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N'EVEILLEZ PAS LE CONSERVATEUR

9 juiii 1875.

La République française nous dit cent injures. Lorsqu'il est question de VUnivers, cela lui arrive quelquefois. A l'égard des autres journanx et de ses autres affaires, elle recherche volontiers les formes dédaigne'uses et la politesse outrée. On croirait alors voir un beau juge de paix qui se berce de son importance. Pour nous, c'est différent : elle n'est plus pincée, mais débridée, et se livre aux exercices de gorge les plus populaires. Figaro de sacristie, vieux farceur, jésuite et le reste ne lui coûtent rien. Nous ignorons ce qui nous vaut ces fureurs insolites. Ce qui est certain, c'est que nous ne voulons pas nous y arrêter et que nous rougissons tm peu d'en faire mention. A la voir ainsi externer sa pensée sans aucune de ses gommes et de ses fards ordinaires, il nous semble que la République française sent l 'eau-dé- vie de petite qualité. Vous avez bu, princesse! Allez vous habiller 1

Il se peut que cette odeur de vil rogomme soit naturelle à la République. C'est peut-être le shiboleth à quoi son parti la reconnaît encore sous son déguisement à vingt-cinq francs par jour. Toutefois, afin de lui rendre le bien pour le mal, nous rengagerions à reprendre le langage composé et com-

passé dont elle s'est fait une étude trop réussie, à dessein d'endormir et de piper les conservateurs. Elle n'a d'espoir que si les conservatenrs, qui de vrai ne sont pas fins, dorment et sont pipés. Le^ conservateurs veulent :un langage modéré, même envers les jésuites. Ces vulgarités dignes de Labédollière au dessert, les réveillent. Quand ils sont éveillés, rien à faire. Ils se tiennent sur leurs gardes, et au moindre mouvement suspect, ils tapent, parfois désastreusement. Allez doucement, citoyens! N'éveillez pas le conservateur qui commence à dormir. Encore qu'il ne soit pas lion, pourtant le conservateur à des pattes lourdes et quelques restes de griffes au bout. Vous pouvez bien penser qu'il ne se dérangerait guère de son sommeil pour vous empêcher de gruger un jésuite ou deux^ et même tous les jésuites; mais éveillé, il voit, sans savoir comment, que le jésuite touche au bourgeois, et que quand le jésuite est mangé, le bourgeois est mûr pour la broche.

Il faut arriver par la modération, lentement, dussent vos gens en grogner et l'appétit rugir dans vos entrailles. Vous nous demandez si nous voulons que vos gens vous dé^rorent? Nous vous demandons si vous voulez qUe le conservateur se réveille, s'effraye let dégaine? Nous disons qu'il faut de la douceur, absolument et persévéramment.

La République française a tort de laisser voir qu'elle est au fond une débordée, et de faire la « forte femme aux puissantes mamelles ». Dans le vrai, elle est maigre, elle tousse et, quelque rage qu'elle en ait^ quelle que soit sa passion pour le rogomme, elle doit faire plutôt la chanoinesse.

De la hauteur, du dédain, de la grammaire, des formes^ et rien qui rappelle un certain malheureux : « Fusillez-moi tout çal » Parler de fusiller et n'avoir pas encore de fusil, c*est inopportun, c'est bête. Il y a dans la Répuhlique française un certain seigneur Challemel, jadis Alm aviva de guillotine et tyran de Padoue, qui doit le savoir. Il est urgent que la Ré-

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publique française ne paraisse pas méchante personne. C'est la volonté du bourgeois.

Autrement il pourrait arriver telle chose qui forcerait M. Gamhetta de rendre ses compas ou de retourner en Espagne. Fidèle et pieux, le seigneur Challemel espère-t-il d'aller le chercher là, suivi du centre gauche et de tout son département du Rhône insurgé contre le hourgeois?

Le seigneur Challemel, puissant sur les masses, sait si bien qu'il faut beaucoup de douceur, que luimême s'y plie. Il fait mieux, il va jusqu'à en donner l'exemple. Dans sa JRépuhlique française, il est doux quasi tous les jours et depuis longtemps. C'est par cet engin qu'il a fait son grand coup du 25 février. De longue date, sauf quand VUnivers se rencontre, la République ne sent presque plus l'eau-de-vie ; quelquefois les frères s'en inquiètent. Elle imite Petrus Borel, le Ivcanthrope.

