Sorrente et les roses du Pausilippe ! » Ce lambeau d'une harangue bien italienne avait grandement frappé Fiorentino. Aussi, en 1848, à six mois de là, quand on m'apprit que, rejetant tout à coup sa férule de critique, il était parti pour Naples, je n'avais pas à m'en étonner.
Il allait prendre part aune révolution.
Une révolution, c'en était bien une. Rappelezvous. De Turin à Venise tout s'agitait, tout était à la révolte. Ainsi que cela se voit toujours en tout pays, les manifestations commencèrent au théâtre. Dans ce pays où la musique est la langue usuelle, un air d'opéra bien chanté finissait en cri d'insurrection. Mais, d'ailleurs, ces chants partaient de Rome. En même temps qu'un pape novateur, un grand pape, se promenait publiquement avec un gardeur de vaches, spectacle tout nouveau et bien touchant, un
proscrit, un enfant de Nice, retour de Buenos- Ayres, marin au canir de bronze, revenait pour aider son pays à recouvrer son indépendance. Celui-là, encore inconnu, était un futur général du nom de Giuseppe Garibaldi, un héros.
En vue de ce concert, comment Naples, où les âmes sont si impressionnables, n'aurait-elle pas été atteinte par une généreuse contagion ? Quand le déserteur de la critique y arriva, la ville était en fête. Ledrapeaunational, vert, blanc et rouge, était arboré à toutes les fenêtres. Sur les bords de l'admirable golfe, le long de la mer, vingt groupes de ténors populaires chantaient les hymnes ([ue, soixante années avant, Cimarosa avait composées pour baptiser la liberté naissante.
A l'aspect de tant de forces réunies, le Ferdinand d'alors comprit que toute résistance serait impossible et qu'il fallait transiger. Délié, plein de finesse, il commença par s'incliner devant ce que commandaient les circonstances, mais, nature féline, en invoquant le système des restric- J tiens mentales. Tibère au petit pied, il tira des " Archives la constitution de 1795 comme il l'aurait fait pour une relique de bric-à-brac et la tendit aux démocrates.
« Vive la liberté ! Vive l'unité de l'Italie ! » s'écriait-il à tue-tête.
Dans la ferveur de son zèle, il allait juscprà appeler à lui les opposants et à s'entourer d'un
ministère libéral, à la tête duquel il avait placé l'avocat Poërio, un patriote éprouvé. Comme conséquence de cet acte, faisant l'abandon du pouvoir absolu, il décrétait l'élection d'une chambre des députés pour les Deux-Siciles, une assemblée qui aurait la souveraine autorité et le prestige d'une Constituante.
En vue de tant de nobles concessions, l'allégresse populaire redoubla. Que de vivats sous ce beau ciel ! Tant de joie rappelait la. Muette de Portici, opéra de la rue, auquel il ne manquait que la figure de Masaniello et la sautillante musique d'Auber. Tout le monde s'y laissa prendre, le pauvre Poërio, le crédule président du conseil, le premier. Dans la naïveté de son cœur de cwbonaro, cet innocent politicien tenait pour argent comptant la conversion du roi, ses promesses et le jeu de ses flatteries. A ce sujet, il écrivait en propres termes à sa mère : a Chère maman, je ne peux pas vous dire à quel point Sa Majesté est bonne pour moi. Croiriez-vous que, ce matin, le roi, dans le palais duquel je suis logé, a poussé la complaisance jusqu'à m'apporter luimême ma tasse de chocolat, comme s'il eût été mon valet de chambre ? En vérité, je suis confus d'être l'objet de tant d'atïections. » Fort bien; mais comme tous les révolutionnaires arrivés qui se laissent si aisément prendre à la glu des grandeurs, ce dignitaire agreste était ce qu on appelle chez nous un gobeur. 11 ne voyait pas que
l'attitude du prince à son égard était un jeu satani(juo, mais un jeu cousu de fil blanc. En fait de dissimulation, ce monar(|ue était un homme de génie et aurait pu passer pour être de la graine de Louis XI. Sous main, il se mettait en devoir d'anéantir la Charte qu'il venait de jurer (1). Pour y parvenir, ameutant une classe de la nation contre l'autre, il faisait alliance avec les lazzaroni et la plus basse populace de Naples, s'en servant pour détruire l'organisation libérale naissante. C'était une variété du césarisme, beaucoup comme à Rome et un peu comme à Paris. Il y avait aussi quelque ressemblance avec la destruction des Janissaires par sultan Mahmoud et avec le massacre des Mamelucks au Caire par Méhémet-Ali, le grand pacha, deux autres simulateurs de premier ordre.
Au jour dit, — c'était le 15 mai 1848, — les troupes, sauvegarde de l'ordre, ayant été consignées dans leurs casernes, avec l'ordre de ne pas bouger, des bandes de dépenaillés dont on a évalué le nombre de 25,000 à 30,000, se sont mises en branle au cri de : a Vive le roi ! Vive le roi absolu ! A bas les avocats ! A bas la Constitu-
(l) L'histoire nous apprend que le roi de Naples a fini de la manière la plus lamentable. Dévoré par la lèpre et par des affections infectieuses combinées, il est mort au palais de Caserte au milieu de douleurs indescriptibles. Un récit, fort authentique, [lublié récemment sur procès-verbaux, raconte qu'il a fallu mettre huit jours pour désinfecter la chambre dans laquelle il ;•. rendu le dernier souflle.
tion ! A bas les bavards ! Vive saint Janvier ! » Ces groupes, qu'on avait pris soin de bien abreuver de vin de la Fouille, s'étaient d'abord portés à l'enceinte de la Nouvelle Chambre, Là, faisant irruption dans la salle des séances, ils proclamaient par leurs vociférations la déchéance de l'Assemblée et ils poursuivaient à coups de bâton et de stylet ceux des députés qui faisaient mine de résister. Pendant ce temps-là, d'autres des leurs, sûrs de l'impunité, aussi en grand nombre, pénétraient dans les hôtels pour y faire main basse sur ce qu'ils y trouveraient de précieux, meubles, argenterie, étoffes, objets d'art. Sachant qu'ils ne devaient être gênés dans leur manœuvre par aucune intervention défensive de la police, ils y opéraient un chambardement à tout casser. Quant au président du Conseil, au naïf Poërio, il avait été enlevé par ordre du roi et envoyé aux galères.
Naguère, en arrivant de Paris à Naples, quand la ville saluait de ses joyeux cris la nouvelle révolution, Fiorentino s'y était jeté à corps perdu. Affilié aux comités démocratiques, il s'était présenté dans les réunions populaires et y avait prononcé d'ardents discours. C'en était assez pour qu'en dépit de sa longue absence, il pût se faire élire par une circonscription. Il était donc député du peuple. Mais ici se présente un contre-temps inattendu. Que voulez-vous! Le 15 mai devait avoir deux effets funestes. A Pa-
ris, avant d'avoir eu le temps de procéder à là vérification de ses pouvoirs, la Constituante était envahie par les clubs et dissoute par Huber, un ouvrier corroyeur. A Naples, l'autre Constituante était chassée par la populace, en cela d'accord avec le roi. Dès lors, il ne faisait pas bon dans la ville qui se vante d'avoir le plus doux climat du monde. Ne voulant pas être de ceux que les lazzaroni écharpaient ou de ceux que le monarque envoyait au bagne, Fiorentino prit pour la seconde fois ses jambes à son cou. Il courut de nouveau au port, se jeta sur un navire de commerce et se hâta de regagner la France.
Un beau jour de mai, je le vis réparai tce au passage Jouffroy, où résidait notre journal. Plus de moustaches ni de barbe. Il s'était fait entièrement raser, ce qui, pour éviter les indiscrétions de l'identité, était sa manière de se faire un déguisement. Fort ému des suites de sa fugue, moitié sur le ton de l'apitoiement, moitié sur celui de la menace, il me raconta les événements auxquels il venait d'assister.
— Eh bien, qu'allez-vous faire maintenant? lui demandai-je.
— Ce que je vais faire? Eh! mais, venger la cause de la liberté !
— Ce sera pour le mieux, mais comment ?
— En exposant à la République Française qu'elle a le devoir de morigéner le tyran de Naples, violateur de toutes les lois.
Pauvre garçon, il tombait mal ! A l'heure où il était parti pour révolutionner la capitale des Deux-Siciles, chez nous, on en était encore, vis-àvis de la jeune République, à quelque chose comme la lune de miel des nouveaux mariés. Nouvel Orphée, Lamartine apaisait les tigres et les lions par le charme de sa parole. On plantait les arbres de la liberté que bénissait le clergé. Au Théâtre Français, M'^*' Rachel, un drapeau tricolore à la main, déclamait la Marseillaise. Tous les enfants dès écoles publiques défilaient au Chant du Départ. Trois Bonaparte, Louis, Pierre, Napoléon, et un Murât, revenant de l'exil ordonné par les Bourbons, déclaraient à l'Hôtel- de- Ville qu'ils étaient prêts à verser leur sang pour le régime nouveau. Changarnier et dix généraux d'Afrique offraient leurs épées. Oui, c'était superbe, mais ce beau train d'enthousiasme ne devait durer qu'une ou deux semaines, au plus, et la lune d'absinthe allait venir.
