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L'EX-ABBE MICHAUD

17 avril 1875.

M. l'abbé Michaud (1) fondateur du michaudisme, doctrine encore inconnue, mais ancienne, prétend ne pas se laisser oublier. Il va publier un livre, mais quel livre! Depuis son entrée officielle en irréligion, il n'en a pas fait d'aussi gros. Il pense qu'on lira enfiu celuilà et que le Vatican en tremblera sur sa pierre où M. Bismarck ne l'a pas ébranlé.

Faire plus que M. de Bismarck, c'est le rêve de M. Michaud, fondateur du michaudisme.

M. Michaud n'est pas un homme de petite portée ni de petite ambition. Vers l'âge de quarante ans, ayant déjà quitté l'habit de Saint-Dominique, il était neuvième ou dixième vicaire à Paris et docteur en quelque Sorbonne. Sacrifiant cette brillante position au désir d'éclairer l'humanité, il s'est fait curé en chambre avenue de Neuilly, manière de haute nouveauté cléricale dont cependant il n'est pas l'inventeur. Ces sortes de curés ne disent pas la messe par suite de la tyrannie du Pape, qui oblige les évêques de les interdire. La théologie de M. Michaud l'aide à supporter cette privation. Dans le michaudisme, on remplace la m^esse par deâ compositions littéraires qui

1. Prêtre apostat dont il est déjà question au tome VI de la troisième série des Mélanges^ p. 162.

se mettent en vente dans les librairies protestanteis et qui, selon M. Michaud, vaudraient tout autant et même vaudraient beaucoup plus si seulement le public les achetait. Malheureusement le public ne les achète pas. Mais M. Michaud a bon espoir; il sent que la France n'aura pas l'inhumanité de laisser mariner et périr dans l'oubli un homme de sa valeur. En trois ou quatre ans, il ne s'est pas contenté de fonder et de gouverner son église michaudique, il a fabriqué pour 30 francs de livres et de brochures contre le romani sme, le papisme, le jésuitisme et M. Veuillot. Cela doit être compté. Ajoutons que l'ouvrage contre M. Veuillot est parvenu à sa seconde édition, ce qui ne permet pas de le prendre pour de la petite bière.

Le nouveau fruit, où l'on parle encore de M. Veuillot, l'ennemi du genre humain, est plus considérable. L'auteur l'a étudié avec soin, composé avec amour (c'est son mot), écrit avec liberté. Il l'a imprimé et édité en Belgique, par prudence; il y cite de gros morceaux d'allemand défendu. L'ouvrage est tout prêt et nous en avons les bonnes feuilles. Une seule chose retient l'auteur et l'empêche d'introduire sa machine, mais cette chose indique combien l'ouvrage lui semble parfait: il craint la police.

Nous ne dirons pas notre avis là-dessus. M. Michaud peut avoir raison de redouter les sergents, il peut avoir tort. Cela dépend de l'humeur des gens qui le liront. Il a une bonne chance, celle d'être méprisé. Nous pensons qu'elle l'emportera sur toutes les autres. Assurément, ceux qui voudraient mettre la main du parquet dans l'affaire ne manqueront pas de motifs spécieux. Mais assurément aussi, ceux qui dédaigneront d'y prendre garde ni n'en seront blâmés ni n'en souffriront le moindre dommage. Le pauvre abbé Michaud peut aisément faire quelque chose de très punissable; nous le jugeons parfaitement incapable de rien faire de dangereux. La grande peur que nous aurions à sa place ne serait pas celle dont il paraît préoccupé, ce serait celle de ne pas faire nos

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frais. Si les frais sont faits par un fonds de reptiles quelconque, qu'il aille ! Il peut compter sur toutes les nuances de la compassion, mais particulièrement sur celles qui se manifestent par le silence.

Pour nous, à qui il donne le droit de l'écraser, nous trouvons décent de passer à côté, reconnaissant l'art avec lequel il a su lui-même s'aplatir.

Il n'y a plus rien à faire, plus rien du tout.

20 avril 1875.

M. Michaud, fondateur de michaudisme, nous adresse une carte de visite qui nous semble compléter le compte rendu de son prochain livre, et ajouter quelques agréments à son propre portrait :

<( A Monsieur Louis Veuillot, Vahhé E. Michaud.

» Mille remerciements pour l'article charlatanesqUe dont vous m'avez honoré hier.

» 0 digne défenseur du jésuitisme et du romanismel

» 0 incarnation trois fois réussie de la bonne foi. de l'urbanité et de la charité chrétienne!

» 0 Firman indulgencié par l'Idole du Vatican!

» 0 paillasse incomparable!

» De grâce, continuez-moi vos coups, qui me font tant de bien. Je vous payerai en or.

» 19 avril 1875. »

Voilà toute la doctrine, toute l'invention, tout le style et tout l'homme.

Heureuse Eglise, dont le sein ne peut rien garder de pareil et rejette tout cela dans les mers protestantes !

OBSTINATIO DIVINA

19 avril 1875.

