LES FETES D'O'CONNELL
26 juillet 1875.
Le lord-maire de Dublin convoque les représentants de l'Europe catholique aux fêtes par lesquelles l'Irlande veut solenniser le centenaire d'O'Connell. Le rédacteur en chef de VUnivers a été honoré d'une invitation qu'il regarde comme un noble prix de ses efforts aîu service des pensées dont O'Connell a été le véritable initiatetir parmi nous. Nous devons à ce grand homme d'être entrés de bonne heure en révolte contre les erreurs qui, presque partout, pèsent encore douloureusement sur la religion et sur la patrie. Pour mon compte, au début de la carrière, sa voix éloquente m'a appris à me souvenir de mon âme dans la vie politdqtie, et, dans la vie religieuse, à me souvenir de mon pays. J'ai su de lui que deux flammes, qu'il faut ne pas désunir, sont nécessaires au bien-être de la conscience. Son exemple m'a montré comment on petit combattre les lois mauvaises des hommes en s'apptiyant de la loi supérieure qui ordonne en même temps de les déraciner et de leur obéir. En France, nos vicissitudes et nos oublis nous avaient fait perdre l 'intelligence de ce dessein de Dieu, par qui la persévérance dans la prière et dans l'action devient la cuirasse la plus solide et l'épée la plus pénétrante. Obéir toujours et combattre toujours, rester en révolte légalement et inébranlablement, ne
pas se lasser d'en appeler à la justice, en se servant des moyens laborieux que Dieu ne manquera pas de susciter pour obtenir enfin son triomphe; nous avions perdu cet art des catacombes, le grand Irlandais nous l'a rendu.
Il a prié, il a lutté, il a été vainqueur. Après tant de victoires de la force, qui avaient ensanglanté, bouleversé et scandalisé le monde, il a consolé les âmes par cette belle victoire de l'esprit, gagnée lentement, en plein jour, et du consentement de ses adversaires, plus étonnés de se sentir justes que d'être battus. Les conséquences du succès se sont étendues au delà de toutes les attentes. Il n'a pas affranchi seulement rirlande, mais encore ses maîtres, et plus loin, sur le continent, ceux qui professaient la foi intégrale dé Jésus-Christ. Oui dira toute la victoire d'O'Connell? Dieu ne l'a pas encore achevée, et nous ne faisons qu'en entrevoir les suites. L'ancien élève du séminaire de DoUai, dévot à la Vierge Marie, a été choisi pour semer dans toute l'Eglise un esprit d'invincible espérance et d'invincible liberté. Il a fait rentrer la multitude pervertie dans la vraie largeur chrétienne. Nul homme, avec moins de moyens, n'a mieux mérité le titre de libérateur, justifié par si peu de mortels. Dans le monde moderne, il a jeté les premières gouttes de l'eau du baptême sur cette force sauvage, inconnlie de tous et surtout d'elle-même, qu'on appelle la démocratie.
NoUs avons rhonUeur d'être ici de vieux amis de l'Irlande. O'Connell nous l'a fait connaître. Avant lui, l'Irlande n'était pour tout le continent qu'une expression géographique, une terre quelconque, possédant un reste de nom dans les légendes, et qui vivait peutêtre encore par les souvenirs de ses saints, mais qui ne produisait plus ;que des soldats et des ouvriers pour l'Angleterre, et surtout des pauvres. On ne savait rien de son histoire, rien de sa beauté morale, rien de son martyre si longtemps supporté. Elle n'avait plus son éclat propre, l'Angleterre l'alDSorbait. Qu'était-
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ce alors pour le monde qu'an, pays pauvre el; vaincu qui s'obstinait dans la nuit catholique? O'Connell nous fit voir qlie l'Irlande produisait aussi des hommes. Il restitua la beauté du Christ irlandais. A cette puissante Itiinière, l'Irlande apparut tout à coup; elle sortit de ses ténèbres, distincte, belle et stiblime. Ce fut comme tme création du génie de son mâle orateur: la verte Erin, la perle des mers, Iq fidèle témoin de Jésus mort et ressuscité, baigné de sang, labouré de plaies, illuminé de sourires victorieux ! Dans les cœurs catholiq^ues, il y eut une texplosion d'admiration et d'amour, et les consciences connurent que cette nation tirée du cachot par un prophète, n'y rentrerait pas. Le sépulcre était rouvert pour toujours. Ce fut, en ce siècle, le premier triomphe ostensible de Jésus-Christ, voulu et procuré par la fidélité reconnaissante d'un homme. Jusq^u'àlors, depuis longtemps, il avait plu à la Providence de ne rencontrer, aux yeux du monde, que des défaites et de paraître toujours vaincue. Béni soit le uom d'O'Connell parce qUe Dieu lui a donné d'être grand pour sa cause. Il a été bon au monde de voir revivre rirlandie, de s'associer à sa prière et à ses combats, et d'apprendre ainsi qUe l'iniquité n'est pas éternelle.