Aristophane s'attache à le faire voir : en temps de démagogie, c'est comme lorsque gronde la tempête : rien ne reste debout. Trois émeutes en mars avaient déjà effrayé les esprits. Les cent mille prolétaires en blouse de Sobrier, sortant tout à coup de dessous terre pour répondre à la folle bravade des Bonnets à poil, achevaient d'apeurer la ville. Sous le coup de l'épouvante, la soie, l'orfèvrerie, les plumes^ les fleurs, les gants, la dentelle, la parfumerie, les rubans,
toute l'industrie de luxe était ruinée. Du coup, mille ateliers étaient fermés. Puisqu'on allait passer la soirée aux clubs, les théâtres étaient déserts. Tandis que les riches, inquiétés par de menaçantes utopies, s'enfuyaient en masse dans leurs châteaux, les nobles étrangers n'arrivaient plus. Que de causes de méventes ! Que de faillites pour le commerce ! Ah! ce n'était pas tout ! Qu'on se représente par la pensée les 200,000 ouvriers sans travail et que, par une dérision de la rhétorique, on appelait les Ateliers Nationaux, 200,000 oisifs forcés auxquels on avait donné à remuer le. terrain du Cliamp-de-Mars et comme on aurait tout aussi bien pu, ainsi que je l'ai dit moi-même alors, faire mettre le Seine en bouteilles. Ces 200,000 bouches, il fallait les nourrir et cette urgence produisait sur le Trésor public l'effet que font les sauterelles quand elles tombent, l'été, sur les blés de l'Algérie. En même temps, dans trois des grands faubourgs, on demandait tous les soirs à proclamer la guerre sociale, la liquidation de la fortune publique, le partage des biens acquis, l'égalité à outrance. En guise de prélude à ces réformes chimériques, les sycophantes du jour avaient organisé la sacrilège journée du 15 mai, cette grotesque parodie du Premier Prairial, de sinistre mémoire. Tant de secousses cruelles avaient donc singulièrement assombri la situation, puisque les journées de juin allaient éclater à vingt jours de distance.
Pour faire face à un si douloureux état de choses, l'Assemblée Nationale avait nommé une Commission Executive de cinq membres. Ces dignitaires étaient tous des hommes de cabinet. J'ai à nommer MM. François Arago, un astronome, Marie, un avocat, Garnier Pages, un ancien commerçant, Lamartine, un poète, et Ledru-Rollin, un autre avocat. En réalité, cette dilution du pouvoir royal n'avait rien d'homogène ; seulement c'était une copie de la première Révolution. En parlant de ce retour au passé, mais en y mettant un léger grain de malice, un petit homme gris pommelé, porteur d'un grand nom révolutionnaire pour rire, M. Duvergier de Hauranne, s'était écrié : « Tiens ! nous voilà revenus à la Pentarchie ! » Et, en effet, c'était bien un recommencement des Cinq princes électifs du Directoire. Concluez en disant que, taillé sur le patron de son aîné, ce gouvernement serait sans grandeur et sans force. Conséquemment, il ne devait pas durer.
Cependant les Cinq étaient des hommes bien intentionnés. Mus par une pensée de salut public, ils s'efforçaient de calmer la lièvre du moment et d'arrêter la détresse publique dont l'accroissement les avait saisis d'effroi. Mais comment, dans ce Paris affolé, ramener le calme et la confiance, le travail, l'amour du plaisir et le charme de l'ordre? Cent clubs, cent mille vociférateurs, les songes creux, les ambitieux déçus et les dé-
classés, si iKniibreiix, se montraient ingouvernables. Trois partis monarchiques, hostiles entre eux, mais d'accord pour renverser le frêle établissement républicain, conspiraient à ciel ouvert. Un tel état de choses ne pouvait qu'amener la guerre des rues. Elle est venue et elle a été terrible.
Voila donc où l'on en était lorsque Fiorentino exprimait le désir de voir la République redresser le roi de Naples. En d'autres temps, c'aurait été à faire rire. La France! elle avait assez à faire chez elle et la situation ne permettait guère qu'on s'occupât de ce qui se passait chez les voisins. Mais l'Italien s'entêta dans son projet et il le mena, du reste, fort maladroitement. Pour faire admettre sa plainte par la Constituante, il lui aurait fallu le concours d'un tribun à large poitrine, d'un Mirabeau ou d'un O'Connell. Hélas ! à la séance à laquelle j'ai assisté, au lieu d'un brise-tout, j'ai vu apparaître à la tribune un de Jios camarades, un pauvre garçon pâle, maigre, mal mis, presque aphone, n'ayant rien de ce qu'il aurait fallu pour jouer le rôle agressif d'un berger David qui doit lancer le caillou meurtrier à la tète d'un Goliath couronné.
Xavier Durrien était sans doute un publiciste honnête, mais un écrivain de troisième ordre, sans grande notoriété. De 1835 à 1848, il s'était fait la main dans quelques journaux, mais sans éclat. Sur les dernières années, il avait publié
dans la Revue des Deux Mondes une Etude sur les Socin, ces hérésiarques du xvi® siècle, fondateurs de la secte des Antitrinitaires, qui niaient la plupart des dogmes du christianisme, et c'était à peu près la seule œuvre d'un peu d'étendue qu'il eût faite. Après le 24 février, ayant été le contraire d'un républicain, il avait retourné sa casaque et s'était associé au club de la rue Bergère, le plus violent de tous. Il" y était même devenu le bras droit de Louis Blanqui, lequel en avait fait son vice-président.
a Ah ! Blanqui, nous disait-il, voilà un homme ! Comme il. écrit ! comme il parle ! Savezvous ce qu'il faut à ce stoïcien pour vivre ? une flûte d'un sou, un verre d'eau et trois feuilles d'oseille; rien de plus. Son luxe, ce serait un sou de lait. » Puis, en s'étendant sur les qualités morales de ce chef départi, il ajoutait, et c'était à moi-même qu'il tenait ce propos : a Mon cher, il y a dans Blanqui deux grands hommes de l'antiquité : Diogène et Tiberius Gracchus ». Xavier Durrien parlait en homme du Midi.
Fort bien, mais ceux qui voudront avoir une idée plus exacte du célèbre démagogue devront lire ce qui le concerne dans les Mémoires de M. Alexis de Tocqueville. Le portrait qui s'y trouve est tracé de main de maître, sans haine, mais, entre nous, le bonhomme, l'antipode d'Armand Barbes, n'était pas de nature à faire naître l'admiration; c'était même tout le contraire.
Mais revenons à la tâche ardue qu'avait acceptée Xavier Durrien d'accuser nettement le roi de Naples, à cause de l'attentat du 15 mai. Il monta aux rostres sans passion. Ce fut tout au plus si l'Assemblée, distraite, se donna la peine de le regarder et de l'entendre. Comme il ne savait pas improviser, il tenait des papiers à la main pour s'en servir comme d'un guide-âne. Un moment, il fit effort pour s'emporter. Energie perdue ! Songez qu'il avait peu d'estomac, comme on dit, et que, n'étant servie que par une voix blanche, sa parole ne devait guère être écoutée. Ajoutons que, par suite d'un défaut de nature, il nasillait fortement, ce qui faisait que sa harangue glissait parfois dans des effets comiques, tout à fait en désaccord avec la gravité du sujet. En fin de compte, cette colère fut comme un coup d'épée dans l'eau.
Le lendemain, quand je revis Fiorentino, je le trouvai entièrement dégrisé au point de vue de la politique. Il disait" adieu aux grandes choses du jour.
« En voilà assez, ajoutait-il. Que les rois et les peuples s'arrangent comme ils l'entendront. Je ne serai plus assez sot pouj- m'occupcr de leurs affaires. »
Encore un mot sur Xavier Durrien Proscrit par le 2 Décembre, il était allé demander un refuge à l'h'.spagne. Il y a végété dix ans pour finir, le pauvre garron, comme tant d'autres
politiciens, d'illusions refoulées et de misère. Assagi ou refroidi parles événements, Fiorentino s'est tenu parole. On ne l'a plus vu se hasarder dans la région des chimères. Et, d'ailleurs, les drames qui se déroulaient en ce moment sous ses yeux étaient bien faits pour le dégriser. Horrible déchirement de notre pays, les journées de juin faisaient couler dans Paris des ruisseaux de larmes et de sang; P.-J. Proudhon demandait cette liquidation sociale qui eût abouti à donner à chacun des citoyens français un avoir de 375 fr. 50 centimes ; les clubs remplaçaient les théâtres; le luxe était mort et l'art avec lui. Bientôt survenait cette échaufïourée des Arts-et-Métiers qui amenait l'exil de vingt-deux députés et de nouvelles querelles. Hélas! vingt faux prophètes nous avaient promis le bonheur. « 0 ma tendre Musette, Musette, mes amours ! » chantait La Harpe après 93, en se repentant d'avoir, un jour, par fol enthousiasme, coiffé le bonnet rouge. A l'exemple de ce célèbre devancier, le Napolitain disant adieu à ses rêves décevants, revenait à ses fonctions déjuge assis sur une stalle d'orchestre. D'ailleurs, l'Empire avait succédé à laRépublique, et il s'y était rallié. La prose, les vers, la musique, la danse, il n'y aurait plus autre chose pour occuper sa pensée ; c'était donc à analyser ces douces fanfreluches de la civilisation, à l'étude de ces jeux d'esprit, qu'il demanderait désormais la renommée et la fortune.