Tout le monde se demande de nouveau ce que veut et ce que fera M. de Bismarck. C'est la question européenne. Elle est grave. Ce que veut M. de Bismarck, M. de Bismarck seul peut le dire, s'il le sait, et rien n'est moins sûr. Ce qu'il fera, il l'ignore. Il pourra ouvrir une porte, lâcher une détente, frapper un coup. Il sait cela, peut-être. Cela fait, les suites lui échappent, cachées dans l'impénétrable avenir. Là se borne la science de l'homme le plus savant et le pouvoir de l'homme le plus puissant; et toute autre science et toute autre puissance sont encore plus vaines. L'homme qui prie, seul fait une chose qui demeure, et celui qui est résolu à suivre la règle qu'il a reçue de Dieu, non pas celle qu'il s'est donnée luimême, celui-là seul sait ce qu'il fera. M. de Bismarck, qui tient le monde en alarme, est un chétif mortel qui se fatigue à mal faire et qui tout à l'heure regrettera d'être né.

Il est une chose du monde, une expression du monde, un ornement du monde. Il laissera des œuvres dont Dieu s'emparera pour faire ce qu'il voudra. Or, ce que Dieu voudra, nous le savons assez. Il voudra ce qu'il a toujours voulu et ce qu'il veut toujours, l'avancement, la grandeur et la gloire de la sainte et immor-

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telle Eglise catholique. L'Eglise catholique est la seule création visible qui durera et grandira toujours et que Dieu ne détruira pas^durant l'éternité. Quand nous savons cela, que nous reste-t-il à craindre? Et quand nous sommes sûrs de connaître chaque jour ce que nous avons à faire chaque jour pour échapper aux pièges tendus à nos âmes, de quoi pouvons-nous être inquiets? Le naufrage est imminent, nous voyons qu'il sera terrible, mais nous pourrons toujours jeter l'ancre dans le Ciel. Le navire catholique, notre navire à nous, ne périra pas. Notre navire n'est pas de bois ni de fer et n'a point de voiles que l'orage puisse emporter; son pilote marche sur la mer. Pour n'être point submergés, nous n'avons qu'un mot à dire : Seigneur, nous périssons; sauvez-nous!

Un seul homm.e parmi les vivants ne tremble pas. Ce n'est point M. de Bismarck, M. de Bismarck tremble comme un autre : c'est le Pape. Le Pape n'est point sujet de la mort. Tu es Pierre; les portes de V enfer ne prévaudront pas ! La parcelle de chair qui reste en lui est soutenue au-dessus de la crainte par ces paroles éternelles; il soutient à son tour ceux de l'humanité à qui Dieu l'a donné pour échapper à la mort.

Ce qui épouvante les catholiques n'est, qu'une erreur de leurs sens. Ils éprouvent l'effroi du combat parce qu'ils ont le pressentiment de la gloire. En effet, une grande gloire leur est réservée; mais cette gloire sera achetée chèrement. Il faut vaincre le monde, partout triomphant et menaçant. Réduits, abaissés, craintifs, ils n'ont qu'une arme, la constance, arme lourde à porter! Ils en §entent le poids, ils sentent que toute autre arme leur manquera, et celle-là même a besoin de se refaire. Pour les désarmer de la patience, on les a leurrés de promesses menteuses. Ils ont cru qu'on leur tolérerait la vérité comme ils se rendraient tolérants et complaisants à l'erreur. Ils savent maintenant ce qui en est, et les conséquences du Syllabus leur ont appris la sagesse. Ils voient que l'erreur veut détruire Dieu et Dieu détruire l'erreur, et que le combat

s'annonce rude et long. Il faut le soutenir, et toute fortune humaine y périra. En ce moment, ils n'en sont plus à prévoir des défaites et des désastres; ce n'est qu'un commencement; d'autres catastrophes les éprouveront. Mais en même temps ils se forment, et les vainqueurs d'aujourd'hui peuvent prévoir comment cette guerre ne finira pas.

Il y a un caractère particulier des choses de Dieu que le génie d'un Père de l'Eglise a voulu désigner sous le nom d'un aveugle péché de l'homme, pour exprimer la fatale impuissance où il réduit la raison humaine qui entreprend de le vaincre. Il l'appelle l'obstination, mais l'obstination divine, ohstinatio divina.

C'est à ce caractère insensé, à cette obstination sourde, aveugle et divine, que les persécuteurs d'aujourd'hui auront affaire comme ceux de tous les temps. Par le même phénomène, constamment aperçu et toujours inexplicable, qui a vaincu leurs prédécesseurs, l'obstination divine Jes vaincra. Ils lui opposeront les forces et les ruses cruelles de l'obstination diabolique. Ils auront la suite sans nombre des erreurs, des mensonges, des trahisons, et tout ce que la tris'e humanité peut fournir contre elle-même d'armes à ses tyrans; néanmoins ils seront vaincus. Deux humanités sont en présence, mais l'une est périssable, l'autre est immortelle. Les persécuteurs appartiennent à celle qui doit périr. Aux uns le monde, aux aufres la vie. Il y a un auteur de la vie, et il a dit aux siens en leur donnant la vie : Ayez confiance, j'ai vaincu le monde.

