L'AMI D'ETUDES DE LOUIS-NAPOLEON
21 juin 1875.
M. Renan, dans ses plus aimables tournures, fait l'éloge funèbre d'une dame de sa religion qui vient de mourir civilement. Elle avait été camarade d'enfance et d'études de Louis-Napoléon, qui fut empereur, mais plus forte que lui. C'était elle qui faisait les devoirs. Un savantas quelconque, que personne n'accusait d'aucune croyance ni d'aucun génie, professait, sous la direction très intermittente et très superficielle de la reine Hortense; en sorte que cette éducation, d'ailleurs libérale, offrit des lacunes sur plusieurs points. Le catéchisme, particulièrement, y fut sommaire et léger. Le garçon en prit ce qu'il voulut, qu'il accommoda comme il le trouva bon; la fille n'en prit rien et laissa toute sa vie la place vacante. Du reste, honnête femme, recommandable par sa fidélité à son ancien condisciple. Elle ne fit point parler d'elle, se maria, servit plus tard son épotix, qui. avait un métier à commandes, n'en abusa point, et ne devint pas une femme politique ostensiblement. Mais elle eut un autre rôle où le catéchisme l'aurait gênée.
Profitant de la situation que lui faisait son amitié avec le chef de l'empire, elle devint l'Egérie d'un petit cénacle de grimauds qui faisaient de l'athéisme
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scientifiq'ue tant qu'ils pouvaient et les mit en relations avec l'empereur, sans qu'il y parût trop de leur côté, ni du sien. Elle était l'intermédiaire entre ces deux ptii ssances, qiui s'entendaient ainsi sans se compromettre. Elle procurait aux athées des situations, des naissions et des commissions, et à l'empereur des amis qtii n'en avaient pas l'air, ces messieurs étant volontiers de fiers républicains.
C'était un peu le service de l'ex-général prince Napoléon et de Mme la princesse veuve Demidoff, qui fourraient aussi la main dans le monde remuant des gens de lettres; mais la dame en question avait davantage la spécialité du savant. On était du même monde, mais pas de la même maison, ou, si l'on veut, pas de la même académie. M. Sainte-Beuve, par exemple, appartenait davantage à la princesse; M. Augier davantage au prince; M. Renan, M. Maury, son « précieux ami, » et d'autres encore, moins nés pour les splendeurs et ne se sentant pas les grâces voulues pour le velours, fréquentaient la roturière. C'est par elle que M. Renan fut envoyé en Palestine avec celui qu'on appelait alors « le petit Lockroy ». M. Lockroy, si nous avons bonne mémoire, partit pour la Syrie comme architecte, mission de quelques sous. Un homme d'Etat rapporte qu'avant la révolution il eut un jour à s'étonner de la philosophie d'un garçon perruquier. — Encore que je ne sois qu'un misérable carabin, répondit fièrement le garçon, monsieur croit-il que j'ai plus de religion qu'un autre?
Si Napoléon avait duré,. que de gens carahinant dans les académies et dans les journaux, seraient aujourd'hui sénateurs comme d'autres, sur la présentation de cette dame pleurée de M. Renan!
J'ai peut-être moi-même manqué la présentation dans les premiers temps. Je me souviens qu'en 1848, avant le 10 décembre, la dame vint chez moi. Je n'avais pas l'honneur de la connaître. Elle se présenta avec lun paquet de. lettres du prince Napoléon, alors candidat à la présidence de la république, pour me faire ad-
mirer ses sentiments chrétiens, qui, dit-elle, n'étaient pas assez connus. Elle me fit lire plusieurs de ces lettres, datées de divers lieux. Il y en arait de Suisse, d'Angleterre, d'Amérique; plusieurs venaient de Ham. Tous les passages qu'elle me montra étaient de nature à plaire au rédacteur de VUnivers. Le prince Itii disait qu'il priait, il lui recommandait de prier. Dans quelques-unes, il y avait même des phrases pour la sainte Vierge. Une piété avancée!