Jusques-là, c'était parler en sage, mais deux choses devaient contrecarrer ses espérances. La première, c'était de n'être pas d'accord avec les caprices de la destinée; la seconde, ce devait être sa tendance à l'accaparement. On lui avait rendu le feuilleton du Constitutionnel, grand journal toujours en bonne posture. C'aurait dû suffire aux besoins de son activité. Un public de 40,000 abonnés, n'était-ce pas assez? Il voulut plus et, grâce à l'influence protectrice de M. Achille Fould, alors ministre d'État, il se fit donner par surcroît le feuilleton du Moniteur Universel, lequel était encore l'organe officiel du gouvernement. Il s'y installa donc en maître, mais avec le masque transparent d'un pseudonyme. (Ses articles étaient signés: A. deRoway, qu'on disait être le nom d'une de ses maîtresses, et, en ce cas, le fait était légèrement teinté d'impertinence ) Pour le reste, c'était le même style très clair, la même manière leste de porter une sentence et, ne l'oublions pas, la même abondance d'aperçus piquants.
Aux yeux de ceux qui s'y connaissaient, pour les grammairiens et pour les délicats, il y avait là, tous les huit jours, un véritable tour de force. Un critique assez riche de son fonds, assez habile pour analyser les œuvres dramatiques du jour dans le même sens, mais en variant sa formule et pouvant faire lire les deux sentences sans faire naître la satiété ou l'ennui, ce n'était pas un
mince mérite. J'entendais dire que ça ne s'était jamais vu. Ce qui ne s'était pas vu non plus et ce qui commençait à éveiller les reptiles de l'Envie, cachés sous l'herbe, c'était cette nouveauté offusquante d'un étranger, d'une espèce de Concino-Concini littéraire, s'emparant de deux des principaux organes de roi3inion publique. Deux! c'était déjà excessif, mais comme il avait aussi le Corsaire, cela faisait trois. « Trois, disaient ses ennemis, c'est donc un monstre, le chien à trois têtes que les mythologues ont placé sur le seuil des enfers classiques. Prenons garde ! »
On avait beau voir s'acclimater l'Empire et renaître les mœurs aristocratiques, un dépenaillé d'hier changé en César, une cour, des chambellans, des favorites, des cent-gardes, une liste civile, une nouvelle noblesse, on ne faisait pas taire les murmures. La littérature courante, quoique aux trois quarts muselée, se plaignait tout bas. En dépit de tout, elle conservait c[uelque chose de la République des lettres, ne cessant pas d'être égalitaire. Sous-entendez qu'elle réprouvait le cumul. Sans doute Fiorentino n'était pas un fonctionnaire, mais c'était un favori. Tant de puissance rassemblée en une seule main, et en une main qui n'était pas française, suscitait les rivalités et irritait les convoitises. Plus spécialement on s'emportait, et sans mesure, sur l'abandon du Moniteur Universel à un Italien. Créé pour servir de publicateur aux
actes de l'iiutoritô publique, ce journal, c'était le budget qui le payait. Si chez nous un papier devait être un organe national, n'était-ce pas celui-là? Il y avait donc des mécontents pour dire qu'un étranger placé là, en vedette, de préférence à tout écrivain de talent, passait à l'état d'acte anti- patriotique. Plusieurs môme y voyaient une trahison. Ces plaintes voltigeaient un peu partout et il n'était pas possible qu'elles n'arrivassent point à l'oreille du critique. Mais lui, sans s'émouvoir, sûr de la protection du ministre d'Etat, pouvait être comparé au dieu de Le Franc de Pompignan, laissait crier, poursuivant sa carrière et n'ayant d'autre souci que d'arrondir sa fortune.
A ceux qui se trouvaient à côté de lui, il disait que, si le ciel lui accordait encore cinq ou six années de paix, ce serait assez pour qu'il fît ses orges. Ce terme atteint, il se retirerait en famille, avec une très belle actrice. M''® Z***, dans le silence d'une petite maison, sous des arbres, en laissant le monde aller comme il l'entendrait. Souhaits à la Florian! Qui ne les a formés !
S'amasser de quoi se retirer loin du bruit que fait la foule, procul ncfjotus, dit Horace, s'en aller de Paris avant d'être touché par la vieillesse, se faire une demeure sur un beau lac d'azur et d'or, à cent pas de la maison où Catulle a clianté le Moineau de Lesbre, ça parais-
sait être de la part de ce triomphant un acte de modestie, mais, à bien prendre les choses, réfléchissez-y, et vous verrez que c'était une bien grande ambition pour un travailleur de la pensée, puisque, pour ceux-là, c'est le plus irréalisable des rêves. Ah ! ces hommes que le vulgaire tient pour si heureux parce qu'un bruit frivole se fait autour de leur nom ! Les dix dernières années de la vie, qu'on doit souhaiter et calmes et douces, n'allez pas croire qu'elles soient faites pour eux. Sur cinq cents qui attisent en eux ce désir, y en a-t-il deux qui en jouissent ? Je cherche et je n'en trouve pas un. J'entends encore J.-J. Weiss, rencogné par l'Académie française, me disant : « Ah ! si je pouvais seulement avoir la retraite du a vieillard de Tarente dans les Géorgiques ! » Eh bien, non, le sort ne le veut pas. Fata obstant. Nous sommes tous condamnés à finir, non sur un lit de mousse, mais sur des épreuves d'imprimerie. Un beau matelas !
Fiorentino enrichi ne devait pas avoir pour dernier asile la villa ombreuse et fleurie dont il embellissait ses songes. J'ai à faire voir combien il a payé cher sa renommée et sa fortune. Macbeth de l'écritoire, il avait son spectre Banque. Au milieu des fracas et des bouleversements politiques, Paris avait oublié l'histoire, vraie ou fausse, du billet de banque tendu par Nestor Roqueplan. En voyant l'étranger arriver de plain-
pied au Moniteur Universel, les colères d'autrefois reparurent, démuselées. Ce nouveau coup partit de la Société des gens de lettres.
Un beau jour, une consigne fut convenue entre compères. Il y fut dit qu'il fallait absolument se défaire du critique. Très belle résolution, mais comment la mettre à exécution ? La cli()se, entre nous, ne ressemblait pas mal au conseil tenu par les rats à rencontre de Rodilard. Qui attacherait le grelot ? On eut recours alors, non pas à la Société des gens de lettres, dont les sept cents cinquante membres étaient une masse difficile à remuer, mais à son comité. Le motif, c'était la dignité du métier compromise par le feuilletoniste.
Pour dire la vérité, il y eut d'abord quelques hésitations. Un juge de l'endroit prit la parole et dit :
— Messieurs, doucement. Je ne connais pas M. Fiorentino. Je n'ai ni à l'accepter ni à le défendre. Je ne veux dire qu'un mot : c'est que, n'étant pas français, en vertu de nos statuts, il n'appartient pas et ne saurait appartenir à notre Société, qui ne doit être formée que d'écrivains de notre pays. S'il a commis des actes réprchensibles, ce qui se peut, ce n'est donc pas à nous
à l'en reprendre, mais à ceux qui l'emploient, c'est-à-dire aux directeurs du Constitutionnel et du Moniteur. Il est de toute évidence que ce n'est pas notre affaire.
Ça paraissait assez raisonnable, ce que disait ce doyen, car il paraît que c'en était un, mais on lui riva vite son clou en lui faisant remarquer ciue si le délinquant était étranger, les deux organes littéraires qu'il mettait en mouvement étaient deux feuilles françaises et, que, par conséquent, puisqu'il y avait tout à la fois abus et scandale, c'était à la France à agir.
Sur cette réplique, il n'y avait plus qu'à observer la consigne.
Dès ce moment ce ne fut plus le Conseil des rats, ce fut le Conseil des Dix qui entra en fonction ; seulement ils étaient vingt-quatre. Un des membres de cette agrégation, M. Alphonse de Calonne, le rédacteur en chef de la Revue Cojîtemporaine, avait été jadis très lié avec le critique et, comme il arrive souvent, mais j'ignore à propos de quoi, cette amitié avait tourné à l'aigre. A la suite de ce désaccord étaient venues des plaintes dans lesquelles on affirmait que dix ou douze artistes des deux sexes, notamment des chanteurs et des chanteuses, prétendaient avoir été assujettis, le feuilleton, c'est-à-dire le poignard sous la gorge, à une contribution noire. Stipulant, je le répète, au nom do la dignité des lettres, notre Comité prenait cette cause en main
et se croyait en droit de flétiir et même de condamner ces manœuvres, qu'on se flattait de ne point pratiquer dans notre pays.
