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LE PARAPLUIE N'EST PAS LE SCEPTRE

21 avril 1875.

Daas une lettre écrite d'Amérique pendant la guerre de Sécession, et publiée- aujourd'hui par le Figaro, M. le prince de Joinville raconte vivement une action militaire où se trouvaient ses jeunes neveux, M. le comte de Paris et M. le duc de Chartres. L'action fut chaude, elle est chaudement dépeinte. La lettre ne fait pas moins d'honneur au talent du narrateur qu'au courage de ses parents. Du reste, elle n'apprend rien à personne. L'on sait partout comment les princes d'Orléans ont l'habitude de se comporter au feu. En 1870, en face de l'invasion, ils ont fait aussi bien qu'en Amérique, avec plus d 'à-propos, non plus en amateurs, mais en fils de France. On honore l'intrépidité et la constance dont ils firent preuve, malgré l'inepte gouvernement qui les força de mettre un masque pour défendre leur patrie. Afin de remplir ce devoir, ils se soumirent aux conditions que leur imposaient les calculs de quelques faquins, et ils aimèrent mieux cacher leur nom que de ne pas risquer leur vie. S'appeler Bourbon et courir les chances de mourir anonymes pour le profit des Crémieux et des Gambetta, certes c'est de l'héroïsme et du plus grand! L'épisode d'Amérique plaisait moins. La conscience et la raison étaient un peu gênées devant la « fureur guerrière » qui avait

poussé nos deux jeunes princes sous les drapeaux du Nord. Ils ne paraissaient pas bien à leur place dans une tuerie où ni la religion, ni la patrie, ni aucun dogme social n*était en jeu. Le conflit américain ne pouvait guère être à leurs yeux autre cliose qu'une chasse à l'homme, où leur participation ne semblait pas suffisamment aulo risée. Mais la France est indulgente pour ces fausses manœuvres, et il lui suffit qu'on s'y fasse une réputation de bravoure. Ce reste de son vieux caractère durera longtemps.

Ce qui réussit moins auprès d'elle, ce sont les fausses manœuvres politiques, particulièrement celles qui n'ont rien de militaire. Profitons de l'occasion pour en dire tin mot.

On regrette volontiers que les princes d'Orléans, si braves soldats, se complaisent à garder une conduite civile qui se ressent peu de l'humeur des chevaliers. Au civil, ils sont laïques; nous ne pouvons pas écrire pékins. Ils sont avocats, négociants, bureaucrates, brasseurs de questions constitutionnelles; ils vont en omnibus, tout au plus en fiacre; ils ont un portefeuille sous le bras, un parapluie à la main. Tranchons le mot, ils sont chiches. Même lorsqu'il joue sa vie, un prince d'Orléans a toujours l'air de vouloir gagner ou économiser dix sous. Cette manie leur fait tort. Les petites vertus sont bonnes, mais il n'en faut pas trop, et il en faut d'autres. On dirait qu'ils ne connaissent pas de grandes cordes dans l'âme humaine. Il y en a, et ils les connaissent sans doute, mais ils ne les touchent jamais.

0 Princes 1 l'âme des peuples, et l'âme française plus que les autres, appartient aux magnifiques.

Charlemagne, saint Louis, Henri IV, Louis XIY étaient de cette race; pour bien dire, toute la monarchie française en était. Louis XVI, par la vilenie du temps plus que par sa faute, fut le premier roi bourgeois, roi des Français, non plus roi de France. Ce n'est pas la même chose! On tua le dernier roi de France avec fureur, le premier roi des Français avec

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mépris, comme un bourgeois. Si Loais XVI ne s'était pas relevé par l'échafaud, le trône bourgeois aurait fait ce plus honnête des Français nous ne savons quoi, qui terminait ^à jamais l'histoire de la royauté. On a encore aimé Napoléon, parce qu'on a pu le surnommer LE GRAND. Il était du moins grandiose, ou si c'est trop dire, il avait de la grandiosité.