Petrus Borel appartenait à la forte génération de 1830. C'était un brave garçon de lettres, peut-être républicain, qui brûlait, comme toute la forte génération, de se distinguer par une forte originalité. Dans ses rêves lycanthro piques, il se représentait rendant visite à l'exécuteur des hautes œuvres et lui disant : « Monsieur le bourreau, je voudrais que vous me guillotinassiez. » De tout son fatras, il n'est resté que cette phrase, mais elle a fait sa mémoire. La République en laissera mille qui la remplaceraient, si celle-ci pouvait périr. Même politesse, même préciosité, même grammaire, même sérieux; c'est Petrus tout craché, jusqu'à la lycanthropie. Seulement, les ouvriers de la République aiment mieux s'adresser aux futurs otages, inventés postérieurement. Ils ôtent leurs chapeaux. « Messieurs les futurs otages, nous avons eu l'homieur de vous expliquer cent fois pourquoi vous devez être privés de vos biens, honneurs, conditions et libertés, cultes inclus, et comment ce vous sera un très grand avantage. Vous pourriez le comprendre. C'est la loi du destin. Auriez-vous la du-

reté et le mauvais goût de vouloir en outre que nous vous guillotinassions? »

Le bourgeois aime ce melliflu. — A la bonne heure, dit-il, voilà des gens avec qui l'on peut s'entendre. Approchez, monsieur Wallon. M. Wallon prend la parole, et l'on s'entend.

Voilà le miracle de Petrus Borel. Mais il ne faut pas le dépasser aujourd'hui, ni peut-être demain, dût la République française perdre le shiboleth, et la vraie république penser qu'elle est trahie.

Persévérez, mes frères, dans les bonnes courtoisies de Pétrus Borel, que vous maniez très bien. La tenue est par elle-même une grande force. Elle donne l'idée de je ne sais quoi qui serait quelque chose. Vous n'avez pas trop de cette force-là, eussiez-vous des idées, ce qui n'est pas sûr. Nous, pour parler franchement, nous ne croyons qu'à vos appétits, qui sont d'ailleurs solides. Pour satisfaire vos appétits, tâchez de vous montrer autres que vous êtes, car tels que vous êtes, soyez certains qu'on ne veut pas de vous. La forme, la fôôrme, tout est là, et Bridoison a raison. Par la forme, vous vous rapprochez des conservateurs, dont au surplus vous faites partie par la nullité du cerveau et la férocité de l'estomac. Les couches nouvelles, vous ne savez où elles sont; les trouvassiez-vous, vous ne sauriez jamais les prendre. L'Eglise sait où elles sont, et seule saura les prendre par des moyens que vous ignorerez toujours.

Celui donc, fût-ce M. Challemel lui-même, qui par haine de YUnivers sort de la forme et vous engage à en sortir, celui-là est positivement un sot... en trois lettres. Il assure que nous ne croyons pas ce que nous disons : qu'il soit persuadé que nous croyons au moins cela. Les vérités de foi sont seules plus ancrées dans notre esprit. Nous l'attestons, nous le jurons, et il le prouvera d'une façon éclatante ou dans le triomphe ou dans la mort. Nous n'avons pas, pour le moment, et nous croyons n'avoir jamais autre cho-

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se à lui dire. Contre nos idées et nos pratiques, il ne peut avoir d'un peu sérieux que la guillotine; contre ses idées et ses pratiques, la société ne peut- avoir que le conseil de guerre, et nous n'avons besoin que du mépris. A q;uoi pourrait servir la conversation?

10 juin 1875.

M. de Rémusat mérite d'être remarqué. Sa vie est comme un recueil de notes incomplètes sur deux ou trois hommes qui se ressembleraient en tout, mais qui ne seraient pas frères et n'auraient pas vécu dans la même maison ni dans le même temps. Ils ont fait de la même façon de la politique, de la philosophie, de la religion, mais non les mêmes. L'écriture se ressemble, le style est différent. Il manque partout quelque chose qui constate bien l'individualité, et quelque chose aussi qui indique nettement la pluralité. Ne font-ils qu'un, est-il plusieurs? M. de Rémusat, le comte de Rémusat, Rémusat ? L'individu est partout un homme aimable, un honnête homme et généralement'un homme d'esprit; mais quelle différence dans les opinions, dans les situations et dans les esprits! Il est presque partout ministre, mais quelle variété dans les ministères ! 11 a constamment des amis, mais quelle bigarrure dans les amis et dans les amitiés, et jusque dans les probités ! On le voit toujours grand dans sa condition et souvent dans une grande place; mais il ne paraît jamais grand dans sa place, et jquelquefois sa place rabaisse sa condition.

M. de Rémusat résume bien son temps; un temps où il n'est pas sain de trop vivre en vue, qui ne sou-

tient pas les hommes et que les hommes non plus ne soutiennent pas. Il monta vite, comme tous ceux à peu près qui veulent monter, dans un ciel où il y a trop d'appelés et trop d'élus, et n'écouta pas ou ne comprit pas la vraie grandeur et la vraie ambition, qui conseillent de descendre et de ne pas remonter. Il est vrai que tous les temps sont ainsi, plus ou moins, et que le nôtre est particulièrement fâcheux par la facilité tentatrice des ambitions et des élévations, et le peu de sérieux avec lequel y est traitée la grandeur. On devient député pour s'être persuadé qu'il faut avoir l'air de faire quelque chose; on court à la tribune pour dire des riens; on est ministre pour obliger un camarade qui veut l'être, ou pour qu'un autre qui ne plaît pas ne le soit pas, ou pour n'être pas absolument tout le monde, ou par quelque autre motif moins pur. H paraît que c'est joli dans le premier moment. On se sent léger et vainqueur, comme l'homme qui vient de gagner une poule ou de faire applaudir un premier vaudeville. Mais M. de Rémusat lui-même, lors de son premier ministère, disait que la joie du vaudevilliste est plus désirable et lui semblait durer plus longtemps.

