LA FORTUNE DU PRINCE TORLONIA D'APRÈS LE " FIGARO
15 septembre 1875.
Le Figaro, pour montrer qu'il n'ignore rien et que ses manières frivoles ne l'empêclient pas d'être lau courant de tout, raconte, avec la dernière gravité, l'origine de la grande fortune du prince Torlonia. « Elle commença, dit-il, par la concession des chaises dans l'église de Saint- Pierre, qu'il obtint du Pape ». Car, « on sait qu'en. Italie comme en Espagne les fidèles ignorent l'usage de la chaise et s'agenouillent sur des tapis disposés ad hoc, et qu'ils apportent sous leur bras avec leur livre d'heures. Torlonia loua les chaises aux touristes, aux AngWs; il faut croire qu'il les loua très cher, car il put, avec ses bénéfices, se livrer à des entreprises de dessèchement de lacs qui lui ont donné son immense revenu d'aujourd'hui. »
Il vient de dire que ce revenu est estimé à quinze millions de francs, que le prince Torlonia s'est acquis lui-même.
Quinze millions de revenu laissent entrevoir un joli capital. Pour un loueur de chaises, c'est bien marché. On suppose qu'il a eu de Tordre et de l'économie.
Le plus curieux, c'est qu'on ne voit pas de chaises dans Saint-Pierre et qu'on ne se souvient pas d'en avoir jamais vues. Il y a de grands agenouilloirs, sans
tapis, sur chacun desquels peuvent se placer trois personnes. On en compte en tout quatre, peut-être cinq. Ils sont gratuits. De chaises, pas une, et de Torlonia pour les louer, pas un.
On se demande comment Torlonia a pu gagner le commencement de ses quinze millions de rente avec ces chaises qui n'existent pas et qu'il n'a jamais louées.
C'est ainsi que Figaro étudie les mystères de la politique, de la guerre, de la paix et du monde, qu'il divulgue ensuite avec tant de charme.
Après M. de Villemessant, M. Saint-Genest, formé à son école et qui le suit de près, est notre publiciste le plus fort en cet art-là.
M. Saint-Genest est en train de faire une religion et commence à divulguer des mystères que le Pape n'a révélés qu'à lui.
Un de ces jours, Saint-Genest et le Masque de Fer diront des choses qui renverseront tout ce que l'on a cru savoir et qui renouvelleront la face du monde.
Ils n'attendent que l'ordre de M. de Villemessant.
16 septembre 1875.
Un monument élevé à Chateaubriand ramène sa mémoire, qui paraissait s'enfoncer dans l'oubli. On a relu ses livres et on a scruté son caractère; avec leurs imperfections et malgré nos jalousies, ils nous ont oependant donné à penser. L'opinion commune est assez q'ue nous ne l'égalons pas. Nous ne voyons rien depuis lui qui s'élève à sa taille. C'est un homme tel que nous n'en fournissons plus. Les statues ne manquent pas, mais les statures font défaut. On peut estimer, non unanimement, que quelques-uns le dépassent çà et là. Il est évidemment plus haut par l'ensemble, plus ferme par la masse, plus sérieux, plus noble. Chacun a plus d'endroits faibles, sent davantage la décadence. Lui aussi, sans doute, est un homme de décadence ; toutefois il a moins descendu, et, en même temps, il est homme de recommencement. Heureux ceux qui recommencent, qui découvrent dans le passé les traces interrompues de la beauté et de la vérité éternelles ! Ceux-là rétablissent le monde dévié. Un seul moderne a plus remonté que Chateaubriand : c'est Joseph de Maistre, qu'aucun autre ne dépasse, ni peut-être n'atteindra. Il faut le placer à part, parmi les grands hommes, presque parmi les prophètes; mais Chateaubriand est davantage un héros. Ses trou-
bles, ses chutes, ses élaas lui donnent je ne sais quoi de plus humain. Aux yeux de la foule il grandit de totit ce qui l'abaisse devant le spectateur isolé. Il fait comprendre comment la bruyante fusée et le météore peuvent paraître jeter plus d'éclat que les silencieuses étoiles. Peut-être aussi qu'on leur sait gré de retomber, de s'éteindre dans le sein de la nuit, et de ne pas garder leur place immuable au milieu de l'azur! De Maistre n'a point d'aventures, ni de l'esprit, ni des sens; il n'a que l'immense passion du vrai, qui ne s'endort pas, qui ne dévie pas et qui reste inconnue des hommes. Il semble être né où on le voit ; on le voit toujours où on l'a toujours vu. Chateaubriand est plein d'aventures et de passions ; il a des ignorances, il remue, s'inquiète, déchire; il cherche, croit avoir trouvé, doute, se désespère et cherche encore. Ainsi, il excite toujours nos sympathies et nos antipathies; il faut toujours l'entendre, et notre pensée ne l'oublie pas.