En ce temps-là, comme la tribune n'était plus debout et que Paris ne s'occupait pas de politique, le moindre incident devenait un sujet de causerie. Cette affaire, qui confinait au théâtre, fit donc un bruit de tous les diables. Vous rappelez-vous, du reste, le mot dans lequel La Rochefoucault dit qu'on se réjouit toujours de ce qui arrive de fâcheux à autrui ? Il s'agissait de jeter à la mer un homme qui tenait une grande place dans le monde de la publicité et dont avaient à se plaindre et ceux qu'il avait piqués dans ses écrits et ceux qui lui en voulaient de n'avoir pas été assez enguirlandés de louanges et aussi, hélas ! ceux dont il avait fait l'éloge. Dès lors, il y eut triple clameur de haro. Etripez-le! — Ils n'y allaient pas de main-morte !
— Traînez-le donc sur la claie, ce vil Napolitain !
En France, la justice est, à l)on droit, soigneuse de ses prérogatives. Elle n'entend point qu'on tourne son autorité en dérision. Or, dans la circonstance, que se passait-il ? Quoique n'étant investi d'aucun caractère de juridiction, le Comité, se laissant glisser sur la pente de la plus téméraire des audaces, s'érigeait en un collège de magistrats. Chose ou comique ou sacrilège, comme on voudra, ils s'étaient distribué des
rôles de juges comme s'ils eussent été sérieusement les membres d'une Haute-Cour. Très ostensiblement ils avaient organisé une enquête dans les formes qui sont usitées au Palais de Justice. L'un était président ; l'autre, juge d'instruction,^ un troisième greffier, un quatrième procureur, organe du ministère public. Il ne leur manquait plus que d'être coiffés de toques argentées et vêtus d'une robe noire ou rouge, agrémentée d'hermine.
Ce n'était pas tout. En se donnant des airs de tribunal, ils lançaient des assignations, faisaient comparaître des témoins et dressaient un acte d accusation, fondé sur des faits de chantage. Vingt artistes célèbres étaient interrogés. Reconnaissons que plusieurs chargeaient grandement l'inculpé. On l'accusait d'avoir fait payer cher son intervention dans les rapports avec le Théâtre Italien. Il avait aussi tiré de l'or de ses éloges. — Eh bien, pourquoi venait-on à lui? Pourquoi lui demandait-on d'user son encre en panégyriques ? Mais, d'ailleurs, appelé, il refusait de comparaître. « Pardon, mes beaux messieurs, leur fit-il dire, je suis, moi, un écrivain libre. Ne faisant point partie de votre Société, je n'ai aucune affaire à débattre avec vous. Veuillez donc, je vous prie, vous désarmer en ce qui me concerne du glaive de la loi et me laisser en repos. » La réponse était d'une finesse tout italienne. Etait-elle habile? Non, sans doute.
et elle a eu pour effet, d'abord de rappeler l'histoire du billet de banque et, ensuite, de raviver le feu de l'accusation.
Dans ce monde spécial du théâtre, des arts et des lettres, chez ces hommes et chez ces femmes dont les nerfs sont toujours en mouvement, l'anthropophagie a toujours été de règle et l'on s'y mange sans cesse.. Entendons-nous bien. Oui, le mot n'est pas trop fort, on s'y mange du matin au soir^ moralement parlant, bien entendu, avec des cris de joie et des danses de sauvage. Cette enquête dirigée contre un critique influent n'était donc pas pour déplaire à la bohème dorée. Tels et tels premiers sujets, telles et telles superbes cantatrices, tels et tels auteurs courant à la gloire d'un jour comme les papillons nocturnes à la flamme d'une bougie, avaient, naguère mis un grand empressement à se faire tambouriner par le feuilleton. En apprenant qu'il était en butte à une vive censure, ils n'étaient pas fâchés d'éclater en reproches, puisque, suivant la remarque de Scliopenhauer, il y a une secrète volupté à se montrer ingrat. Mais n'est-il pas dans la tradition de faire des cadeaux à la critique ? Qu'on ne me taxe pas d'applaudir à cette coutume. Je sais que les moralistes la réprouvent en ce qu'elle a pour résultat d'annihiler l'indépendance du juge, mais je tiens à dire que c'est l'usage. De tout temps, chez les artistes, mais surtout depuis 1830, on a arrosé
la réclame en envoyant un remerciement à son auteur. Tantôt c'était une bague .ou même une montre en or ; tantôt, chose plus délicate, c'était un porte-cigare ou un tableau. Jadis les rois faisaient porter par un chambellan la fameuse tabatière enrichie de diamants. Les princes de la maison d'Orléans se fendaient d'un service de Sèvres, et convenez que c'était charmant. Tel illustre confrère, dont il serait inutile de mettre le nom ici, ayant la réputation d'aimer à bien vivre, gastronomiquement parlant, on lui faisait parvenir une bourriche de gibier ou bien des truffes. Il n'y a pas encore bien longtemps existait parmi nous un avocat à bon droit fort recherché, mais celui-là n'avait pas de goût pour ces bagatelles. Un jour, à la suite d'un procès épineux, gagné par son éloquence, le client lui fit transmettre, en guise d'honoraires, une magnifique édition des œuvres de Montesquieu. Il sourit et les mit à la place d'honneur dans sa bibliothèque, mais en disant à celui qui les avait apportées. « Des livres! ah! c'est très bien, mais j'aurais préféré des livres tournois. )) Florentine, lui, était de l'école de ce beau parleur. Il aimait l'argent et, en vue de la maison des champs à conquérir, il s'en faisait donner le plus possible.
Au courant de l'enquête, les magistrats pour rire, se prenant au sérieux, ont fait un recueil des dépositions. Plusieurs étaient accablantes.
ji Mîiis, disait un plaisant, superbes ténors et divines cantatrices, pourquoi donc couraient-ils chez lui, si ce n'était pour chanter ? » Est-ce qu'il n'y avait pas en eux et en elles un peu de responsabilité, la part du tentateur ? Cependant, comme chez nous tout ce qui a une forme nouvelle pique la curiosité, les enquêteurs se sont surtout arrêtés à une résolution dont tout le monde devait parler. Entre autres témoins cités, figurait une jeune et très jolie chanteuse d'origine grecque, fort aimée des habitués de l'orchestre. On la nommait M^^®"d'Angri. Au Théâtre. Italien, elle jouait et chantait les soubrettes à ravir, mais, pour les choses de la vie réelle, elle était d'une naïveté d'enfant. Quand nos sévères messieurs, en fronçant le sourcil, procédèrent à son interrogatoire, comme elle ne s'exprimait en français qu'avec une extrême difficulté, au lieu de répondre, elle demanda à exhiber son carnet de dépenses, car c'était une fille d'ordre. On y lut en propres termes à la date du 15 décembre, date d'une de ses visites au terrible critique, ces mots, qui, au sens des accusateurs, narrait nettement le délit : Rcyalato Fiorentino. — Qu'est-ce que cela pouvait bien dire? Ils se cotisèrent pour les traduire. Ah! ah! ah ! c'était forinel ! « Régalé Fiorentino ! » Il y en eut un qui dit : Pourboire versé ('( Fiorentino, et ce fut cette version qui fut adoptée. — Un ])ourlK)iro, était-ce nn délit ? N'im-
porte, le fait transpira fortement au dehors et fît naître un beau tapage dans le monde si babillard du théâtre et de la presse. Ajoutons que ces trois mots d'un italien bizarre devaient causer en grande partie la condamnation.
J'ai déjà eu à dire que Fiorentino avait pour mécène M. Achille Fould, ministre d'Etat, alors tout-puissant au palais des Tuileries. Le moment est venu de faire voir que, cherchant à parer les coups qui pleuvaient sur sa tête, lltalien mettait son protecteur en campagne. Il ne manquait pas de lui démontrer que, pour le perdre, ses ennemis, ultra-révolutionnaires dans la circonstance, avaient usurpé d'augustes fonctions, celles de la Justice. Par ricochet, la plainte fut déférée à l'honorable M. Roulland, qui, pour lors, était garde des sceaux, mais soit que cette Excellence boudât son collègue, soit qu'en rembarrant des gens de lettres en renom et vindicatifs, elle craignît de se faire des ennemis ou de se rendre impopulaire, elle s'arrangea pour s'échapper par la tangente Afïectant de faire le joli cœur, M. Roulland répondit à l'invite à carreau par un proverbe latin, toujours en usage dans le pays de la chicane. Il répondit à M. Achille Fould, tout en s'inclinant : De miniinis non curât prœtor. Une futile querelle entre feuilletoniste et gens de théâtre, une sorte de Batrachomyomachie, étaitce un objet pour prendre les instants du chef de la magistrature française ? Vu, d'ailleurs, le mou-
vement des mœurs actuelles, qui était tout entier aux choses amusantes, il n'y avait pas de mal à laisser cette affaire se dérouler librement comme un jouet offert à l'.opinion publique.