Qu'importe que ceux qui tuent se tiennent assurés de la victoire, quand ceux qui peuvent être tués veulent bien mourir et sont plus assurés du lendemain? Tuer pour tuer encore avec la prespective unique d'avoir à tuer toujours, c'est, à tout prendre, une destinée for t. triste et un métier fort sot. Beaucoup l'entreprirent avec allégresse et se trouvèrent las avant la fin. Tout infirmes qu'ils sont et tout lâches et sauvages qu'ils

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peuvent devenir, les hommes se lassent du méchant, et le méchant se lasse de lui-même. L'atmosphère de sang où il veut vivre engendre des maladies redoutables. La peur, l'ennui des lèpres, les séditions, les vers qui précèdent la tombe ont rongé quantité d'empereurs. Le diable a aussi son martyrologe très long et très amer. Sous ces potentats implacablement attachés à la chiourme triomphale, les martyrs de la yérité ont vécu plus tranquilles, sont morts consolés, ont fini par vaincre et vivent toujours puisqu'enfin la croix est debout. Là où M. de Bismarck est présentement le maître, Henri IV d'Allemagne a régné, a fait un antipape, a soutenu la lutte civilisatrice, a cru qu'il serait vainqueur. Grégoire VII mourait à Salerne, exilé, et les courtisans de Henri IV disaient : Hildebrand est le dernier de sa race. Henri IV est mort, l'obstination divine a fait revivre Hildebrand. Que de persécuteurs heureux sont morts, et que de fois le Pape est ressuscité I

Si la Mythologie chrétienne (c'est une expression d'Allemagne) a tort de croire que ceux-là vivent qui sont morts pour Dieu, à quelle autre mythologie l'histoire donne-t-elle raison? La science se croit en train d'établir une mythologie suivant laquelle Dieu n'est pas; mais cette science n'est pas faite, et l'histoire qui est aussi une science, affirme que Dieu existe et qu'il est obstiné. Il faut donc refaire aussi l'histoire, et quand l'histoire sera refaite, refaire encore l'homme. Refaites l'homme. Persuadez-lui que c'est un bonheur très réel de croire qu'il n'y a pas de Dieu, et de vivre sa minute, bête de sang ou bête d'encre, dans les ulcères, dans les angoisses et dans les rages de haïr le Vivant éternel ! Désoler pendant un instant un nombre quelconque, toujours trop petit, de pauvres humains, être désolé soi-même par un certain nombre d'autres, toujours trop grand, vider des verres toujours pleins de lie, . exécuter des tours de gobelets toujours pleins de mécomptes, répandre et subir la terreur, multiplier la mort et mourir ensuite, sans alutre joie que l'espéran-

ce du néant, quel bel usage et quel beau loyer de la vie! On a été Garibaldi ou l'on a eu Garibaldi pour égal et pour rival dans l'estime d'un âge méprisé... et l'histoire est finie.

Nous savons ce que disent les persécuteurs, du moins les hauts et les sages. Ils prétendent qu'ils ne tueront pas et qu'une imbécile canaille, dont ils sauront se rendre maîtres, est seule à préconiser encore cette vieille et absurde méthode. « Nous étoufferons le catholicisme dans la boue », disait M. Quinet, bête d'encre qu'on enfouissait hier. Si vous ne tuez pas, il n'y a rien de fait! Le catholicisme est né dans la boue, il n'y meurt pas. Jetez à l'éguut le corps du chrétien, infligez ce martyre à ce cadavre; la prière le suivra, de l'égout elle fera une catacombe, une terre où germera le froment du Christ. Sans doute la bête d'encre est bien forte et son suintement est mortel; mais corrompre la prière et dissoudre les vertus des sacrements, ce prodige dépasse les puissances de votre chimie.

Versez le sang, ouvrez la boue, faites des lois, lâchez des soldats, décrétez que le bien est le mal et que le mal est le bien : vous êtes mortels, et le christianisme ne l'est pas. Contre tout ce que vous saurez faire, les chrétiens ont l'obstination divine, ils vous résisteront, ils vous useront. Ils vous enterreront. Ils enterreront vos grands politiques, vos grands savants, vos grands guerriers, vos grands livres. Vous pouvez les écraser des ruines du monde, ils s'obstineront à vivre, ils surgiront des décombres, et tout cet entassement ne sera que votre tombeau. La terre dévastée leur fournira toujours assez de bois pour y planter une croix. Malgré vous, vous aurez l'honneur et vous subirez l'affront de porter l'étendard du Vivant.

Il y a longtemps que Dieu dit à Moïse fugitif : Retourne; ceux qui voulaient t'ôter la vie sont tous morts. Et Moïse prit sa femme et ses fils, les mit sur un âne et retourna en Egypte, portant à sa main la verge de Dieu. (Exode, IV., 19-20.)

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