‹ Derniers mâelangesChapitre 138 sur 208 · M. CLAUDIUS HÉBRARD · texte numérisé non relu

M. CLAUDIUS HÉBRARD

pable de croire qu'alors il se moquerait de lai-même. C'est ainsi qlu'il est parvenu à rimer trente-cinq années, sans attraper profit ni renom. Se figure-t-on un homme, un poète, qui en plein dix-neuvième siècle a fait des vers, et même de bons vers, pendant « cinq lustres complets surchargés de trois ans » et qui n'est ni placé, ni classé, ni connu, ni même chevalier de la Légion d'honneîur. M. Claudius Hébrard est cet hommelà. Que d'autres sont montés à tous les honneur-s de la profession littéraire et poétique, honneurs plantureux et rendant de bons écus, sans avoir jamais fait un couple de ces vers honnêtes et bien nés qu'on trouve fréquemment chez lui; car c'est ainsi qu'il les fait et les donne, non pas tous, sans doute, mais en qluantité. On a bien la permission de négliger un peu une pièce que Ton ne vend pas. Que d'autres Vendent très cher des pièces rembourrées ! Lui, il livre pour rien de vrais vers. Il n'a pas fait une pièce où il u'en ait mis en grand nombre, q'ui passeraient avec honneur au juste trébuchet de Boileau; je dis des vers francs^ sonores, sans lacune ni alliage, et qui se tiennent robustement debout, méprisant la béquille et l'adjectif; des vers de poète et non de rimeur.

Ces vers de qualité distinguent un salut poétique qu'il vient d'adresser à la statue du vénérable de La Salle, érigée à Rouen. Salut poétique vous semble un peu vieux et n'est plus guère à la mode. Que voulezvous? Claudius Hébrard a de ces simplicités. Il est poète, il fait des « saints poétiques. » J'avoue que cela n'est plus porté. On choisit aujourd'hui des titres d'iun autre style. Mais les vers n'en sont pas moins frappés de main de maître; et si Corneille se trouvait à la cérémonie d'aujourd'hui, où probablement on en lira d'autres, ce sont ceux de M. Hébrard qu'il préférerait.

Enfin ! ton jour arrive, apôtre populaire ; Serviteur des petits, travailleur sans salaire ; Ignorantin de nom ; instituteur parfait, Dont l'œuvre est une gloire et la gloire un bienfait.

Le monde acclame en toi le saint et le grand homme ; Aujourd'hui c'est Rouen^ demain ce sera Rome ; On t'offre un piédestal en attendant l'autel.

Toute la pièce est de ce ton et va de ce train; le ton ample ne faiblit pas, le train rapide et pur ne déraille pas. Au bout de sa course, où il a recueilli sans bruit et sans éclat beaucoup de naïfs applaudissements qui ne pèseront pas à sa conscience, et quelques honorables suffrages dont sa modestie a voulu se contenter, M. Claudins Hébrard arrive au terme, aiussi jeune de cœur qu'à l'époque éloignée où il est parti, espérant peut-être un destin plus fastueux, mais au fond moins désirable et moins beau. Qu'importe le laurier quand on a vécu et travaillé de manière à conserver la paix de l'âme, la jeunesse de la foi, et rendu immortel dans son cœur l'amour du beau et du bien? Attaché à ses fonctions volontaires de poète et de chanteur des œuvres et des fêtes de l'ouvrier chrétien, il a eu sa belle part dans la popularité la moins bruyante, mais la plus saine que pût offrir le temps où il a vécu; il a répandu de bonnes idées, il a chanté la famille, le travail, l'ordre. Ses vers ont consolé beaucoup de douleurs, calmé beaucoup de révoltes, et n'ont jamais servi de clairon dans les barricades, ni de bourre aux fusils de la guerre civile. S'il n'a pas mené grand bruit parmi les hommes, il ne se reprochera jamais d'avoir élevé la voix parmi eux. Il a plus recueilli la joie d'avoir fait bien que celle d'avoir bien fait; c'est la meilleure part, non point celle q'ue recherchent d'ordinaire les poètes, mais celle qu'il a voulue avant tout, et que doivent vouloir surtout les chrétiens. Foin du reste 1 et d'ailleurs, le reste est-il perdu? Pour répondre, nous citerons encore quelques-uns de ses beaux vers sur le vénérable La Salle :

... Ketournons, tant minime soit-elle,

A la place où nous veut la sagesse éternelle ;

Le héros qui triomphe en ce joui' nous le dit !

On est d'autant plus grand qu'on s'est fait plus petit.

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