— Ainsi, monsieur, me dit-elle, voyez ! Je le connais depuis l'enfance, et je puis attester que ces sentiments ne sont pas feints.
Elle partit, non sans me laisser son nom, que j'oubliai longtemps, et je ne la vis plus. Quelques jours après, le prince lui-même m'écrivit une lettre destinée à la publicité, par laquelle il attestait ses opinions favorables ati pouvoir temporel.
Ce ne fut que beaucoup plus tard en apprenant les relations de cette dame avec le groupe renaniste, que je me souvins de son nom. Je n'avais pas perdu le souvenir de sa visite et des lettres qu'elle m'avait lues.
J'aurais tort de dire que je fus alors très étonné de sa démarche à la veille de l'élection de 1848 pour la présidence; j'avais eu le temps de me former. Néanmoins cela me parut assez fort de la part d'une simple femme, et j'ai souvent pensé depuis que si elle avait été homme, elle aurait pu se faire une belle carrière dans la diplomatie. Ses amis paraissent avoir été ingrats. Ses obsèques ont eu lieu dans l'église de Longpont. M. Renan y était, et c'est le Journal des Débats qui a recueilli ses pleurs.
vous AVEZ PEUR DE LA VERITE "
24 juin 1875.
On a lu le discours de M. Du Temple (1), et l'on s'est étonné des exécrations dont il est l'objet. Le tapage de la presse égale ou surpasse celui de l'Assemblée. Ce sont des clameurs presque incomparables, des fureurs, des ragissements, des pitiés qui ne peuvent s'assouvir. Il semble que M. Du Temple ait commis en quelques mots tous les crimes de lèsemajesté imaginables et que ces exaspérés soient des musulmans qui voient un chien de chrétien entrer dans la mosquée sans ôter sa chaussure. Enlevez-le I Sabrez-le! Retirez-lui la parole! Mort à cet impur! On lit; il n'y a rien qui ne soit dans le courant le plus honnête de la conversation. Certes, l'Assemblée actuelle a entendu nombre de harangues non pas plus franches, mais plus débauchées dans tous les sens, et nous nous permettons de trouver que le sol sacré de la mosquée parlementaire est habituellement foulé par des souliers plus ferrés et plus tkchés. Quant au chœur de la presse, il se passe quotidiennement
1. Dans la discussion de la loi sur les rapports des pouvoirs publics, M. Du Temple avait vivement qualifié certaines intrigues parlementaires et critiqué vertement le maréchal de Mac-Mahon. L'assemblée, sur l'invitation du président d'Audiffret-Pasquier, avait retiré la parole au député catholique.
d'autres libertés q;ue celles qu'il prétend aujourd'hui réprimer, comme de son côté le très honorable orateur a entendu ssiffler d'autres mjtrailles.
Dans le dialogue à bâtons rompus auquel l'a contraint ce vacarme, plus irrespectueux pour sa liberté qu'on ne pouvait justement l'accuser de l'être lui-même pour le pouvoir, il a dit plusieurs mots qui resteront de tant de poussières et le seul qui rend bien compte de ces interruptions forcenées : Vous avez donc bien peur de la vérité?
On lui a répondu par un coup d'assommoir, mais ce coup d'assommoir au milieu de la mêlée était une adhésion.
C'est la réponse que le Sénat romain ne fit pas au paysan du Danube. On le laissa achever sa phrase; et s'il fut assommé, comme il est probable, — le régime étant parlementaire — du moins ce ne fut qu'après.
Mais enfin, puisque nous avons la tribune et le suffrage universel pour envoyer là qui bon nous semble, nous dira-t-on ce que c'est que la tribune et ce qUe c'est que le suffrage universel?