Quelle belle vie de grand artiste ! quelles péripéties de toutes sortes, quels écarts, quels beaux malheurs réels, quelles trompeuses félicités ! En lui plusieurs existences semblent se combattre exprès pour susciter la phrase et remphase et pour les faire pardonner. Elles y viennent par tempêtes irrésistibles, il en prend l'habitude et ne peut plus s'en passer. Lorsque l'orage va lui manquer, il le provoque, il court après lui. Sa voile a besoin de oe vent; mais comme il sait le manier, l'assouplir ou se laisser emporter! Comme il est noble et au fond, même dans les orages imaginaires, sérieusement tourmenté et malheureux!
Voilà ce que nous n'avons plus et ce qui fait de Chateaubriand un homme à qui les nôtres ressemblent peu. Ils ont l'air de jouer un rôle étudié longtemps et qu'ils ne sauront jamais bien. Ce sont parfois des gens de talent, mais originairement mal faits et qui cèdent trop à une basse nature. Il y a de la boutique, du bureau, du comptoir au fond de leurs vices et même de leurs qualités. Ils ont de l'instruction, point d'édu-
CHATEAUBKTAND 547
cation; du travail, point de génie; de la force ou naturelle ou simulée, point de grandeur. Poètes, peintres, musiciens, hommes d'Etat, tous finissent par aspirer à des rentes et par faire q^uelque chose pour s'en procurer. C'est l'histoire 'de Pygmalion, qui s'est proposé de faire tme déesse, mais qui prie les dieux de faire de la déesse une femme pour lui. Est-ce la cause de la mesquinerie générale? En tous cas, elle existe. Tous, au fond, ne travaillent que pour le pot-au-feu. Que nous fassions en tout de grands progrès, je le veux bien, mais pas en grandeur d'âme pourtant ! Chateaubriand n'eut point cet instinct vénal, je dirais volontiers simoniaque. Il demanda de la gloire; peutêtre fit-il descendre son génie jusqu'au goût de la popularité; mais il s'arrêta là et sut du moins sacrifier sa fortune. 11 eut ou il prit vaillamment ce qu'il demandait, et dédaigna le reste.
Hélas! ce qu'il prit était trop encore, sans doute. L'homme favorisé du génie ne prend rien pour luimême sans un certain abaissement du don que Dieu ne lui a pas fait pour l'enfler ou p^our l'engraisser. Il y a eu dans sa faute quelque considération du monde; il a craint ou il a voulu plaire, il a trop reculé, ou trop avancé. Laissons à la conscience de Chateaubriand et au jugement de Dieu la juste appréciation des influences auxquelles il a cédé. Lui seul et Dieu les ont bien connues. L'homme qui serait sans péché aurait seul le droit de jeter la première pierre, et il ne la jetterait pas.
On peut noter des écarts dans Chateaubriand, on en peut noter beaucoup, et de graves. Comme écrivain et comme homme, il est parfois difficile à aimer. Mais je dis qu'il n'est point vulgaire et qu'on ne peut méconnaître en lui un habituel et beau sentiment de la grandeur. Lorsqu'il n'est pas grand, il a du moins la pompe, et s'il est quelquefois trivial, c'est encore par horreur de la trivialité. Il n'a point l'ineptie enflée, trivialité suprême; il ne l'admet ni dans ses
écrits ni dans sa conduite : il dirait plutôt une grossièreté, il commettrait plutôt un crime.
C'est un homme de condition, un homme de fer, né à une mauvaise époque et tombé en plume, mais qui a été élevé chez lui et qui n'a pu perdre l'habitude d'être chez lui. L'un des reproches qu'il fait à Bonaparte est d'avoir écrit des brochures anonymes. Signe de basse origine! dit-il. En effet, un homme né pour le sceptre, n'écrit pas des brochures; et un homme né pour tenir la plume, et que son destin condamne à écrire une brochure dans une époque qui en produit tant, jette un cri qui sera entendu du monde et que la postérité n'éteindra pas. Ainsi a-t-il fait luimême. Ses brochures, toutes signées, étaient des actions de guerre, des coups d'épée dans la bataille, et qui plus d'une fois l'ont gagnée.