Ancien journaliste, il regrettait de ne l'être plus. Il ne feignait pas d'avouer que s'il avait été bien heureux, il aurait fait des vaudevilles. En effet, il se fût plus amusé en ce monde, et cela lui eût autant servi pour l'éternité. Au siècle où nous sommes, la bonne moitié des vocations politiques sont, au fond, des vocations pour le VcLudeVille, que le monde a violentées. Les lunes valent les autres et viennent de sources voisines. On collabore a:ux lois et au gouvernement; on eût plus volontiers et avec plus d'aptitude et d'étude collaboré aux œuvres de Labiche et Siraudin. Dans toutes les hautes fonctions, que d'âmes se plaignent de la grandeur qui les fixe au rivage 1 De là tant de sympathies, à peine secrètes, qui attachent ceux qui jugent la terre à ceux qui l'amusent : ils les trouvent « bien heureux ».

Sans être montagne, M. de Rémasat se sentait des pentes de tous côtés. Il eût voula les suivre toutes, et il le tenta. Sa naissance, son éducation très brillante et qu'il pouvait croire très réussie, les circonstances, les préjugés, peut-être, l'obligeaient de choisir. Dans le moment du choix, il s'occupait de politique et de philosophie; il y fit quelque pas de plus et se trouva engagé sur ce glissant, non sans regret des autres. Il était capable de trop de choses, a dit finement Sainte-Beuve : « Une qualité de moins aurait mis ses » aiutres qualités plus à l'aise. Elles se sont tenues en » échec l'une l'autre. » '

Hélas ! la qualité de moins n'est pas à chercher. M. de Rémusat n'avait pas de principes dominants, pas de point de départ, pas de but. Il était sceptiq!ue, c'est-à-dire il voulait l'être, et cette qualité de moins ou ce défaut de plus ruina toutes ses autres qualités, et fit manquer jusqu'à ses défauts. 11 savait beaucoup, apprenait facilement, écrivait bien, parlait couramment, même avec éloquence ; il était plein d'esprit et de vues plausibles sur toutes choses ; et, après s'être essayé et distingué partout, il a fini par ne marquer nulle part. Sainte-Beuve, qui. le jugea dans son plein, le voyait bien et a su ne le pas dissimuler : « Amateur universel », dit-il. M. de Rémusat luimême en convenait. Juste assez sérieux pour se connaître inexorablement frivole.

En philosophie, en politique, en littérature, en tout, Abeilard était son type. Sic et non. Il a fait un drame sur Abeilard et l'a laissé inédit. Il a écrit un livre sur saint Anselme et l'a publié, et ce livre longuement travaillé est resté dans l'ombre, non pas injustement. Il a passé par Kant, n'a pas voulu y rester et n'en est pas sorti. En littérature, il a traduit Gœthe et, sans y trouver quelque chose, n'a pas entièrement compris qu'il n'y trouvait rien. En politique, il a passé par M. G'uizot, est retombé à M. Thiers, et la chute a été si forte qu'il n'a pas essayé de s'en tirer. Il est demeuré là, jusqu'à souffrir qu'on le mît en balance avec

Barodet et jusqu'à se refuser de sentir qu'il avait embrassé un parti et qu'on était venu à une époque où Barodet lui devait être préféré. Sic et non.

Il a dit et fait plusieurs choses qui laisseraient douter de son esprit, quoiqu'il l'eût vif et de qualité. Il a dit, dans son saint Anselme, que saint Bernard était « presque un grand homme ». Il a écrit dans le recueil de M. Buloz, avec approbation d'icelui, que Joseph de Maistre avait « une petite philosophie de salon »; il a parlé des « profondes ténèbres du moyen âge », et il est mort, fidèle à ces opinions, dans les profondes lumières de M. Thiers. C'était néanmoins un homme d'esprit; seulement, il n'avait que de l'esprit. Que de jolis vaudevilles il aurait pu composer de tout cela, s'il avait été « bien heureux. »

Sa fin semble avoir été meilleure. On raconte qu'il a voulu mourir entouré d'ecclésiastiques, calme et se faisant lire l'Evangile. On dit aussi qu'il s'est fait hre quelque chose dans Platon. Platon, à condition de s'en débrouiller, et l'Evangile, à condition d'adorer, valent mieux pour un mourant qù''un article de journal sur la question du jour. Mais grâce à Dieu, il y a eu autre chose. En présence de la mort, aux portes de réternité, se souvenant de sa vie si occupée et si irLutile à lui-même et aux a.utres, M. de Rémusatln'a plus été l'homme du sic et non. Il est mort en chrétien, muni des sacrements de l'Eglise. C'est l'acte important et bienhetireux 'dé sa longue vie. ' Ses obsèques ont eu lieu à la Madeleine, en présence d'une quantité de personnes de toutes les conditions et de tolis les régimes. On y a distingué M. Barodet. Mémento quia puïvis es.

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