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I. — UNE LETTRE DE L'ABBÉ MOREL

3 avril 1875

M. l'abbé Jules, Morel nous adresse la lettre suivante :

« A M. Louis Veuillot, rédacteur en chef de ^Univers.

» 3 avril 1875.

» Très cher ami,

» Je viens vous faire part de la surprise extrême que m'a causée l'article de VOsservatore romano, sur la Yie d'Augustin Cochin, par M. le comte de Falloux. Par, exemple, que le Français et VTJnion de VOuest se soient immédiatement emparés de cet article, cet empressement, cette jubilation et les nargues à mon adresse ne m'ont causé aucune surprise. Mais comment VOsservatore romano, « dont on connaît les relations avec le Vatican, » a-t-il pu accepter un tel article, qui ne met aucune réserve aux louanges dont le

livre de M. de Falloux est l'objet, cela ne m'est explicable que d'une seule manière, en disant que M. le directeur de l'estimable journal n'a pris aucune connaissance du livre que M. Dominique Venturini voulait vanter dans ses colonnes. M. le directeur ne pourra s'offenser de cette supposition, quand je lui aurai dit que ses clients actuels répètent librement que Mgr Nocella et Mgr Mercurelli n'ont aucune idée des ouvrages dont le Pape les a chargés de féliciter les auteurs. Il ne peut pas prétendre à une condition meilleure que ces vénérables personnages.

» Jusqu'ici, je me trouve donc au moins sur un pied d'égalité avec M. le directeur, et je ne dis pas assez, puisque mon livre intitulé : La suite de Vinscription de La Roche-en-Brenil, qui est la réfutation complète du livre de M. de Falloux, a été loué par Mgr Nocella « dont on connaît les relations avec le Vatican », comme celui de M. de Falloux, intitulé La Vie d'Augustin Cochin, a été loué par VOsseratore, dont on connaît beaucoup moins les relations avec le Vatican. Mais à l'instant, la balance va incliner tout à fait à mon avantage.

» Non seulement le Pape a fait louer, par la plume de Mgr Nocella, le livre qui critique et incrimine le livre de M. de Falloux, mais il a daigné peu après m'admettre au nombre des consul teurs de la sacréo congrégation de VIndex, par un billet de la secrétairerie d'Etat, en date du 8 mars ; et S. Em. Mgr le.cardinal Antonelli a bien voulu ajouter à cette nomination que « cette grande distinction avait été accordée à M. l'abbé Morel à cause de son intelligence et de la rectitude de ses écrits », ce qui s'appliquait naturellement d'une façon plus spéciale au dernier de mes écrits, celui qui venait d'être l'objet de la lettre de Mgr Nocella. De plus, S. Em. Mgr le cardinal de Luca, préfet de la congrégation de VIndex, me faisait savoir, le 13 mars, « que cette nomination était l'honorable et juste récompense des services que j'avais rendus à la saine doctrine, et qu'elle serait Un

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nouveau stimulant pour un « athlète courageux et infatigable. »

» Ainsi le livre qui accuse le livre de M. de Falloux a pour lui les noms illustres de Mgr le cardinal Antonelli, de Mgr le cardinal de Luca et de Mgr le secrétaire Nocella. On ne peut pins dire qlue le Vatican ignore mes accusations, et je puis toujours dire que M. le directeur ignore la valeur thèologique du livre qu'il a permis à M. Venturini de célébrer dans son journal, le 25 mars, quinze jours après les honneurs que me conférait la cour de Rome, pour m'être constitluéi l'adversaire de ce même livre.

» Mais il peut toujours lire les deux livres qui 3e font antithèse, et sans que j'aie besoin d'attirer son attention sur les passages de mon antagoniste que j'ai relevés, il y découvrira lui-même à première v^ue vingt propositions scandaleuses, offensives des oreilles pies, injurieuses au Saint-Siège, et une proposition qui compromet gravement la foi, ainsi conçue •.

« Christianisme et Liberté sont les deux pôles du monde moral et politique. »

» M. Venturini trouve chez M. de Falloax « les plus hautes conceptions de la philosophie chrétienne. » Si celle-là en est une, que seront les autres ?

» Il faut absolument que ces confusions et contradictions disparaissent, que le oui ne soit pas le non, et que le non ne soit pas le oui, comme dans les pMs hautes conceptions de la philosophie panthéistique. Je ne puis pas paraître dans le diocèse d'Angers, auquel nous appartenons tous les deux, M. de Falloux et moi, devant nos compatriotes, sans qu'on sache qui a tort ou raison, de la Vie d'Augustin Cochin o'm de La suite de r inscription de La Roche-en-Brenil, et si la cour de Rome approuve également le pour et le contre. Le parti catholique libéral a un art infini pour embrouiller les questions et les situations. M. le directeur et moi nous ne devons pas mettre un zèle moins « infatigable » à les éclaircir. Si l'on connaît ses relations avec le Vatican, on connaît aussi les

miennes, puisqu'il a plu à Notre Saint-Père le Pape de les faire connaître dans ce mois de mars, où l'on voudrait déjà m'en disputer le bénéfice.