Et maintenant l'Irlande libre et en paix glorifie son hbérateUr. Elle se rassemble comme pour ensevelir aU sein de la terre promise celui qui, né dans l'oppression, a ouvert pour toute la race le seuil de la liberté, et elle lui décerne la tombe vivante réservée aux hommes dont les œUvres ne doivent pas périr. Là, présidera son Eglise florissante, portant la pourpre romaine sur cette terre dé la proscription, et autour d'elle se presseront des citoyens ornés des pourpres civiques, pourpres de la liberté, conquises par tant de bons combats. Telle est la gloire dii tombeau d'O'Connell. A cet éclat posthume, on reconnaît l'ouvrier de la justice. Il a été contesté, repoussé, parfois méconnu des siens. Aujourd'hui, parce qu'il a aimé la justice.
il est père d'ua peuple, et les honneurs rendus à sa mémoire sont applaudis du genre humain.
C'est un des grands et salubres spectacles de nos jotirs, où trop d'encens frivole s'élève sur la terre sans autre motif et sans autre résultat que d'obscurcir ce que la foule a conservé de raison. Entraînés par mille courants contraires, les hommes, fatigués d'un immense ennui, se laissent volontiers entasser un moment autour de n'importe quelles idoles dont ils demanderaient à faire des divinités et dont ils ne parviennent pas à garder le souvenir. On célèbre tin poète, on descend jusqu'à de misérables trouveurs de machines. La grande humanité ne prend point de part à ces maladives fantaisies d'érudits, de spécialistes et surtout d'oisifs. Les peuples n'y ont point le cœur et souvent n'y mettent pas les pieds. Le faux éclat que l'on poursuit s'éteint dans l'indifférence avant même que tous les lampions ne soient allumés. Les fêtes d'O'Connell et de l'Irlande n'auront pas ce frivole caractère. Les feux de joie de Dublin illumineront la catholicité; celui qu'on appela le roi mendiant de l'Irlande est un bienfaiteur du monde.
Je ne sais quel avenir est réservé à la tribune politique. Depuis cent ans, elle a fait un bruit qui n'a été ni sans importunité ni sans péril, et la conscience des peuples instruit contre elle un procès menaçant. Mais ce que chacun peut dire, c'est qu'au jour de la justice, le nom d'O'Connell protégera la tribune plus que le nom de Mirabeau.
Je dirai un souvenir que j'ai bien gardé. J'ai eu le bonheur de saluer O'Connell peu de jours avant sa mort, lorsqu'il traversait Paris pour se rendre à Rome. Nous étions quinze ou vingt, pas plus; tous inconnus, excepté Montalembert qui nous conduisait. Dans ce grand Paris nous formions à peu près tout le parti catholique. Si "Montalembert avait voulu réunir des notoriétés, il eût risqué d'être seul.
