DIEU VERRA BEAU JEU
24 avril 1875.
La Revue politique et littéraire est un recueil de huitaine, bleu, qui se meut dans l'orbite de la République française. Il est pur, grave et souffrant. A ces hauteurs morales, les républicains ne sont pas, en général, mécontents de leur esprit, mais ils le sont de leur fortune. On les voit inquiets de l'avenir, durs au genre humain, mal rassurés sur leurs amis. Ils paraissent surtout avoir de l'humeur contre Dieu; une humeur de gens graves et purs. Sans lui témoigner ouvertement du mépris, ils ne laissent pas de lui reprocher bien des choses: peu de science, peu de politique, peu de littérature, peu de clarté, et d'être peu communicatif avec les savants et gens de lettres. Ils le questionnent beaucoup, et ils trouvent qu'il ne leur répond pas d'une manière satisfaisante, ce qui les pousserait à conclure qu'il n'existe pas.
En &omme, disent-ils, toujoars et partout, il est caché. II? qui est-ce? Admettons que ce soit quelque chose : quoi ? Impossible de causer avec cet être, si c'est un être ; impossible de saisir cette chose, isi c'est une chose. Conçoit-on un être ou une chose qui demeure introuvable dans la nature? Une chose perpétuellement invisible, tine chose raisonnable perpé-
tuellement incompréhensible? Et il faut qu'après des centaines de milliers d'années, l'humanité continue d'adorer ce qu'elle ne comprendra jamais. Non! En y mettant du temps, le singe a pu devenir homme; le temps approche où l'homme comprendra Dieu, et peutêtre s'apercevra que c'est lui-même qui est Dieu.
Ils poursuivent : Les catholiques ont inventé l'Incarnation. C'est ingénieux mais absurde. La pensée du moyen âge en a vécu, la science moderne ne veut plus qu'on lui en parle. Elle sait la physique ! Reconnaissant en Dieu catholique les qualités du romancier, elle lui refuse celles de l'historien, du naturaliste et du critique. L'Incarnation est un miracle, c'est-à-dire un conte bleu. La science ne discute plus les miracles, elle les écarte; elle défend qu'on en fasse, on n'en fera plus. Ce ne sont pas des faits, des idées, ni des choses. Il faut chercher Dieu ailleurs ; il faut chercher avec nous. Si nous ne le trouvons nulle part, si nous ne rencontrons que des désordres, des énigmes, des contradictions ou de prétendus miracles, il faudra bien conclure qu'il n'y a pas de Dieu et exclure tout à fait cette hypothèse de paresseux. En dehors des mythologies, la science découvrira la loi simple, naturelle, évidente, de l'homme, du monde et de la vie. Nous inventerons l'outil ! Il faudra que Dieu, s'il est, se montre. Sinon son arrêt est déjà prononcé. Nous ne voulons plus dissimuler que nous ne sommes nullement dupes de ceux qui se prétendent en relations avec lui et qui réimpriment depuis quelques années tant de tomes de saint Thomas. Saint Thomas est un fort petit sire à côté de Stuart Mill, d'Auguste Comte, de vingt autres, il n'est pas jusqu'à Sarcey qui ne se moque de lui. Etes-vous donc sans savoir que la physique de votre saint Thomas est fort 'arriérée et que son éthique ne vaut pas même celle de M. Caro? Le Dieu de fantaisie des catholiques est fini. Il nous ressemble trop peu pour qu'il puisse être notre père et que nous voulions être ses enfants. Nous ne sommes les enfants de personne et nous ne voulons être
pères d'aucun Dieu. Que le Dieu des déistes lui-même, «. auteur et coordonnateur de la nature » se tienne bien.
Il a trop mal placé cette citrouille-là!
Ainsi raisonnent sur Dieu et par suite sur le reste, ces fameux hommes, d'ailleurs contents de leur esnrit. Sincèrement, ils ne veulent pas être fils de Dieu, trouvant avec raison qu'il reste en eux peu de traits de son ouvrage. Mais ils sont très manifestement les fils de Matthieu Garo, et ils ne le nient pas. Du temps de La Fontaine, Matthieu Garo n'était qu'un rustre. Les principes de 89 l'ont enflé. La sève de Matthieu Garo et celle de 89 se combinant à merveille, ont produit presque tout le peuple des gens de lettres, notamment l'espèce qui prospère dans les journaux. Là, les garotins fabriquent une politique et une littérature siii gêner is, sans aucune distinction, mais très recherchée de la foule des consommateurs, lesquels sont d'autres fils du premier Garo. Même, ils ont fait dominer la langue de la famille, et le français n'est presque plus que le patois des Garo; langue plate, aqueuse, on dirait volontiers légumineuse et à fleur de terre, qui rappelle les saveurs combinées de la carotte et du navet. Un autre caractère des Garo, tout à fait typique, c'est le zèle avec lequel ils travaillent à mettre les glands à portée de la bouche et à pousser les citrouilles sur les sommets des chênes. Leur art obtient de nombreux succès. Presque partout maintenant les citrouilles brillent dans les airs, et le gland remplace le blé. Le gland sera l'aliment de l'avenir.
Nous nous bornons à cette esquisse des idées, des vœux et des succès de la nouvelle humanité garotine. On en trouvera plus long dans la Revue politique et littéraire et dans son annexe la Revue scientifique, laquelle est servie aux amateurs pour quelques francs de plus. C'est là que le Dieu catholique est traité suivant ses mérites par l'élite des hommes du métier. On