III. LA FRANC-MAÇONNERIE MANQUE DE MUSIQUE
12 juillet 1875.
La grande fête de la maçonnerie s'éteint un peu vite. On nous disait tant que Paris et Florifou étaient
« profondément remués ». Nous ne savons si Florifou s'agite, mais certainement Paris se rendort. C'était si beau! De la foule, des discours, du piano, des romances, Gambetta! Néanmoins, dit le Parisien, ça manquait de musique. Ah! la musiçfue! Pourquoi les bandes absurdes qfue l'on rencontre sur les chemins de Lourdes et de Paray, chantant : Sauvez Rome et la France, trouvent-elles dans les poitrines je ne sais quoi qUe n'y éveillent pas les pianos du G. • . 0. • .?
Avec quoi se fait la musique ! Pas avec des pianos, pas même avec des pianoteuses, jamais avec des académiciens.
Voyez-vous, messieurs, une bannière en deuil de l'Alsace-Lorraine, une statue de la sainte Vierge, des files d'orants et d'orantes, des enfants, des paysans, des ouvriers, des députés ayant une même foi, un même amour, poussant un même cri vers Jésus-Christ Sauveur, tout cela peut n'avoir aucun art et ne paraître rien : mais tout cela, même poudreux, même mouillé, est beau et sincère, et la musique y est. Tandis que vos positivistes ficelés et figés dans leurs discours, et vos députés en habit noir, et vos pianos, et vos romances, et vos fvénérables sans baptême ou sans surplis isont em...nuyeux.
Vous n'intéresserez jamais un honnête homme jusqu'à une heure du matin, en lui faisant regarder un récipiendaire politiqjue, quand même M. Gambetta prendrait le soin de le placer «au vrai point de vue». Et quand vous faites défiler vos septuagénaires, qui viennent dire qu'à force d'études ils ont oublié ce que c'est que Dieu et ce que c'est que l'homme, ce spectacle triste ne peut inspirer aux auditeurs qu'une même pensée : Pauvres vieux! pourquoi les obliger à se coucher si tard?
Les forcer encore à entendre M. Gambetta est tout à fait inhumain. Qu'est-ce que cela leur fait, ce que M. Gambetta peut bien leur dire ? A l'âge qu'ils ont et puits de science comme ils sont, ils savent bien qfue M. Gambetta n'en sait pas plus long qu'eux. Ils croient
que Dieu n'est qu'un nom de l'inintelligible et l'homme qu'un animal incomplet; que leur importe l'idée que se fait tel ou tel animal des devoirs de l'incomplet envers l'inintelligible et envers lui-même?
Tous ceux qui se trouvent là sont à divers degrés des puits de science qui n'ont de commun que d'avoir tous totalement défoncé leur seau. Rien à puiser, rien à verser, rien à recevoir. Pas die musique là-dedans!
De sorte que cela ne va pas, et que cette solennelle séance est surtout [un: solennel fiasco. On a lu M. Littré, on a lu M. Chavée, on l'a dit sur tous les tons, on a sonné les pianos, les romances, tout rate; on ne sait plus que faire, et M; Gambetta lui-même, intimidé par rassoupissement général, finit par ne pas publier son allocution, qui était le condiment de Ja séance. Le moment est venu de dire le mot : La farce n*a pas pris.
C'est le caractère par lequel cette « fête du monde », ainsi la nommait M. About, vivra dans l'histoire de la maçonnerie. Elle manquait de musique, on s'est ennuyé, et la maçonnerie française, qui voulait faire peur, reçoit un brevet authentique qu'elle ne cherchait pas. Elle est un poison peut-être, mais un poison lent, doux et ennuyeux. M. Littré et M. Chavée ont révélé ses mystères : il n'y en a pas ; il n'y a que des bêtises. On s'en doutait.
Jadis, Thirifocq a été plus amusanf. 11 s'est passé de l'Académie, Thirifocq! Il s'est passé de Ferry, de Gambetta, des pianos, de tout. Par la seule curiosité de son nom, il donnait à la maçounerie française je ne sais quoi qui avait l'air plus sauvage et moins innocent.
Nous nous rappelons l'impression qui se répandit dans Paris assiégé lorsque Thirifocq fit savoir qu'il allait sortir. Beaucoup de gens crurent qu'on allait voir de l'inouï, ou tout au moins de l'étrange, et que peutêtre les Prussiens prendraient la fuite. Thirifocq en effet sortit, mais à l'intérieur des murailles, et comme les Prussiens ne le surent pas, ils ne s'enfuirent pas.
Ce fut une stupeur. Tliirifocq et ses maçons n'étaient pas encore le paraprusse attendu. La maçonnerie en reçut un écliec. La grande réception de M. Littré et de rancien curé de Florifou, flancfués de M. Ferry et de l'allocution de M. Gambetta, ne réparera pas le mal; elle r,acliève. Ce siècle, qtii voit se disloquer tout^ a,ura vu se disloquer la maçonnerie. Disloçiuée, il la verra motirir.
Il n'y a pl[us 'q[u'u,nje vraie maçonnerie, qui s'appelle à présent le parti radical. Celle-là n'est pas dans les Loges. Dans les loges, il n'y a plus de mystère; |il n'y a que des bourgeois, qui désormais n'y resteront pas longtemps. Les vrais maçons ont pour loges les clubs, et bientôt la place publique. Ils y appelleront M. Gambetta, entouré des bourgeois effarés dont il sera la dernière lespéranoe. Là, de part et d'autre, on se montrera « le vrai point de vue », et alors on entendra une musique qui sera un glas, après quoi régnera un long silence.
Et is'il y a encore une musique, elle sera d^ns les icatacombes, où personne ne chantera le Credo du vénérable frère Littré.