O'Connell, déjà mourant, était sorti pour respirer un peu. Nous attendions son retour sous les arcades
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de la rue de Rivoli, à la porte du modeste hôtel où il était descendu. La journée finissait, une journée d'hiver triste et pluvieuse, et nous nous entretenions dioulonreusement d'un échec que notre cause venait de subir à l'une des deux Chambres. Elle avait été battue avec mépris, selon l'usage. C'était notre situation ordinaire. Notre petit nombre atissi nous faisait pitié. — « O'Connell, disions-nons, voit autour de lui un peuple. » En ce moment, il rentrait. Nous l'aperçûmes dans sa voiture, et nous levâmes nos chapeaux. Quelques passants nous demandèrent qui c'était . — C'est O'Connell. — Ahl... Qui est-ce, O'Connell? L'un de nous, le médecin J.-P. Tessier, esprit et cœur des plus hauts, mort depuis sans laisser trace, et que la hberté aurait tiré de l'ombre, répondit : « Ce n'est rien, c'est un homme. » Et se tournant vers moi : « Hélas! ajouta-t-il, pauvre Irlande, pauvre liberté; cet homme est mort! »
Nous montâmes attristés. Malgré sa fatigue, O'Connell voulut nous recevoir. Nous le vîmes assis dans un fauteuil, enveloppé de couvertures, pâle et épuisé. Montalembert lui adressa la parole. Il répondit quelques mots que nous pûmes à peine entendre : « Ne faiblissez pas... Pour moi, je meurs... Arriver à Rome... Courage!... » O'Connell mourant, sans voix, sans geste, c'était en ce moment la force visible de Dieu parmi les hommes, le bras séculier de l'Eglise. Nous n'étions pas même au berceau, et celui que nous regardions à bon droit comme notre chef, n'était déjà plus qu'un cadavre. Nous nous retirâmes l'âme brisée. Il nous semblait que tout était fini et qu' O'Connell de moins, la longue nuit reprenait son empire. « Mais non, me dit Tessier, non! Il faut que le grain meure. Ce n'est que le semeur qui tombe. Il a semé, la moisson lèvera. Attendons les trois jours. »
La moisson est levée en Irlande, et l'Irlande a moissonné. Les graines qui semblèrent dérobées par le vent, lèveront ailleurs. Celui qui sème au nom de Dieu, pour la vérité de Dieu qui rend li-
bres, celui-là sème toujours. Ni les intempéries, ni les bêtes sauvages, ni la mort ne ruineront à jamais son travail, et la liberté sera le fmit de la semence qu'il a jetée de bon cœur. Les nobles fêtes de Dublin vont le prouver à leur tour. En présence de ces pompes consolantes et fécondes, le moment est venu de dire à la gloire d'O'Connell ce qpue Condorcet disait sans le comprendre à la honte de Voltaire : « Il n'a pas vu tout ce qu'il a fait, mais il a fait tout ce que nous voyons. » -:
28 juillet 1875.
En, quarante-deux ans, VVnivers n'a pu éviter quelques procès et procilloas. Il ne les a pas tous perdus. Il a été poursuivi au criminel pour raison politique deux fois, condamné la première, acquitté la seconde. Cette première condamnation atteignait V annonce du compte rendu d'un procès intenté au vénérable abbé Combalot pour un mémoire contre le monopole de l'Université. On mêla l'annonce, l'écrit et l'auteur, et le toxit, ficelé dans Un même arrêt, fut puni par la prison en dojuble, l'amende en double, et le bûcher. Vlan! Le gérant du journal et l'auteur du compte rendu firent la prison et payèrent l'amende, l'écrit fut mis aU pilon, commutation de l'ancien bûcher. Au cours des plaidoiries, le ministère public, devançant de loin M. Saint-Genest, n'avait pas manqué de signaler VVnivers comme extrêmement nuisible à la religion. Ce qui est sûr, c'est que le monopole universitaire, justifié et vengé, a fini par en mourir.
Ce procès fut suivi, à longue distance, d'un autre, mais celui-là intenté par nous. Il se trouva quelqu'un qui voulut établir, par preuves, qu'en effet VUnivers
1. Article fait à l'occasion du procès contre le magasin de bonneterie, qui venait d'être perdu en appel. (Voir l'article du 27 avril 1875, p. 368.)
ntiisait à la religion. Il en fit une horrifique brochure de trois cents pages. Nous trouvâmes que ces preuves étaient beaticoup trop tirées; l'idée nous vint de les faire vérifier en police correctionnelle. M. Dufaure plaidait potir l'auteur à vérifier. Avant gue la vérification ne fût achevée, l 'adversaire eut une bonne inspiration; il promit de supprimer son livre, et VUnivers se désista.
Nous aurions pu faire ce procès-là souvent. Toutes les preuves qu'on a coutume d'alléguer contre nous sont compilées dans le gros livre supprimé par son compilateur. Une certaine fierté nous a retenus.
Disons un mot des procès qu'on nous a faits sans juges. Ici VUnivers ne triompha pas. L'empire, en 1860, le tua raide, dans l'intérêt, dit-il, de la religion. 0 Saint-Genest, le beau jour! Il resta mort ^ept ans. Ayant cependant revécu, la Commune le retua, sans jugement toujours, mais pas dans l'intérêt de l'Eglise. Elle tuait sans phrases, la Commune, il faut lui rendre cette justice! M. de Broglie préféra les traditions de l'empire : il suspendit VUnivers pendant deux mois, pour des raisons de Prusse. M. Decazes imita cet exemple : il suspendit VUnivers pendant quinze jours, pour des raisons de Serrano. Ces sortes d'arrêts sont coûteux, mais pas tout à fait flétrissants.
