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UNE VISITE AU GÉNÉRAL CABRERA

» J'ai appris hier que le général Cabrera est à Paris. Il était intéressant de trouver sa demeure et d'aller lui (Jemander la vérité sur les événements et les intrigues dans lesquelles son nom se trouve engagé en ce moment. Or, le célèbre comte de Morella est fort difficile à rencontrer. Il a horreur des importuns, et condamne assez systématiquement sa porte, — qu'il habite Paris, dans l'un des plus beaux hôtels du quartier de la place Vendôme, ou qu'il se trouve dans son magnifique château de Wentworth, près de Londres. La grippe dont il est atteint lui fournit un motif de plus pour ne pas recevoir de visites, et c'est à une faveur toute spéciale que j'ai dû de pouvoir franchir les barrières vivantes qui me séparaient de lui.

» C'est un homme fort aimable, très spirituel, ayant l'ardeur, la vivacité de la jeunesse, avec la réflexion de l'âge mûr. Il est né en 1810 et ne paraît que cinquante ans, malgré d'affreuses blessures qui de temps en temps le font cruellement souffrir. Il cause facilement en toutes langues, mais avec un accent très prononcé. Il est fort au courant de tout ce qui se passe en tous pays, et lit ou parcourt, chaque matin, une quarantaine de journaux. Il a adopté pour la vie matérielle les usages anglais, et est certainement beaucoup plus un gentleman qu'un caballero. Il n'a plus de l'espagnol que la fierté... et la cigarette.

» C'est un homme de taille moyenne, bien pris de sa personne. Il est un peu chauve, mais la calvitie n'enlève pas à son visage une parcelle d'énergie. Il a

le regard franc et vif, l'œil noir, le teint brun, la moustache grisonnante et la barbiche très épaisse. La main est fine, le geste large et sobre à la fois. On sent que Ramon Cabrera est de bonne race. Il ne peut rester en place et pourtant a toujours une attitude pleine de noblesse. Le mouvement est nécessaire à sa nature.

» Il est très doux, très avenant, plein d'attention peur ses amis, et, comme on dit vulgairement, facile à servir. Cela semble étrange, quand on songe à cette guerre de Sept-Ans qu'il soutint contre les soldats de Marie-Christine, et dans laquelle on l'accusa souvent de férocité. C'est qu'on ne pense pas assez qu'au début de cette guerre, les christinos s'emparèrent de sa mère et de ses trois sœurs et les tuèrent. On deviendrait enragé à moins.

» Comme bien vous pensez, mon premier soin a été de parler au général de sa trahison. Cela l'a fait beaucoup rire.

— Tout le monde, dit-il, connaît ma fortune et personne ne m'accusera de manquer de courage. Quel intérêt aurais- je donc à trahir ?

» J'insistai pour qu'il m'expliquât quelles circonstances l'avaient amené à jouer de nouveaJu un rôlei politique.

— Dans mon exil, qui depuis bien longtemps est volontaire, j'ai étudié les besoins et les aspirations des peuples, me dit-il, et, royaliste de toute mon âme, j'ai songé à faire progresser mon parti de façon à assurer son triomphe un jour sans répandre une goutte de sang. En 1869, à Paris, les carlistes influents se réunirent autour de moi et nous organisâmes le mouvement électoral en Espagne. Chaque collège eut son comité carliste, et sur trois cents députés aux Cortès, notre parti en compta soixante-douze. Ce premier pas fait dans la revendication pacifique et légale des droits de la monarchie légitime eut un succès énorme, et. je puis vous rappeler un détail qui est bien dans l'esprit du Figaro. Le carlisme était si à la mode à

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Madrid en 1869, que toutes les femmes du monde portaient des marguerites dans leurs parures, en l'honneur de dona Marguerite, l'épouse de don Carlos!...''

» Le général continua ainsi. Il me raconta une entrevue qui eut lieu à Baden-Baden au commencement de 1870, entre don Carlos et lui. Le prince paraissait enchanté de cette ligne de conduite et écoutait avec attention les conseils de Cabrera. Il devait voyager beaucoup en Europe, se faire connaître et apprendre, et se préparer à profiter des troubles dans lesquels était l'Espagne pour arriver pacifiquement et par un vote au pouvoir.

» Mais voilà que des carlistes trop pressés firent échouer ce beau projet. Il se forma autour du prétendant un parti de la guerre — le grand parti des galons et des titres — qui considéra comme indignes du prince les lenteurs recommandées par Cabrera, et comme impolitiques les concessions que le général voulait faire aux idées nouvelles.

» Au mois d'avril 1870, à Vevey, une réunion nouvelle des chefs du parti eut lieu. Don Carlos rétracta toutes ses promesses et déclara opter pour le système de l'insurrection. Le général quitta la réunion en disant au prétendant :

— Vous êtes le seul obstacle au triomphe de notre cause.

» La rupture était décidée.

» L'insurrection carliste ayant commencé sans la participation de Cabrera, et absolument contre son avis, des chefs militaires et des représentants vinrent le trouver pour lui demander de prendre part au mouvement. Le général refusa énergiquement. L'Espagne était alors en République.

— Je ne crois pas à la guerre civile, disait-il. Marchez, si vous voulez, moi, je ne marcherai pas. Je ne veux pas de la république, mais je ne veux plus de don Carlos. Et pourtant, je vous le déclare, la devise : Dieu et Patrie ! ne me suffit pas ; la mienne est : Dieu, le Roi et la Patrie ! Combattez pour votre prince, puis-

que vous n'écoutez pas mes conseils^ et ne venez me revoir que si vous êtes en péril. Je serai toujours prêt à tenter de vous sauver...

» Quand, il y a deux mois, Cabrera apprit la proclamation d'Alphonse XII, il en ressentit une joie très vive. C'était un roi de sang espagnol, un roi chrétien et constitutionnel. Autour de ce roi pouvait se former enfin ce grand parti conservateur que n'avait jamais eu l'Espagne et sans lequel, à l'avenir, elle serait impuissante à lutter contre les progrès de la démagogie.

» Le roi Alphonse pouvait penser que sa prochaine proclamation allait mettre fin à la guerre civile. Pour préparer les voies à une pacification, il ordonna, pendant le premier mois, de ralentir les hostilités, de ne pas attaquer et de ne répondre que faiblement aux démonstrations des carlistes.

» Don Carlos — renseigné sur les intentions de son royal cousin — ne voulut rien céder. Il affirmait dans ses proclamations que l'armée régulière se désorganisait, fuyait même devant ses troupes. Il interdisait, soKS peine de mort, l'introduction dans le pays soumis à sa domination, de tout journal français ou espagnol autre que VUnivers et VUnion, et faisait passer toutes les correspondances par son quartier général. Il arrivait ainsi à donner aux débris de son armée — 25.000 hommes, dont 6.000 seulement en bon état — de trompeuses espérances, tandis qu'autour de lui l'armée régulière resserrait son cercle de fer et coupait toutes ses communications.

» Militairement, la cause carliste est désormais privée de tout moyen d'action. C'est ce qu'une nombreuse dcputation d'habitants des provinces occupées par le prétendant, de chefs militaires de son armée et de membres du haut clergé, est venue annoncer à Cabrera, il y a quinze jours.

— Le moment est venu de tenir votre promesse, dirent-ils, sauvez-nous.

— Fidèle à mes engagements, me dit le général, je

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