Mais ni la grandeur, ni le grandiose, ni rien qui ap proche seulement de la grandiosité, ne peut tenir sont un parapluie. Le parapluie n'est jamais le sceptrSj et c'est une erreur de croire qn'il en puisse tenir lieu. On abat le sceptre, on le brise, ou plutôt on l'enterre dans un abîme qui se remplit de sang, dit Shakespeare, et il peut repousser. Le parapluie, on le replie, on le casse, on le jette, on le laisse. Qu'importe à un peuple cet ustensile de ménage, ce bois sec, cette cotonnade? Dans le fond, il ne sert à rien; il n'est ni arme, ni bâton, ni bouclier, ni maison, ni navire, ni pavillon; il ne préserve pas même de la pluie, on ne le voit même pas, il n'est jamais magnifique, ne le sera jamais, ne peut pas l'être.

Voilà l'erreur des princes de la maison d'Orléans: ils sont obstinés à la conquête du parapluie; ils font des efforts héroïques pour se procurer cet objet inu tile et ridicule, et leurs efforts ou sont odieux ou se rapetissent et les rapetissent comme l'objet qu'ils poursuivent. Ce sont des princes qui n'ont besoin que d'un parapluie 1 La France sait qu'elle a besoin d'autre chose, et que jamais le parapluie qui suffirait à ces princes ne la couvrira tout entière, ni elle ni ce qu'elle doit couvrir.

On peut lui dire que, d'une certaine façon, ces princes, très bons soldats, sont aussi très bons politiques; elle ne le croit pas. La bonne politique est grande, elle a des inventions de grandeur qu'ils n'ont point. On peut lui dire qu'ils sont modestes; elle répond qu'ils lui paraissent restreints, et que, s'ils s'en arrangent, elle ne s'en arrange pas. Qu'ils ne soient

donc pas si prudents, si réguliers, si constitutionnels; qu'ils ne fassent pas de si grands achats d'encre, de papier, de timbres-poste et de ficelles. — Je meurs, dit-elle, de souveraineté, de misère morale et d'ennui : je demande à voir quelque chose de beau, à admirer quelque chose de magnifique, à aimer quelque chose de grand. Est-ce qu'il n'y a plus rien de hardi, d'inaccoutumé, d'imprudent, de juste? Est-ce qu'on ne verra plus un homme? Je suis lasse d'avocats, de militaires gradés, de rentiers, de gens de lettres, de saltimbanques. Moi, la France, je voudrais voir des hommes!

Pendant que ces princes estimables supportent que des amis, estimables aussi, mais anonymes, fassent sonner leurs petites gloires et leurs petites bonnes mœurs, sans parvenir à faire autant de bruit que l'acteur en vogue, nous ne pouvons nous empêcher de rêver autre chose qui nous réveillerait davantage, qui leur vaudrait plus d'honneur et qui nous ferait plus de bien. Il nous semble, par exemple, que l'attention de l'Europe et celle de la France seraient autrement fouettée si, quittant de bonne heure cette Capoue des plaisirs et de la politique où ils n'ont pu faire rien qui vaille et rien qui pousse, ils avaient été combattre en Espagne, avec l'admirable Charles VII pour la religion, la monarchie et l'ordre européen. Quelle rumeur, sans doute, mais quel sentiment universel d'estime exciterait dans le monde entier la franchise, la vaillance et la noblesse de cette action si peu conforme aux mœurs actuelles des princes! Songez donc! Des princes aussi hardis que des évêques! passant du côté du bon droit, au mépris de la force et de l'opinion, au péril de leur fortune et de leur vie! On saurait enfin ce qu'ils sont dans l'âme, à quelle famille d'esprit ils appartiennent, et quel est vraiment leur parti. En donnant au roi d'Espagne un secours désintéressé et cependant prépondérant et digne de la maison de France, ils affirmeraient avec une souveraine énergie leurs sentiments pour le chef de leur famille

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et ils prépareraient pour la France elle-même une alliance dont elle peut avoir besoin. Une de nos frontières, au moins, serait à Fabri...

Mais le parapluie s'ouvre et nous cache le reste du rêve.

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