Récemment, nous avons été mulctés de cent francs d'amende, à la requête du ministère public, pour une fausse nouvelle reproduite d'un autre journal et non poursuivie dans ce journal et dans d'autres. C'est amer, mais encore pouvons-nous dire que ce n'est pas notre faute, et qu'en appel les considérants qui nous paraissaient trop sévères ont été effacés.
En dernier lieu, il y a eu la requête du mercier, suivie d'une condamnation majeure, confirmée en appel.
Voilà notre feuille de punitions. Trois fois les juges ont déclaré VUnivers coupable; une fois il est sorti du prétoire innocent, une fois vainqueur. Sans juges, il a été frappé quatre fois, dont deux à mort.
Une seule chose en tout ceci lai paraît dure et surprenante : c'est d'avoir été condamné pour tort commis envers un particulier.
Sur les deux dernières affaires, nous pousserons jusqu'en cassation. Cette insistance étonne quelquesuns de nos amis. Plusieurs pensent que nous ferions mieux de payer et d'en finir. Ils s'offrent même à payer pour nous.
Ce n'est pas un agrément de courir les chances judiciaires, et volontiers nous en finirions. Mais il y a les principes, que nous ne pouvons planter là.
Dans le procillon correctionnel, si nous avions fait défaut en première instance, nous n'aurions pas eu à payer un centime de plus; si nous n'avions pas fait appel, le ministère public nous eût laissés porter en paix notre petit carcan, qui ne nous aurait pas exclu de la bonne société. Qui n'a le sien? Qu'est-ce que cela fait? La cour, maintenant l'amende, a effacé les considérants injurieux; le monde apprécie peu cet avantage. Puisqîu'enfin nous l'avons obtenu, qui, à notre place, ne s'en tiendrait là, sans prendre le souci de prolonger les ennuis et les frais? Mais le principe n'y consent pas. Il nous défend de souffrir que l'erreur de la cour puisse devenir jurisprudence. Puisque cette corvée nous échet, nous n'estimons pas que nous puissions la refuser. Il est vrai que pendant que nous plaiderons, une nouvelle loi sur la presse peut intervenir, changer toute la situation et rendre inutile l'éclaircissement que nous demandons; mais cette loi nouvelle est dans les futurs contingents, et c'est à présent que la presse a besoin des décisions de la cour suprême.
L'affaire civile est plus grave et nous constitue des devoirs plus pressants envers la loi et envers nousmêmes. Sans doute, c'est cruel de payer à ce prix le fil et les aiguilles que le mercier prétend avoir manqué de vendre, soit à Paris, soit en province, par suite du conseil que nous avons donné aux mères chrétiennes de n'aller plus se fournir chez lui. Dans tous les
cias, il 'nous semble, le tort que nous poumons lui avoir fait, ne notis regarde point. Il s'agit de la loi. Existet-elle, oui ou non? Si la loi existe et si elle est en vigueur du côté de l'Etat comme du côté de Dieu, il faudrait punir d'une amende avant nous non seulement le marchand, mais encore ceux qui recommandent sa boutique, précisément parce qu'il se targue de violer cette loi au point de vue civil comme ,afu point de vue religieux. Est-ce une fa^ute de défendre la loi ? Condamner ceux qui la défendent, n'est-ce pas louer ceux qui la violent a^ préjudice de ceux qui l'observent?
Ainsi, pour nous, se présente la question légale, et voilà pofurq'uoi nous aurions fait appel du jugement et notis affronterions une troisième instance, quand même nous n*eussions été condamnés qu'à cinquante centimes de dommages intérêts.
Le principe est engagé. Il est très supérieur à nous et à nos intérêts. Les journaux hostiles à la religion considèrent tinanimement la cause du mercier comme la leur, et la loi du dimanche comme gravement compromise par l'arrêt. Ils trouvent que cet arrêt bat en brèche les décisions éclatantes de la cour de cassation. Nous devons coûte qlue coûte, à tout prix, faire tous les efforts possibles, pour obtenir une déclaration de la cour suprême qui maintienne le principe social dont elle a été jusqu'à présent le plus solide appui.