On eut alors recours à une grande autorité en la matière, c'est-à-dire à M. Dupin aîné, récemment rallié à l'empire et qui était, comme on sait, procureur général à la cour de cassation. Mais le célèbre jurisconsulte était encore plus retors que grêlé. Il répondit de même par une fin de non recevoir. Songez donc, s'il vous plaît, qu'on était à l'heure où il venait d'arriver du rocher de Guernesey, à l'état de manuscrit courant de main en main, ce lambeau inexorable des Châtiments, intitulé : l'Autre Président (Le Président de la Législative qui se déroba devant le coup d'Etat). Vous savez que Victor Hugo représente ce même Dupin, faisant son entrée aux Enfers où le second Brutus, le glorieux vaincu de Pharsale, le condamne à recevoir, sans relâche, pendant l'éternité, des pichenettes sur le bout du nez. C'en était assez, n'est-ce-pas ? Ce supplice tout nouveau, imaginé parle grand poète, faisait rire et frissonner en même temps. L'ancien président de l'Assemblée Nationale brisée sans aucune protestation de sa part dut lire ces iambes brûlants, et il n'en riait pas, ou bien il en riait jaune. Ces gens de lettres sont une engeance toujours à redouter. Il pensait sensément, ce vieillard, qn'û n'avait pas à aller au-devant
de quelque autre satire. Il refusa donc net.
Que faire ? Pour le traducteur de Dante, il n'y akvait plus qu'à avoir recours à la force d'inertie et à la résignation. C'est ce qu'il fit, « Après ça, disait-il en faisant le plaisant, je ne crois pas qu'ils aillent jusqu'à me faire couper le cou. » La sentence parut. Comme notre Comité ne disposait pas du code pénal, il n'y avait pas et il ne pouvait y avoir dans l'arrêt autre chose qu'un blâme sévère. Pier-Angelo Florentine était signalé au monde littéraire comme étant un écrivain qui avait mésusé de sa plume et qui n'était plus digne de la considération de ses confrères. C'était rude ; c'était une déchirure sanglante faite à l'amour-propre du critique, et c'était sans appel.
Restait à savoir si ce jugement serait suivi d'efïet. Ceux qui l'avaient rendu n'espéraient pas que le condamné se ferait justice en se tirant une balle dans la tête, mais ils supposaient bien ou qu'il s'éloignerait de Paris ou qu'il serait remercié par les trois journaux où il écrivait. Leur stupeur fut grande quand ils apprirent que chez lui, et autour de lui, dans ses tenants et aboutissants, toute cette grosse affaire n'avait fini que par un éclat de rire. En s'emparant du mot prononcé jadis par Chateaubriand sur la liberté de la presse, l'Italien s'était écrié :
« Il faut s'habituer à ça, comme on s'habitue au mal de mer. »
Mazarin n'aurait pas mieux dit.
Eh bien, après tout, qu'est-ce que ce procèsverbal, écrit par des envieux, pouvait bien lui faire? Ça n'affectait en rien sa position. Il n'en avait pas moins deux grands feuilletons à écrire, chaque semaine, et cent suffragants, les célébrités théâtrales venant à lui et le consolant à force de sourires, de poignées de main et même d'accolades. Et puis, pourquoi les cadeaux ne recommenceraient-ils pas?
Tout ça était bel et bien, mais, au fond, plus sensible qu'on ne pense, il se sentait touché au vif du cœur et bien plus qu'il n'avait l'air de le dire. Cet arrêt était une poire d'angoisse dure à digérer. Si, par le fait, il était disqualifié aux yeux de la littérature courante, il en rejaillirait quelque chose chez les gens du monde. Toutes les fois qu'on le voyait entrer dans un foyer de théâtre, on s'écartait de lui ou, ce qui n'était pas moins injurieux, ils se parlaient à l'oreille. Ceux des petits journaux qui se nourrissent de brocards l'écorchaient vif par voie d'allusion. Il avait le regard trop acéré pour ne pas voir qu'il passait à l'état de bête noire dans ce cercle de l'élégance et de la méchanceté qu'on est convenu d'appeler a le Tout-Paris ».
Ah ! tout n'était pas tini entre ses ennemis et lui. Eh! d'abord, ceux qui savent un peu d'histoire n'ignorent point que rien ne finit ici-bas, et que, dans les petites choses, comme dans les
grandes, tout recommence sans cesse. C'est ce qu'a exprimé Vico en nous faisant voir que l'histoire est un serpent qui se mord la queue.
Au lendemain du brûlant ostracisme prononcé contre lui, levant haut la tète, il affectait de dédaigner ces éclaboussures de l'opinion, mais ce n'était de sa part qu'un jeu mal déguisé. En réalité, le levain d'une acre rancune mettait le feu à sa poitrine et attisait ses colères. Il lui fallait une vengeance. Mais comment atteindre à la fois vingt adversaires, tous jeunes, tous ayant des influences dans la presse? Ce fut alors que, mal inspiré, il demanda à l'atavisme l'instinct de perfidie qui est de mise dans le pays des Sforce et des Malaspina. Grisé ou hébété par la haine, il rechercha un détour qui le mît à même de blesser un de ses ennemis, mais dans ses affections les plus chères. Il attaqua une femme. C'était descendre au rôle de bravo du quinzième siècle.
Sans courir le risque d'être taxé d'indiscrétion ou d'offense à la vie privée, on peut aujourd'hui, je crois, rappeler ici cet épisode qui, voilà cinquante ans, a fait grand bruit et est devenu la cause d'un drame.
Il y avait alors, à l'Opéra, une jeune et jolie chanteuse, M^^® Grimm. Cette belle personne n'avait pas un talent de première ligne, mais elle était bien venue du public Tout à coup Fiorentino se mit à la persifler en termes acerbes et à parler de ses relations mondaines. Ce qu'il en
faisait, ce n'était pas préciscment pour elle, mais pour faire une querelle d'Allemand a un écrivain qu'il savait être son ami, l'un de ceux qui venaient de le vouer au mépris ]:)ublic. Soit dit en passant, ce coup de poignard était bien italien. M. Amédée Acliard, le romancier bien connu, se sentit visé. En insultant la cantatrice, c'était à lui qu'on en voulait. Il envoya un cartel. Le surlendemain, on se battit au bois de Boulogne et à l'épée. Le romancier eut le poumon gauche percé de part en part.
Ainsi qu'on le voit, cette blessure était des plus graves. Un moment, on crut qu'elle entraînerait la mort. Fort heureusement, il n'en fut rien. Grâce aux soins d'un habile docteur, à l'air vivifiant de la campagne et à la jeunesse du sujet, l'hémorragie s'arrêta, la plaie se cicatrisa et M. Amédée Achard put guérir. Seulement il resta une trace du coup d'épée qui amenait d'assez vives douleurs à tout changement de température et qui, a-t-on dit, aurait hâté de dix ans la mort du blessé. Quant à Fiorentino, l'événement ne le réhabilitait pas sans doute, mais il lui faisait obtenir ce qu'il désirait : le silence.
Comme en cette affaire j'ai le devoir do ne rien omettre, il me faut bien relater ici une particularité peu connue et des plus curieuses.
J'ai constaté plus haut quelle part le critique avait prise au mouvement révolutionnaire de rilalie en 1818. On va voir (juc cotte entente
avec les carbonari de Naples, tous mécréants, ne l'empêchait pas d'être l'adepte et même le serviteur d'une sainte orthodoxie. Un de nos confrères, un de ses collaborateurs, lui parlait de son duel et le félicitait de ce qu'il avait eu la chance d'en sortir sain et sauf.
— Ah ! lui répondit Fiorentino, je ne pouvais avoir ni peur ni inquiétude, sachant d'avance quel serait le résultat de cette rencontre.
— Très bien, et comment pouviez-vous le savoir ?
— Rien de plus simple. Le matin du duel, en sortant de chez moi, je suis entré à Notre- Dame-de-Lorette et j'y ai fait une station devant l'autel de la Vierge : « Mère de Dieu, lui ai-je dit, fais-moi la grâce que je transperce mon adversaire », et elle m'a exaucé.
Ce récit, très véridique, répandu dans les milieux littéraires, y a été grandement et diversement commenté.