Faut-il que le suffrage universel s'interdise de choisir cet honnête paysan du Danube, capable cependant de dire clairement ce qu'il pense et ce que pensent la plupart de ses concitoyens qui le chargent de leurs commissions? Faut-il que le paysan du Danube, s'il est nommé, s'interdise la libre tribune, du moins tant qu'il n'aura pas appris les rhétoriques et les logogriphes dont ses jijlustres collègues, avocats et du€s, exigent qu'il se serve pour déguiser l'importune vérité?
M. ALEXANDRE DUMAS PREFACIER DE " MANON LESCAUT " ET DE L' '^ IMITATION "
24 jtiin 1875.
On parle d'une nouvelle édition de Vlmitation qui paraîtrait prochainement avec une préface par l'auteur d'une préface de Manon Lescaut qui a paru récemment. Plusieurs personnes assez émues nous demandent si notis n'avons rien à dire.
Rien du tout. Aucune loi écrite ne protège aucun livre du domaine public contre aucun libraire ou préfacier. Cela regarde exclusivement les mœurs, qui achètent ou rejettent ces éditions de livres connus. On a toute liberté d'y mettre des préfaces et toute liberté de ne les point lire.
Un libraire de luxe ayant fait réussir une réimpression de Manon, corroborée d'une préface idoine de M. Alexandre Dumas, a rêvé une suite, d'autant plus que M. Dumas est devenu membre de l' Académie française. Manon, Dumas, l'Académie, lui roulaient un bruit d'écus. Pourquoi a-t-il cru que Vlmitation devait faire la suite de Manon? Idée de libraire. Il m'est venu Voir par quelque autre idée, et il m'a ouvert son plan : 'une Imitation de luxe, avec une préface du préfacier de Manon. Il a peut-être eu l'idée de demander sa préface à l'auteur même de Manon, mais on lui aura dit K|u'il était mort. Rien d'absurde où
il y a de l'argent à gagner, et rien d'impossible à qui peut payer l'absurde 1
Je l'ai prié de remarquer que Vlmitation mérite des égards. — Ce livre, lui ai-je dit, est nourrissant pour votre profession. C'est un champ de blé presque sans égal, tine vigne inépuisable. Vous ne devriez pas faire fo:uler le champ de blé par des masques et introduire dans la vigne le phylloxéra. — Quels masq'ues, dit-il, quel phylloxéra? — Mais, repris-je, vos jmagiers et votre préfacier, qui peuvent ne pas comprendre le livre et qui risquent de le profaner.
Il répondit que ses imagiers étaient considérables
dans letir état, et M. Dumas gigantesque dans le sien.
— Cet homme d'esprit, ajouta-t-il, comprend tout,
Vlmitation aiussi bien que Manon. D'ailleurs le public
raffole de lui.
— Le public de V Imitation, ié^\iqueii-JQ, n'est pas le public de Manon, ni de M. Dumas. Ceux à qui convient une Manon de luxe ne font aucun cas de Vlmitation, et ceux qui prisent Vlmitation se soucient peu de Manon et de ses commentateurs. L'écrivain capable de vanter également ces deux livres leur semblera mériter peu leur curiosité. Craignez le bouillon.
— Monsieur, me dit gravement le libraire de luxe, je travaille pour les bibliophiles, les amateurs et les collectionneurs. Je crois voir que vous ne les connaissez pas. Ils sont nombreux et pourraient me suffire. Tels qui ne donneraient pas trois sous du texte simple, payeront volontiers cinquante francs la curiosité. Dumas sur Vlmitation de Jésus-Christ, c'est piquant Vous pensez bien que j'aurai soin de ne pas mettre ma préface dans les journaux. Ainsi, je ne boirai point de bouillon. Du reste, je prétends faire honneur à Vlmitation et même à moi. Papier fabriqué exprès, premiers dessinateurs, premiers encadreurs, premiers graveurs; que voudriez-vous donc? Quant à la préface de Dumas, je dis que c'est un coup de maître. J'aurais pourtant rêvé encore quelque chose : une