» Cependant j'ai le droit de déférer le livre de M. de Falloux à la haute magistrature à laquelle je viens d'être agrégé, et j'en aurais peut-être le devoir sans le souvenir que j'ai gardé d'anciens services rendus à l'Eglise, hélas I aujourd'hui bien périmés ! Mais si « l'impunité » que M. de Falloux osait bien m'offrir pour un livre qui venait d'être honoré d'une lettre de Mgr Nocella, ne suffisait pas au sien, que Mgr le secrétaire blâmait implicitement en recommandant le mien, si M. de Falloux exigeait encore que son apologie subreptice dans les colonnes de VOsservatore fût maintenue définitivement, alors je regarderais mon honneur comme engagé, et non seulement mon honneur, mais celui de mes augustes protecteurs, et je remettrais avec (confiance les 'deux livres en litige entre l)e;s jmains de l'éminentissime cardinal, préfet de ma congrégation.

» Veuillez agréer, etc.

» L'abbé Jules Morel. »

En insérant cette lettre, nous accordons à M. l'abbé Morel une satisfaction que nous ne pouvions refuser à un collaborateur dont la science et l'amitié nous ont été si secourables, mais nous protestons qu'elle n'était pas nécessaire. Sans doute, sa Suite de Vinscription de la Boche-en-Brenil est indirectement visée dans l'article de VOsservatore sur VAugustinus de M. de Falloux, et il conçoit un légitime ennui de l'avantage taquin qu'en tirent les amis du livre, du héros et de l'auteur ; mais au fond que lui importe ! Croit-il que le Syllabus et la vérité seront noyés dans cette goutte d'encre? On lui dit qu'elle vient de Rome, et c'est pour lui un sensible déplaisir. Lui aussi vient de Rome, et ses adversaires sont plus sensibles au déplaisir de le voir consulteur de la congrégation de V Index. Son diplôme est romain, le cachet de la poste

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italienne ne l'est pas. Les rédacteurs de ïOsservatore écrivent ce qui leur passe par la tête et n'ont que la valeur de leur talent et de leur autorité personnelle. Un article de M. Domenico Venturini dans VOsservatore romano égale tout juste en importance, par lui-même, un article de M. Dominique Venturin dans VOhservateur champenois. M. l'abbé Morel, consulteur de VIndex, se sentirait-il bien diminué et bien gêné quand même M. Venturin (Dominique) du Champenois, déclarerait que VAugustinus de M. de Falloux est digne d'un père de l'Eglise ? Pour notre compte, le Français et VUnion de V Ouest seraient du même avis que nous ne le croirions pas.

Nous sommes visés autant que M. l'abbé Morel, pour le moins, dans VAugustinus et dans l'article de VOsservatore. hoïsque ce terrible Venturini parle des « vils agitateurs » qui osèrent traiter de catholique libéral M. Gochin et d'autres personnages « les plus illustres et les plus vénérables de France », il traduit du français primitivement fabriqué contre nous, que M. de Falloux ensuite a ramassé, et qui vient de servir au vénérable M. de Villemessant. Après ? Croironsnous que ce soit le Vatican qui ait fabriqué ce français-là, et qui commande à l'ill astre et vénérable Venturini de s'en servir ? Il y a vingt-cinq ans que les mêmes hommes nous poursuivent des mêmes flèches, et nous nous portons bien. Nous trouvons à présent que ce venin est plutôt nécessaire à la santé. Dans La Fontaine, un homme demande aux dieux de lui prêter leur foudre pour tuer une puce. A notre avis, on ferait plus à propos un livre pour prouver l'utilité des puces et des cousins. Et ce serait un bon livre.;

Lorsque VAugustinus a paru, entrevoyant ce que c'était, nous n'avons voulu le regarder davantage pour n'êtrepas tenté d'y répondre. Qu'importe en ces tempsci, l'histoire d'un préfet non martyr, écrite par un ancien ministre non confesseur ? Le livre est mort tout de même, seulement plus vite, et nous avons tout

de même vécu, seulement avec plus de tranquillité. Si M. l'abbé Morel veut nous en croire, il fera comme nous, il écrira sur des sujets plus graves.

Les cousins libéraux sont bien agiles, bien obstinés, bien ingénieux à mordre, bien cuisants, bien gênants ; mais après tout l'homme est plus fort, dure plus longtemps, va plus loin, et lorsqu'il veut bien ne pas apercevoir les cousins, le monde ne les voit pas. Ah ! que nous regrettons tant de jours perdus à chasser le culex !

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