Un ancien Saint-Simonien, Adolphe Guéroult, député de Paris et rédacteur en chef de V Opinion Nationale, frappé de ce fait, l'avait reproduit en entier dans son journal. En l'y lisant, le prince Napoléon lui disait :
(( Cette invocation à la Vierge ne m'étonne pas. Personne plus que moi ne connaît la botte italique, puisque j'y ai été élevé. Je sais donc que, dès l'enfance, les Italiens, même les plus audacieux, toujours en extase devant les statues.
les tableaux et les cierges allumés, ont en eux une forte dose d'idolâtrie. »
Soit, mais, suivant le mot de Montaigne, ce Napolitain était un homme « ondoyant etdivers ». S'il s'agenouillait en croyant devant la Vierge, il ne se défendait pas, une autre fois, de se tenir en libre penseur. De son soudain retour à Naples, en 1848, il racontait un trait qui le parait de cette autre physionomie En ces heures-là, l'Italie en était toujours à l'époque où Pie IX, vivement libéral, n'avait pas encore changé d'attitude et où il demandait qu'on renvoyât les Tedeschi en Autriche. Après leur soulèvement si réussi, les Napolitains chantaient le même air. Ils organisèrent même une députation de trois membres, à laquelle on donnait le mandat d'aller à Rome nouer avec le pape une alliance dans ce sens du même joug autrichien à secouer. Fiorentino faisait partie de cette délégation.
On se mit en route et l'on ne tarda pas à arriver à la ville éternelle. En vue de la liberté reconquise, Rome était toujours en fête. Toutes les rues étaient pavoisées. Le peuple dansait sur les places, Pasquin s'amusait à faire de l'esprit avec Marforio, son compère. Quand les trois envoyés, acclamés avec transport tout le long de leur route, s'avancèrent vers la résidence papale, les vivats redoublèrent d'intensité. En'ra ritalia ! Evira il Santo Padre ! criait la foule à tue-téte. Un éloquent orateur de l'ordre des
Theatins, le P. Ugo Bassi, monté sur une borne, criait à la foule:
« Mes amis, saluez avec moi nos frères de Naples ! »
Ainsi tout faisait espérer aux trois commissaires que cet accueil enthousiaste serait continué, mais il n'en devait rien être. Dès qu'ils furent sur le seuil du Vatican, on leur chercha des chicanes, o Est-ce que vous ne nous apportez pas la tempête ? » leur dit un cardinal de la cour du Saint-Père. Evidemment le vent avait tourné. Cependant, comme ils levaient haut la tête et parlaient avec énergie, on se radoucit un peu, mais avec des manières félines. Une façon de camérier leur dit que hSa Sainteté ne pourrait leur donner que dix minutes, parce qu'elle était indisposée et qu'elle ne pourrait les recevoir que dans sa chambre à coucher.
« Nous sommes aux ordres du Souverain Pontife, « dirent-ils.
On les introduisit donc et, après qulls se furent pieusement inclinés, suivant l'usage, devant le vicaire de Dieu sur la terre, chacun d'eux fut admis à prendre un siège. Il y en eut un qui s'apprêta à parler du message, mais en même temps, un autre fort soupçonneux usa de ruse afin de voir si la situation était franche. Laissant tomber la clé de sa montre sur le parquet, il se baissa aussitôt pour la ramasser. Il aperçut alors sous le lit du pape, savez-vous quoi ? un révérend
père jésuite, étendu tout de son long, l'oreille aux aguets.
Cela suffit. D'un geste indigné, il lit signe à ses compagnons, et tous trois, ayant salué Pie IX, se retirèrent pour aller rapporter ce qu'ils venaient de voir.
({ Un jésuite, disait Fiorentino, c'est l'incarnation du diable. »
Gloriole littéraire, que tu es donc peu de chose ! Sous plus d'un rapport, il en est du critique, mais surtout do celui qui régente le théâtre, comme du comédien. Lui mort, tout est dit. Des trésors d'observation, de la moelle cérébrale qu'il a prodiguée à la tâche sociale, il ne reste rien. Les choses se passaient déjà ainsi, voilà cent dix ans, à propos des écrits de La Harpe. Qui se rappellerait aujourd'hui une ligne de ce Geoffroi, du Journal des Débats, dont un alinéa faisait pâlir Talma et intéressait Paris entier ? Le nom même de cet analyste est oublié comme dix autres qu'ont applaudis nos pères. Même chose s'est vue chez nous, pour les feuilletonistes d'hier. Nul n'a été plus fêté que Jules Janin. En vain, cet enfant gâté de la fin du xix* siècle a rassemblé ses meilleurs pages pour en faire (juatre volumes. Précaution bien inutile. Pas un des générations nouvelles ne les lit. Théophile Gautier, un peu plus moderne, a fait un choix de même genre, et Paul de Saint-Victor aussi. Ils ont eu le même sort. Que de belles feuilles ont
été le jouet des vents, dirait le poète de Tibur. Des dix mille colonnes, étincelantes d'esprit, que Fiorentino a composées, la postérité ne connaîtra pas un seul mot.
Il prévoyait bien qu'il n'échapperait, du reste, pas à la rigueur de cette destinée et il ne songeait pas à s'en plaindre. Mais qui l'empêchait d'ajouter à ce bagage quelque chose de plus durable ? J'ai eu à le dire en commençant, il avait traduit, au gré de tout le monde et en très bon français, la grande Epopée de Dante. Nous autres, fils à tête de liège de la Gaule, si longtemps infatués de nous-mêmes, il est bien des richesses de la Muse d'Italie que nous ignorons. Pourquoi ne pas nous les faire connaître ? Stendhal, qui aimait à farfouiller dans les archives des vieux couvents, disait : « Il y a là-dedans cent Iliades inconnues » . Ne parlons que des œuvres qui ont été imprimées, mais qui n'ont point passé les Alpes. Fiorentino avait été plus qu'aucun autre à même de les vulgariser chez nous. Je l'ai entendu, un jour, exprimer un regret à cet égard, et ce regret avait son excuse.
« La Ristori, disait-il, nous apporte ici Alfieri par fragments, oui, mais le grand tragique italien est ignoré en France. J'avais songé à traduire son théâtre. J'ai reculé. Ces scènes font toutes la guerre aux rois. Eh ! eh ! c'est d'un républicanisme féroce. Ça ne serait pas contraire à mes idées, mais ça ne plairait pas autant à
ceux qui me protègent. Qu'un autre ait plus de vertu que moi. Populariser les sublimes conceptions d'un beau génie, je le ferais, si, avant tout, on ne me faisait pas une loi de me taire.
Frayant avec les notabilités, il aimait beaucoup H. de Balzac et s'efforçait d'apaiser ses plaintes, car, suivant lui, le grand romancier, s'estimant méconnu ou pas assez récompensé, ne passait pas un seul jour sans gémir. Fiorentino citait souvent le mot de ce mécontent : « La gloire est le soleil des morts ». Il ajoutait, devant moi, que le même lui avait dit, un jour :
« Ah ! vous êtes heureux, vous, mon cher, vous pouvez dire tout haut, de mes romans, le bien que vous en pensez. »
Des romans, Fiorentino ne se contentait pas d'en lire ; il en faisait lui-même à l'occasion, mais pas à la manière du propriétaire des Jardies. Ceux qu'il a composés ne portent pas son nom ; ils sont décorés d'un autre plus célèbre, celui d'Alexandre Dumas père. Sans que rien ne l'indique, il a amplement travaillé à l'œuvre multiple de l'infatigable mulâtre, dont il avait aisément épousé la manière. Paris s'est délecté à la lecture du Corricolo, une suite d'amusants tableaux sur la vie de Naples. Ces scènes d'une allure si vive, toutes excitant le rire, sont de lui ; seulement, chose qu'il est juste de reconnaître, le signataire y a mis la main, lagrilïe du lion. Cependant, en un autre ouvrage où la coopéra-
^ tion de l'Italien a été, sinon plus sérieuse, du moins plus remarquée, c'a été dans Monie-Christo, ce prodigieux récit à compartiments, lequel a l'ampleur d'une épopée, puisqu'il s'étend sur un contingent de dix volumes, à trois cent cinquante pages chaque. Suivant la légende, car n'oublions pas de dire que c'en est une, tout ce qui concerne l'abbé Faria, ses trésors et sa captivité, serait la part qu'il a fournie. Evidemment le personnage est d'origine absolument transalpine. « Le Napolitain nous a grandement servis », s'écriait un jour Auguste Maquet, le bras droit de l'auteur. Ces confidences se colportaient à haute voix, partout, à travers les cénacles, dans les bureaux de rédaction et chez les éditeurs, et j'ai de bonnes raisons de croire qu'elles reposaient sur un fond vrai. Au surplus, les relations intimes, très fréquentes, amicales même, qui ont toujours existé entre les deux écrivains, auraient suffi à accréditer cette interprétation.
A ce sujet, on me permettra d'insister ici sur un détail qui importe à l'histoire littéraire du temps. Quérard a été un grand rat de bibliothèques et celui des chercheurs qui s'est le plus appliqué à soulever le voile des petits mystères relatifs au Jardin des Muses. En analysant à la loupe la tâche cyclopéenne de l'auteur des Trois Mousquetaires (pas moins de 1,000 volumes 1) ce bénédictin parvient à attribuer à Alexandre
Dumas, sans aucune surcharge, un cortège de 93 collaborateurs. Le cliifïre est déjà à considérer. Ces coopérateurs sont de bénévoles manœuvres qui contribuent à élever la même pyramide. Le catalogueur les désigne tous par leurs noms et, bien entendu, celui de Pier-Angelo Florentine n'est pas oublié.