Nous plaidons dans ce but, non pas tant contre le mercier, simple instrument, plutôt à plaindre, pt qtd s'accroît d'une dette lourde, que pour le respect dli dimanche. Notre cause est la cause de Dieu; elle ne sanrait nous coûter trop cher.
Le 16 juin dernier, en récitant, avec l'Eglise et tous les fidèles, la formule de consécration dictée par Pie IX, nous avons fait vœu au Sacré-Cœur de Jésus de procfurer, selon' notre pouvoir, l'observation de la loi du dimanche. Nous commençons à nous acquitter de notre vœu.
Nous pourrions alléguer d'autres raisons. Après celleci, elles seraient bonnes encore, mais superflues.
Quant à l'offre qui nous est faite par un grand nombre de nos abonnés de payer pour nous, nous leur offrons nos plus sincères remerciements; mais ils doivent comprendre qtie, pouvant faire un si bon placement de nos économies, nous ne leur cédions Pjas un pareil avantage.
Nous parlions hier d'O'Connell : de tels échecs ne Itii ont pas nui, et c'est ainsi qu'il a fait respecter son peuple.
31 juillet 1875.
M. le comte Edmond Lafond, que \àent d'emporter une mort presque soudaïne, non imprévue de lui toutefois, tenait [une grande place dans les œuvres de charité. Il en présidait une à Paris, de grande importance, mais il était de toutes, au moins comme bienfaiteur. On peut bien dire que la charité était^l'œuvre de totite sa vie et de tous les instants de sa vie. Il allait résolument à la perfection chrétienne. C'était l'effort de son cœur généreux, l'emploi de ses qualités solides, l'usage de sa grande fortune, le but qu'il poursuivait encore par la culture assidue de son esprit. Nous avons eu ce spectacle édifiant et charmant. Il essayait d'en dérober la vue au monde par une modestie naturelle, que ceux qui en ont joui de plus près ne craignent pas d'appeler htimilité. Il est certain qXie nul homme n'évitait davantage de se faire valoir et, en même temps, ne faisait avec plus de constance ce qu'il pouvait pour se rendre utile à ses frères et contenter Dieu ; mais il prenait un pareil soin de ne jamais diminuer en lui, ni devant les hommes de sa foi, ni devant luimême, la dignité. Il était homme et il était riche dignement, comme doit l'être un chrétien, pour l'hon-
netir de son baptême. Lorsque le Saint-Père, à cause de ses bonnes œuvres silencieuses et de ses grandes aumônes, le créa comte romain, il fit très noblement tout ce que lui demandait cet accroissement de l'honneur de son nom. Il prit pour armoiries la croix renversée de saint Pierre, récent mémorial de la défaite de Gastelfidardo, avec la devise : Omnia pro sede Pétri. C'était son vrai titre de noblesse; il ne voulut pas qli'on pût s'y tromper, et il fit voir en ceci la fierté de son âme. Il était, d'abord, un serviteur de la chaire apostolique et désirait se montrer tel toujours et en tout.
Dans l'un de ses séjours à Rome, il avait obtenu, par l'entremise du regretté Mgr Bastide, chanoine de Sainte Marie-Majeure, une relique de la sainte crèche. Pour la loger dignement, il construisit une magnifique chapelle dans son château du Nozet. Plus tard il orna cette demeure d'une vaste et belle galerie où il fit placer une collection presque complète des portraits des Papes, formée en Italie, à grands frais. Ce fut de cette manière, aujourd'hui fort inusitée, qu'il honora une visite que lui fit Mgr Chigi, nonce apostolique en France. Afin de faire plus pour le peuple et pour Dieu, il avait premièrement construit auprès de sa maison un couvent, qu'il donna aux missionnaires oblats de Marie. Cette fondation, aujourd'hui prospère, lui a coûté des soucis de plus d'un genre; mais il savait que le bien ne se fait pas sans contradiction, et son zèle achevait ce qu'il avait commencé.
