‹ Derniers mâelangesChapitre 116 sur 208 · MONSEIGNEUR BASTIDE · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR BASTIDE

piers qu'aux gens du monde, quoique non pas dans le même style. Il variait son catéchisme selon les lieux et les auditeurs. Il avait un catéchisme pour Saint- Pierre, un pour le Colysée, un pour San Pietro in Vincoli, où il parlait devant le Moïse de Michel-Ange et faisait vénérer les chaînes de saint Pierre; pour finir, toujours un catéchisme ; car il était prêtre, et bon prêtre partout. Il disait à ses amis : « J'espère qu'en toute circonstance j'aurais été prêtre, mais Rome m'a rendu bien meilleur prêtre que je n'aurais été. A Rome il me semble que je pourrais être apôtre. » Toutes ses paroles, toute sa vie était un commentaire de ces beaux vers d'un poète italien parlant de Rome :

Ici toute grandeur à la beauté se plie, Ici toute beauté s'élève à la grandeur.

Quelles choses admirables, ingénieuses, et parfois sublimes nous avons entendues de sa bouche devant les peintures de Raphaël, au Vatican ! Là, c'était vraiment de l'éloquence. Il avait un port magnifique, une belle voix, un feu dans le regard et dans le geste, et des intuitions d'art et de théologie qui transportaient ses auditeurs. Combien il était plus peintre et plus à peindre que son vieil ami Courbet l'iconoclaste i

Tel était Mgr Rastide, autant qu'une rapide esquisse le peut rendre. Un homme intelligent, bon et heureux, qui n'eut que des amis et qui mérita tous les amis qu'il eut; un excellent prêtre, plein de courage sacerdotal et même militaire, l'un des héros de la campagne de Mentana, où tout le corps français qui l'avait pour aumônier, admira son entrain et son sang-froid; enfin, poi.r dire sa qualité la plus remarquable, un poète de Rome, et un poète des plus complets et des plus éminents quoiqu'il n'ait jamais songé à écrire. Mais que sont les écrivains à côté de ces poètes de nature favorisés du don naturel, qui répandent avec

toutes les flammes et toutes les beautés vivantes du cœur ce que la plupart des autres écrivent faiblement!

Puissé-je trouver 'une occasion de revenir sur cet amî de choix qui m*a' beaucoup donné, car il est un de ceux qui m'ont donné Rome! Hélas! je ne l'y reverrai plus, et il me semble que quelque chose de Rome meurt avec lui.

MADEMOISELLE RAVOT

9 avril.

Hier est morte à Orléans une humble femme chrétienne, et la ville est en deuil. Elle se nommait Mlle Ravot. C'est la première fois probablement que son nom est prononcé dans un journal. Elle était riche et distinguée, et glorieusement inconnue du monde. Les pauvres de la ville la bénissaient ; d'autres vivaient de ses bienfaits intarissables et ne le savaient pas. Elle a vécu soixante et un ans, aimant Dieu et souhaitant n'être vue que de lui. Quelques amis de l'Eglise ont pu seuls deviner la beaiuté de son âme et la grandeur de son intelligence, qu'elle ne pouvait entièrement leur cacher. Pour les alutres, quoique douce et accueillante à tous, elle n'était et ne voulait être qu'une dévote et ne parlait que de bonnes œuvres. En faisant les bonnes œuvres de tout le monde, elle en ajoutait qui étaient davantage à elle et qu'elle préférait, parce qu'elle y pouvait davantage cacher sa main. « Avant tout, nous écrit Mgr Pelletier, chanoine de l'Eglise d'Orléans et camérier de Sa Sainteté, elle donnait au Denier de Saint-Pierre, à la Propagation de la Foi, aux Ecoles d'Orient. Sa générosité, on peut le dire, a, visité toutes les parties du monde. Sur ses revenus, s 'élevant, dit-on, à 50,000 francs, elle prélevait, pour elle et pour sa maison, environ

340 DERNIERS MÉLAT^GES

4,000 francs. Elle regardait le reste comme ne lui appartenant pas. Elle le partageait avec une intelligence attentive et elle n'en gardait rien. Ce qu'elle a fait pour les œuvres et institutions locales échappe à to:ute supputation, ainsi que le soulagement donné à des infortunes privées. »

Ce qui était plus remarquable et plus recommandable encore, c'est son dévouement a^u Saint-Siège. Personne ne porta plus visible et plus ferme ce caractère d'une intelligence vraiment supérieure. Comme sainte Thérèse, elle se glorifiait uniquement d'être fille de l'Eglise, et quiconque se montrait vraiment enfant de l'Eglise était vraiment son frère et appartenait à l'élite du genre humain. L'enfant de l'Eglise est chrétien, disait-elle, le chrétien est Christ, le Christ a voulu souffrir et mourir pour consoler et racheter les autres. A ceux qui font cela, Notre-Seigneur dira : Venez, les bénis de mon Père ! Sa charité ardente n'était qu'un fruit de sa raison passant par son cœur. Elle pratiquait la charjté avec l'amour et pour la gloire de la vérité. €et amour, nous dit encore M. l'abbé Pelletier, éclairait son intelligence naturellement fine et élevée. Elle avait un jugement sûr, ferme, je dirais volontiers fier, et un cœur acquis d'avance à tous les sentiments nobles. Par la manifestation de ses convictions catholiques, elle exerçait autour d'elle une influence qu'elle-même ignorait ; mais, dans ce cercle, une chose que Mlle Ravot avait dite était une chose qu'on ne contestait pas légèrement ni aisément. Elle avait des mots pénétrants et justes qu'on ne pouvait oublier.

La maladie qui l'a emportée a été vive et douloureuse. Elle l'a supportée d'une âme forte, se sentant frappée et attendant la mort tranquillement, comme tous ceux qui ont aimé les pauvres. Habituée à visiter les malades et à juger de leur état, elle interrogeait elle-même son pouls. Quelques instants avant de mourir, elle a dit : J'en ai encore pour une petite demiheure. Elle avait déjà reçu les divins sacrements.

Page 1