IV. — DONNER LE CAMOUFLET
20 mars 1875.
M. d'Aulnay, du Figaro, veut absolament savoir comment je me suis procuré .si opportunément le fameux papier de M. Cabrera. Je refuse de le satisfaire ; il en a trop d'envie. Je consens seulement à lui dire que l'opération est la plus simple du monde et ne m'a rien coûté, pas même un désir. Cela lui paraîtra incroyable. Figaro a publié souvent des papiers non imprimés et beaucoup plus privés, dont la divulgation a dû exiger plus d'intrigue. Mon affaire me laisse tranquille. M. d'Aulnay ne me persuadera pas que ce soit chose honteuse d'arracher la mèche allumée d'une bombe, ou de pratiquer une contre-mine
dans le moment que l'ennemi va faire sauter la sienne. A la guerre, on appelle cela donner le camouflet. Le soldat qui donne le camouflet n'a pas l'habitude d'en rougir. Il en est de même de celui qui surprend une embûche. Je pense bien qu'une sentinelle ne se reproche pas de crier qui vive? quoique l'adversaire puisse avoir ses raisons pour détester le bruit. Bref, je me réjouis d'avoir eu l'occasion de faire le coup, et je tiens que Figaro lui-même, dans une occasion pareille, n'hésiterait pas à servir une primeur. Sans doute, pour M. Cabrera, qui comptait sur son engin, c'est, une disgrâce d'avoir reçu le camouflet. Telles sont les fortunes de la guerre. Mais M. d'A'ulnay, qui est du métier à sa façon, devrait se remettre plus vite d'une aventure où son illustre ami a été malheureux et peut-être ridicule.
Ce qui pourrait davantage le fâcher, c'est d'avoir été joué lui-même par don Ramon. Cet ancien militaire a profité de sa candeur et de son zèle pour lui faire des confidences très inexactes. La lettre de M. de Olazabal, qu'on a lue dans notre numéro d'hier, ne laisse à cet égard aucun doute à personne. En trois ou quatre paragraphes très nets et très serrés, elle démolit entièrement toute l'apologie que le Figaro a proposée à ses confiants lecteurs. Ou Cabrera n'a pas dit ce que le journal rapporte, ou il s'est moqué du rapporteur. M. d'A'ulnay ne souffle mot de ce trait affreux, et laisse dans l'erreur le public qu'il a si mal informé.
Le publie serait plus intéressé à savoir comment les discours de M. Cabrera sont faux, qu'à découvrir comment nous avons eu connaissance de ses papiers, qtu sont vrais.
M. d'Aulnay cherche à se consoler des renseignements fantaisistes qu'on lui donne par d'autres qu'il se vante d'avoir surpris. Il passe sur Cabrera et s'en pirend à moi. Il n'oubliera jamais, dit-il, « les ren- » seignements nouveaux qu'il tient de M. Louis Veuil- » lot sur les cafés-concerts, les restaurants, le théâtre
l'aventure de cabrera 313
» et le fromage. » Je ne m'étonne pas qu'ils lui paraissent nouveaux, qfuoique peut-être ils ne le soient pas tant ; je veux bien aussi qu'il se les rappelle. Néanmoins, s'il pense à les utiliser, je l'exhorte sérieusement à bien surveiller sa mémoire. Il me parle aussi de « mes anciens lecteurs du Colibri. » Je l'avertis que j'entends parler da Colibri pour la première fois. Qu'il prenne garde aux faux papiers.