Ce chrétien magnifique était aussi un savant amateur des arts et un fervent disciple des lettres. Ses travaux littéraires, assez nombreux, sont dignes de plus de louanges qu'ils n'en ont reçues. Il les composait avec soin, n'épargnant ni études, ni voyages. Mais une chose lui manquait; ce n'était pas l'aptitude, ni la verve, ni le sérieux : son instruction était étendue et variée, son imagination forte, ses pensées graves; seulement il n'avait pas beaucoup l'amour de la gloire
littéraire et il ne ooiuiaissait point Taiguillon de la nécessité. Son livre fait, il n'y pensait plus et passait à tin autre dessein, ou plutôt il était pris par une autre actualité. En général, il écrivait pour un besoin présent de la religion, mais il trotivait au-dessus de ses forces de soigner la fortune de ses livres et de demander qti'on s'en occupât. En cela, il se montrait plus q^ue grand seigneur. Il dit dans la préface de son beau poème de Rome qu'il en a composé des strophes dans beaucoup de lieux illustres par leurs souvenirs, et qli'il l'a achevé dans sa maison des champs, « ati bruit des ouvriers qui lui bâtissaient une sainte chapelle potir les reliques de la crèche. » Il ne nomme pas la mansarde, où il n'a pas vécu, ni la folie qlii fait qu'on écrit encore des vers dans les angoisses du besoin, au mépris de la raison et de l'avenir.
Il polivait, à la Vérité, se passer de cet aiguillon. Son cœur tout seul l'inspirait assez,... pour un homme qui a ides rentes solides et l'âme en paix. Ses vers et sa prose sont corrects et élégants, mais en général trariqtiilles. Peut-être que les chrétiens savent trop de choses et se sentent ati fond de l'âme et de la vie trop éqtiilibrés pour être, en ce moment, tout à fait poètes. Ils n'ont pas à la main toutes les fictions et da,ns le cœtir toutes les passions et tous les délires qjud plaisent à la foule. Délicat observateur de lui-même et des autres, M. Lafond sentait cette infériorité momentanée, s'en rendait compte et s'en consolait. La comtesse Mathilde, véritable héroïne -àe son Poème de Borne, lui dit, dans V épilogue :
Oui, l'oubli nous attend. La Poésie est morte ;
Tes chants sont incompris, mais tu remplis ton vœu ;
On ne t'écoute plus, ô poète ! qu'importe ?
Tu chantais pour toi-même, et pour Rome et pour Dieu,
Qu'importe, si bientôt le souverain des anges
T'admettant au milieu des concerts éternels,
Au poète ignoré fait chanter ses louanges.
Pour le venger ainsi de l'oubli des mortels ?
Un jour, cependant, M. Lafond sortit de cette tran-
qiuillité, à laquelle le condamnaient son temps, ses convictions et sa nature. Ce fut dans la très belle et très vivante traduction d'une œuvre de Calderon, pour lequel il éprouvait ;une prédilection véritable. Cette pièce, toute d'or et de feu, est d'ailleurs un chefd'œUvre. La foi, la grâce, la poésie y coulent comme un torrent. C'est à la fois un drame et une ode. Elle se nomme le Magicien (el Magieo prodigioso). La tradtiction en vers de M. Lafond ne reste pas loin de la flamme, de la précision et de l'élégance de l'original. C'est là que l'on voit ce que M. Lafond aurait pu réaliser s'il avait suivi cette voie et voulu se plier aU métier.
Il fit mieux, puisqu'il sut vivre et mourir chrétien, s 'avançant avec une fermeté inébranlable et Une inébranlable sérénité vers la fin prochaine, dont il semblait avoir le pressentiment. En 1873, il dédiait à ses enfants un poème tragique sur le martyre de sainte Dorothée. On y lit ces vers, qui sont en même temps son testament et son portrait :
Cet ouvrage peut-être est mon œuvre dernière
Et vous y trouverez le testament d'un père.
Eestez forts au milieu d'un monde avilissant,
Pour la foi soyez prêts à verser votre sang,
Défendez -la toujours contre la raillerie ;
Rien n'est grand, rien n'est fort comme un chrétien qui prie
Le Sauveur rougira de celui qui rougit
D'arborer son drapeau, la croix de Jésus-Christ.
Comme au temps des martyrs, au temps de Dorothée
Déjà l'Eglise souffre et vit persécutée ;
Si le courage en nous est tenté de frémir,
Par l'exemple des saints il faut le raffermir :
N'avons-nous pas connu ce martyr de notre âge (1)
Dont la devise était : ce Confiance et courage ? »
La faiblesse du bien dans ce siècle fatal,
Est plus à craindre encor que la force du mal !
Le monde a perdu peut-être un poète; M. le comte