‹ Derniers mâelangesChapitre 101 sur 208 · L AVENTURE DE CABRERA · texte numérisé non relu

L AVENTURE DE CABRERA

n'ai toutefois pas voulu aller en Espagne, ni même à Bayonne, pour qu'on ne pût pas mal interpréter mon action. Mais je suis venu à Paris, q'ui est un point intermédiaire entre Londres et Bayonne. Je m'inspirerai des événements. Si je rentre dans mon pays — ce que je ne ferai que quand la guerre sera finie — je jure de n'accepter aucune fonction rétribuée. Vous entendez bien, je le jure.'

« Le général prononce \Ze, le zoure!.... mais je vous assure qu'il dit ces trois mots avec une telle énergie qu'on n'a pas du tout l'idée de douter de son entière bonne foi.

» A Paris, il s'occupe de faire imprimer sa proclamation aux carlistes et les conditions qu'il a obtenues pour eux du roi Alphonse. Pour cela, il s'adresse à une imprimerie qui lui paraît offrir toutes les chances de discrétion. Il la choisit parmi celles, peu nombreuses à Paris, qui ont des caractères espagnols. Il reçoit une première épreuve, et, tandis qu'il la corrige, on lui apporte VUnivers, contenant l'annonce de sa trahison et sa proclamation habilement tronquée par un traducteur de mauvaise foi.

» L'Univers, du. reste, déclarait qu'il oonnaissait seul le texte de la proclamation. Parbleu ! quel autre journal en eût voulu à ce prix? Quel écrivain autre que M. Louis Veuillot voudrait accepter la publication d'un document volé.

• » Quel autre journal voudrait prendre la responsabilité de la continuation de cette guerre, ne fût-elle possible que pendant quinze jours? -Quel autre écrivain voudrait envoyer sciemment à une mort inutile de pauvres diables qu'on égare avec des assertions mensongères ?

» Ce n'est pas ici le général Cabrera qui parle, je vous prie de le croire. C'est le reporter émerveillé en présence de ce héros qui, en sept ans, a combattu dans mille batailles, et qui se fait le champion de la paix dès qu'il juge la guerre inféconde. C'est le jour-

iialiste indigné de voir des hommes qui ont prêté la joue à toutes les gifles, pousser avec cette cruauté à la boucherie les partisans affolés et trompés !

» Ah 1 pauvres femmes, pauvres mères, pauvres sœurs, pauvres filles de la Navarre et de la Biscaye, de l'Alava et du Guipuscoa, qui maudirez bientôt peutêtre et don Carlos et don Alphonse, ignorerez-vous donc toujours le nom du véritable assassin?

» Je dois dire que Cabrera n'a pas toute cette colère. Son indignation n'est que relative. Sa proclamation lui paraît d'un effet sûr, et si VUnivers l'a tronquée sciemment en en retranchant tout ce qui est d'un bon royaliste et d'un bon chrétien, il se console en la voyant reproduite fidèlement par le journal VUnion. Il espère que l'effet qu'il désire sera produit tout de même, et, pour y aider, il prépare en ce moment quelque chose qui fera assez de bruit dans quelques jours.

» C'est sur cette bonne nouvelle que j'ai pris congé du général, très impressionné par ce que je venais d'apprendre, et très charmé d'avoir pu voir d'aussi près cet homme qui a été un des démons de la guerre et qui est devenu l'un des plus solides défenseurs des droits de l'humanité. — Alfred d'Aulnav. »

Nous n'avons rien à ajouter à cette pièce, qui vaut certainement les meilleures de l'ancien M. Périvier. Nous répétons seulement à cette occasion que le Figaro est impayable pour mettre en action ceux qu'il loue et lui-même. On les voit. L'amour du pittoresque, le désir insensé de se produire, lui font livrer tout. Le court passage du serment nous semble particulièrement admirable. Nous ne pouvons dire combien nous aimons le général Cabrera disant : Ze le zoure ! devant M. d'Aulnay, du Figaro, et M. d'Aulnay, du Figaro, croyant devoir attester la sincérité du zoureur. Le général Cabrera aspire modestement à devenir le liquidateur de l'Espagne et à mettre de côté le prince

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légitime qui s'est permis de se passer de ses services; n'est-ce pas merveille qu'il renonce en même temps par serment à servir son ambition et sa fortune, étant d'ailleurs millionnaire!

Personne n'accuse Cabrera de s'être perdu par une avidité basse et misérable. Il a cru simplement qu'il était un génie méconnu, le plus grand homme de l'Espagne et que son roi avait péché envers lui. C'est ainsi qu'il se montre dans cet illustre entretien avec M. d'Aulnay. Probablement que depuis longtemps beaucoup d'entretiens analogues avec des confidents de cette sorte l'ont confirmé dans ces pensées exorbitantes. Il a laissé monter à son cerveau des fumées plus périlleuses q'ue celles de l'ivresse, et enfin l'esprit de vengeance l'a mordu au coeur. S'il les nourrit encore, elles le pousseront plus loin. S'il ne tient pas ferme dans le dessein de ne reparaître en Espagne qu'après le rétablissement de la paix, il ira mourir sous le drapeau de la révolution, lieutenant de Serrano ou de quelque autre, peut-être sans regretter de n'être pas mort plus tôt.

En attendant, la main qui nous a fait parvenir son triste papier en envoyait un autre exemplaire à don Carlos, qui le publiera dans son journal officiel. C'est le Cuartel Real qui en remplira l'Espagne. Quant à nous, nous sommes heureux de faire retentir son apologie dont le style et l'auteur nous conviennent également.

Ainsi, don Carlos, don Ramon, don Alfred d'Aulnay et nous-mêmes, .nous sommes également contents; donc tout va bien. Nos remerciements à M. d'Aulnay, qui nous donne ces bonnes nouvelles. Nous sommes particulièrement charmés d'apprendre que don Ramon est frais et gaillard. A sa place, il nous semble que quelque chose nous gênerait. Signer un convenio de ce genre, le voir faire long feu, et ne réussir qu'à se faire estimer de Figaro, pour un homme de guerre, ce sont trois triomphes inusités et embarrassants.

Et pour ne pas oublier M. de Villemessant, nous prions M. d'Aulnay, qui nous traite d'assassin, de lui dire qu'en effet nous nous proposons de lui porter des coups sensibles. Nous espérons réussir à faire couler le précieux sang de sa caisse.

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