Pour donner un surcroît de consistance à ce qui précède, j'ajoute ici le trait suivant, lequel m'a été conté par le Napolitain lui-même.
Cela ce passait au commencement du second empire, à l'époque où l'inépuisable producteur de romans venait d'être dépossédé de Monte- Christo, la villa des environs de Saint-Germainen-Laye. Il habitait alors un très modeste logement de la rue d'Amsterdam.
Un matin, après dix heures, Florentine va lui rendre visite et le trouve à table, en train de déjeuner très simplement, avec son fils.
Sur la nappe, dans une assiette, se voient deux petites prunes noires d'assez chétive apparence.
(( Tenez, dit Alexandre Dumas, voilà tout ce qui me reste de Monte-Christo, c'est-à-dire de 200,000 francs. Mon cher Fiorentino, prenez-en donc une; vous aurez mangé cent mille francs.»
N'étant plus troublé par rien, ni par personne, Pier-Angelo Fiorentino se remit à ses deux feuilletons hebdomadaires du Constitutionnel et du Moniteur Universel {le Corsaire avait été
supprimé). Un matin, on apprit qu'en vue des services rendus par lui à l'art dramatique, cet intrépide ouvrier en feuilletons venait d'être nommé chevalier de la Légion d'honneur. On s'en étonna un peu, mais nous étions déjà et nous sommes encore dans un pays et dans un temps où tout passe vite, et nul -ne sonna mot. Cependant les jours de fête étaient finis. La goutte arriva, prit le nouveau décoré par les jambes et le terrassa.
Dans son testament, il avait demandé que ses restes fussent transportés à Naples, son pays natal. On se rendit naturellement à ce désir, mais, avant le départ, le Moniteur universel se mit en frais pour lui faire des obsècjues qui ne seraient pas celles des premiers venus. Théophile Gautier auquel on avait donné la survivance de son feuilleton, prononça alors une brillante oraison funèbre. L'allocution se terminait par ces paroles : « Il retourne à Naples, où il dormira son dernier sommeil auprès du laurier de Virgile». Très joli, mais le mot a paru un peu fort.
De sa liaison avec M^^^ Z***, de la Porte-Saint- Martin, Fiorentino avait eu fils, gentil garçon qui cultivait avec succès les sciences exactes. Je l'ai rencontré plusieurs fois à la Revue Rose, dont il était un collaborateur assidu, pendant la direction de M. Rambaud. Il est mort prématurément, fort aimé de ceux qui l'entouraient.
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LA SECOlSrDE STATUE
Mûcon, 18 octobre 1890.
Voilà bien des vivants rassemblés tout à coup en Saône et-Loire pour y acclamer un mort.
Au moment où paraissent ces lignes, par ce soleil d'automne qui n'a son pareil que dans les toiles d'Hobbéma, le centre de la France s'agite en faisant entendre des hourrahs. La Bourgogne, ses vendanges linies, se met en mouvement au bruit des orchestres; Mâcon est en fête; les cloches de ses églises sont en branle; le petit canon municipal tonne cent et un coups de suite. Toute la riante vallée de Saint-Point, encore verte à cette heure, voit des caravanes de paysans endimanchés accourir au chef-lieu, bannière en tête. Des contrées voisines, de Lyon, de la Franche-Comté, de Paris, descendent de l'express des députations d'académies, des délé-
gués de sociétés littéraires. Cent mille âmes, expression réelle de notre grand pays, apportent au bas d'un bronze du laurier, du lierre et, par grosses gerbes, la fleur des champs.
Il s'agit de raviver le souvenir d'un grand poète, qui a été aussi un grand citoyen.
Il existe chez nous deux statues de Lamartine, toutes deux érigées en plein air, lune à Passy, l'autre en Bourgogne, mais on a pensé que ces images ne suffisaient pas pour bien faire connaître ses traits aux générations qui arrivent après la nôtre. Depuis huit jours, en guise de prélude, comme une sorte d'avancement d'hoirie sur le Centenaire, la presse illustrée a multiplié ses portraits. On s'est surtout étudié à montrer ceux de deux âges divers : un Lamartine de 1820, — un Lamartine de 1850.
Jeune, il a été d'une beauté peu commune. De très haute taille, bien découplé, se tenant droit comme tous ceux qui ont commencé par être soldats, mis avec une élégance de bon ton, sans afféterie, sans clinquant, il portait sur les épaules une tête ovale du dessin le plus pur. D'abondants cheveu ^i: châtains, un front vaste, d'une pâleur mate, sans rides ; des yeux noirs, grands ouverts, légèrement frappés de fibrilles d'or, voilà ce qui formait le haut du visage. Le nez un peu long, mais trop gros à son extrémité, était peut-être incorrect, mais la bouche très fine rachetait ce demi-défaut que faisaient vite
oublier, du reste, des joues arrondies et un menton irréprochable, plein de noblesse.
Quand il se présentait sous cette forme, il avait trente ans. Il était sorti des gardes-ducorps et occupait un poste modeste dans 1 une des ambassades d'Italie. C'était l'époque où un duel avec le général Pepe, le patriote de Naples, donnait un premier retentissement à son nom. Les Harmonies poétiques venaient de paraître, au milieu d'un applaudissement unanime; on commençait à parler des Méditations, ces belles stances que Victor Hugo devait précomser, le premier, en belle prose. En un instant, Lamartine était devenu la coqueluche du faubourg Saint-Germain et aussi un des maîtres pour la ieunesse littéraire. Lady Morgan, qui venait faire un premier tour à Paris, l'ayant rencontre dans deux ou trois salons, écrivait sur ses tablettes : « Lamartine est celui des jeunes poètes de France dont la tête rappelle le plus le noble visage de lord Byron». H est à supposer que ce mot, publié à profusion au delà du détroit, aura sans doute été pour quelque chose dans le mariage du poète avec une jeune Anglaise de
distinction. .
Second portrait, le portrait de I8o0. - Celui nui avait retrouvé la cithare de David pour chanter les roses de Sàrons était devenu un vieillard Du rapsode sacré il ne restait plus qu une ombre; le politicien avait pris sa place. Mo
cherchez phis le brillant secrétaire d'ambassade. Les cheveux ont blanchi, le front s'est plissé, les yeux n'ont plus le même éclat. En plus d'un endroit, les joues sont fendillées de rides.
On peut voir qu'il est toujours droit comme un i, mais il ne met plus aucun soin dans sa toilette. La cravate se dénoue. Le chapeau est défraîchi. Solécisme à peine croyable, les chaussures sont coupées au bout, parce qu'il a aux doigts du pied des durillons ou des nodosités. Quand il veut lire, il est forcé d'avoir recours à un pince-nez. Voila donc ce que deviennent les anges ? Si le séraphin de 1825 pouvait renaître et qu'il se regardât dans un miroir, à coup sûr il aurait de la peine à se reconnaître. Et néanmoins, sous ces airs de vieillesse, il se révèle tout à coup un jet mystérieux et comme magique de rajeunissement. Eh ! certainement, oui, le flux et le reflux d'une longue vie ont secoué plus d'une fois cruellement cet homme de génie. Des malheurs domestiques laissent leur trace sur son sourire. Il a perdu sa fortune, qui, au début, était celle d'un grand seigneur. Ancien royaliste, ancien chrétien, les croyances de sa jeunesse se sont écroulées à ses pieds. La désillusion s'est mariée chez lui à l'hiver des ans, mais un culte nouveau le réveille. Comme chez Lamennais, comme chez Victor Hugo, le souffle de la Révolution française vient de passer sur lui et de faire sur toute sa personne l'effet d'un bain de
Jouvence. Hier, ce n'était plus qu'un vieux poète désenchanté et muet; aujourd'hui, c'est un jeune orateur, tout étonné d'êtrele premier à proclamer le retour de la Républi(jue.
Il m'a été donné d'entendre Lamartine en 1848. Je l'ai entendu dix fois, à l'Hôtel de Ville et au Palais-Bourbon, c'est-à-dire dans des circonstances tour à tour orageuses ou solennelles. Jusqu'à ce jour, journaliste de mon métier, j'avais été à même d'écouter tous les maîtres de la parole. Je savais donc Berryer, si superbe ; Guizot, si magnifique de dédain ; Montalembert, si menaçant; Michel (de Bourges), si âpre; Thiers, si précis, si captivant ; Dufaure, si clair; Ledru-Rollin, si coloré; Victor Hugo, si riche d'effets ; Victor Cousin, si ironique ; Jules Favre. si abondant. J'en oublie dix autres. Lamartine les surpassait tous par le charme et par la grandeur de sa parole. Le 4 mai, jour de l'ouverture de la Constituante, il monta à la tribune. Il se mit alors à défendre les actes du Gouvernement Provisoire, cette dictature bénigne de soixante jours, contre laquelle sifflaient et croassaient de concert les serpents du marais et les oies du Capitole. Toute la salle était ensorcelée. L'Assemblée, sans aucune protestation, linit par voter que le Gouvernement Provisoire avait bien mérité de la patrie.
Je ne voulais pas m'égarer dans les ([uerelles de parti, mais pourtant il m'a fallu de toute
nécessité faire cette courte incursion dans l'histoire du temps pour bien marquer la différence qu'il y a entre les deux portraits. En tant que personnage politique, Lamartine n'a été sérieusement en scène que pendant quatre années, du 24 février au 2 décembre. Dès le lendemain de la nuit sinistre, de la nuit du crime, comme a dit un autre grand poète, il rentre dans la vie privée, et ce n'est pas pour y être inactif. Rajeuni, retrouvant l'alacrité de ses vingt ans, il y organise le plus étonnant labeur littéraire auquel un homme d'étude ait jamais pu se livrer. En moins de seize ans, il a composé alors, dans la seule vue de payer ses dettes, soixante in-octavo encombrés de ce beau style d'un français concis et clair comme le cristal de roche. Il y a de tout dans cette œuvre, des pages d'histoire, des romans, de la haute critique, des confidences intimes, c'est-à-dire les efïorts d'un bénédictin. Mais, pour en finir sur son rôle d'homme public, je me hâte de noter un ou deux faits qui achèveront de faire voir de quelle façon héroïque il a traversé les premières années du second empire.
Il n'a pas cessé, un seul jour, de protester contre le coup d'Etat Sous ce rapport, il a marché de pair avec Michelet, Edgar Quinet et Alexandre Dumas, envoyant tous leurs encouragements au rocher de Guernesey. On a cent fois cité le couplet à Gustave Nadaud, qui préférait
une invitation chez la princesse Mathilde à un très simple dincr clans la petite maison, rue de la Ville-l'Evêque. Mais, môme avant l'émission de cette épigramme, il avait manifesté sa vive opposition à l'attentat. Un peu avant le 2 décembre, devenu réd.icteur en chef du Pays, alors journal républicain, Lamartine s'était donné comme lieutenant M. Arthur de la Guéronnière, lequel ne songeait aucunement, disait-il, à se rallier à Louis Bonaparte. Au lendemain de la sanglante aventure, changeant tout à coup d'attitude, ce vicomte, tournant casaque, s'en allait tout droit au soleil levant pour aboutir au Sénat et à l'ambassade de Constantinople. Aussitôt il lui arrivait de Saint-Point ce billet, dont dix mille exemplaires ont couru dans Paris :
(f Saint-Point, le 6 décembre 1851.
« Monsieur,.
(( Le passé nous a fait nous rencontrer ; le présent nous sépare ; l'avenir ne nous réunira
jamais.
a Lamartine. »
Dans le même temps, à l'un de ses voyages à Paris, l'auteur de Jocelyn va passer la soirée chez d'anciens amis, rue Saint-Dominique, dans une famille blasonnée. Après le dîner, une jeune femme présente au poète un album en le priant,
suivdnt l'usage, d'y mettre quelque chose avec son nom.
Il ne faut pas oublier qu'on se trouve à l'époque où Napoléon III triomphe sur toute la ligne ; c'est l'heure où le comte de Postoret, le propre mandataire d'Henri V, se rallie et devient sénateur à 30,000 francs par an ; c'est le temps où le marquis deLaRochejacquelein, celui qui porte le plus royaliste de tous les noms, accomplit une évolution en tout semblable, aussi pour 30,000 francs par an.
Tout aussitôt, le pèlerin de Saint-Point prend la plume et, sur l'une des pages blanches, il écrit ce qui suit :
« Madame,
(' Laissez-moi placer ici un grand et beau vers, tout à fait de circonstance et dont je puis d'autant mieux faire l'éloge qu'il n'est pas de moi :
Chacun baise, en tremblant, la main qui nous enchaîne.
(1 Lamartine. »
Cet ouvrier de l'avenir qui devait, un jour, proclamer la République, avait beaucoup aimé les Bourbons. Il les a servis avec éclat, et comme soldat et comme zélateur lyrique. Tout le monde se rappelle l'élégie sur l'assassinat du duc de Berri ; tout le monde a lu les belles stances sur
lu iiiiissam-o du il Lie de Bordeaux, Y enfant du nnracle. On pensait bien qu'un jour l'auteur de ces strophes ailées serait ambassadeur du roi de France à Rome. Mais la destinée a arrangé les choses d'une antre façon. Ce (|ue je veux dire pourtant, c'est que CliarlesX professait une vive estime pour celui (jui avait chanté en si beaux vers son hls et son pctit-lils, et il a manifesté sa prédilection à cet égard d'une manière tout à fait royale.
A l'occasion de son sacre, le roi avait fait appeler, un matin, M. de Corbière, alors ministre de l'instruction publique.
« Monsieur le ministre, veuillez dresser une liste de dix écrivains du jour, auxquels nous décernerons la croix de la Légion d'honneur. »
Le lendemain, l'Excellence se présenta avec la liste qu'on lui avait demandée.
Au nombre des candidats se trouvaient Lamartine et Victor Hugo.
Charles X prit le papier, l'examina, lut avec beaucoup d'attention ; puis, saisissant une plume, il bitîa les deux noms (pie nous venons de citer.
Là- dessus grand étonnement du ministre.
— Mais, sire...
— Mais, monsieur de Corbière, si je biffe ces deux noms, c'est pour les réserver. Messieurs de Lamartine et Victor Hugo méritent bien, chacun, riionncur d'unes oi'donnance particulière.
Très beau mouvement de la part du vieux roi et que nos lecteurs ne seront pas fâchés de rencontrer ici.
Lamartine, on le sait, possédait trois châteaux dans le Maçonnais, tous les trois reçus en héritage : Saint-Point, Alilly etMontceau. Sa famille les lui avait légués en lui'impo.sant la condition expresse de ne jamais s'en défaire, sous aucun prétexte ; mais, par malheur, tous les trois étaient grevés d'hypothèques, et c'est de cette circonstance qu'est née la source des dettes énormes dont il n'a jamais pu venir à bout.
Sans doute, il a aimé la dépense, le faste même, puisqu'il a poussé la prodigalité jusqu'à fréter à ses frais un navire pour le mener en Orient jusqu'à Jafïa. Il s'est complu à nourrir un grand train de maison, une livrée, des chevaux, des chiens, ah ! vous savez, ces fameuses levrettes que les journaux satiriciues lui ont tant et si bêtement reprochées ! Cela est certain, il n'entendait rien à l'art de mettre un sou sur un sou, mais la vérité réelle, à propos de ses dettes, c'est bien évidemment cette lèpre, ce cancer de l'hypothèque qui a dévoré sa fortune, pièce à pièce. A l'époque de la souscription ouverfe à son profit et qui a échoué, comme j'avais chaudement pris son parti, à ce sujet, dans la Ga:^ette de ParÏH, il est venu, un jour, me remercier et, durant un quart d'heure, il nous a révélé, à trois qui étions là, ce mystère de ses ennuis sans pa-
roils. « Ma belle maison d'Albe m'a perdu », disait un Romain du temps des Césars. Lui, il a été perdu par ses trois châteaux.
A Saint-Point, celle de ses résidences qu'il a le plus aimée, il a mené pendant d'assez longues années la vie que Walter Scott donne aux lords de son pays. C'étaient des réunions d'amis, des chasses, des fêtes même bruyantes, mais qui n'excluaient pas l'étude, puisque, à dater des Harmonies poétiques, il n'a pas cessé d'allonger la nomenclature de ses poèmes. Un détail assez digne de remarque: il faisait ses vers à travers champs, en plein paysage, pendant ses promenades à cheval. Doué d'une excellente mémoire, il les retenait tous après les avoir mis en rang et il les rapportait très fidèlement à Saint-Point, sans qu'il en manquât un seul. Sa monture n'était pas à l'écurie qu'il les avait transcrits au crayon sur le papier, découpé en petits feuillets dans son cabinet.
C'est de cette façon qu'on été formés notamment le Pèlerinage de Childe-Havohi et la Mort de Socrate.
En 1844, quand il s'occupait de cette Histoire des Girondins, qui a été comme le signal de la Révolution de Février, établissant une sorte d'enquête, il ne craignait pas daller de porte en porte chercher des renseignements, des pièces probantes, des faits. Ce fut pour trouver des documents sur Danton qu'il fut mis en rapport
avec la famille de Saint- Albin, dont le chef, encore subsistant, avait été le secrétaire intime du célèbre député d'Arcis-sur-Aube. A la première visite, il put rencontrer la jeune fille de la maison, une très bellepersonne qui devait devenir, un peu plus tard, M™'^ Achille Jubinal. On venait de jouer au whist. Lamartine prit une carte au hasard ; c'était le neuf de trèfle, et, en quatre coups de crayon, il s'en servit pour transcrire ses impressions par ce quatrain :