Il avait le droit d'élever la voix, de donner des avis, de répandre des idées. Il avait un nom, des ancêtres, des vues à lui, une patrie générale et une patrie particulière, et dans cette seconde patrie, à l'illustration de laquelle il ajoutait, un lieu fier de son souvenir. C'était un patricien de Bretagne et de France; il était lui et chez lui. Il avait un Dieu.
Il a fait un livre dont l'idée est de tout temps, et dont le titre tout au moins est immortel. Le Génie du Christianisme a pu vieillir, il peut n'être qu'une ébauchç très imparfaite, son nom ne périra pas. L'idée était abaissée et méprisée même de ceux qui regrettaient Tordre auquel elle avait présidé, et qu'on venait d'abolir. Il eut le mérite de la relever avec éclat et d'y faire rentrer avec lui tout un peuple, prémices de l'esprit humain. Il était jeune, seul, plein de préjugés irréligieux comme son siècle saturé de démence et d'orgueil. Ori ne voyait rien de dédaigné et d'humilié autant que la croix. Elle apparaissait vaincue, on la croyait et on la voulait morte. Il la releva, l'admira, et d'une admiration si sincère et si communicative que, sans l'adorer peut-être lui-même, il la fit adorer. Nous disions dernièrement que la première
grande victoire du Christ depuis sa déchéance sonnée par toutes les cloches de la libre pensée, fut l'émancipation des catholiques d'Angleterre, procurée par l'énergie et l'éloquence d'O'Connell. Un succès moins acheté avait été le précurseur de ce grand jour. Il était dû à Chateaubriand. Sans doute, avant le Géyiie du Christianisme, il y eut d'autres victorieux. Le premier coup porté à la révolution antichrétienne l'a été par celui de ses obscurs bourreaux qui frappa le premier de ses obscurs martyrs. Alors éclata dans le ciel, pour consoler les anges, l'arrêt qui la condamna à l'avortement et à l'ignominie. Chateaubriand en fut le premier exécuteur. Le siècle ne s'accomplira pas sans en avoir vu l'entier accomplissement.
L'homme qui fut inspiré pour une action si haute n'en conserva pas tout l'honneur. Elle lui réussit trop au sens humain, il en fut trop fier. Plus tard, il parut n'avoir pas compris et presque n'avoir pas voulu ce qu'il avait fait. Il s'en attribuait toute la fortune. Et l'auteur du livre se crut par moments l'inventeur de l'idée. Cette vanité d'homme fit déchoir le chrétien. Vainqueur avant d'être affermi, appelé peut-être à s'élever au rang des Pères de l'Eglise, il s'embourba dans sa gloire et ne devint qu'un homme de lettres. Ce qu'il y perdit de majesté, d'horizon et de force, Dieu le sait! Mais enfin, quoique la frivolité de l'esprit le retînt misérablement rattaché aux erreurs et aux besognes de ce bas monde, il domina de toute la tête l'arrogant troupeau de ses contemporains. Il ne fut qu'homme de lettres, pas autre chose, c'est vrai, mais il fut le plus fier, le plus coloré, le plus ample, le plus retentissant. Le regard rapide et encore voilé qu'il avait pu jeter au-delà des limites de la vue de son temps, en arrière et en avant, lui resta, sinon dans les yeux, au moins dans le souvenir et un peu dans le cœur. Dieu, qui est reconnaissant de ses dons, lui fit la grâce de ne l'oublier jamais, pour le préserver des immenses lacunes ou de la stérilité totale qu'on remarque quasi partout autour de lui. Au mi-
lieu de la foule des célébrités plus ou moins illuminées et plus ou moins éphémères qu'il a traversées pendant un demi-siècle, il ne cessa de porter un rayon particulier, le rayon de l'homme qui a entrevu Dieu et l'Eglise, et qui s'en souvient. Ce seul rayon fait pâlir tous les autres. Tâchez de les nommer, prosateurs et poètes. Est-ce Michelet, Lamennais, Guizot, Thiers, Lamartine, Musset ou même Hugo, qui peuvent le disputer à Chateaubriand?
Son étonnante popularité a eu des éclipses parmi les esprits opposés qui avaient commencé par la subir également, quoique à différents titres. Les uns ne voulaient pas du christianisme et protestaient contre le charme qui les avait subjugués; les autres trouvaient qu'il le défendait mal et d'une façon périlleuse. Tous ont senti qu'il ne fallait pas mépriser un tel jouteur : les uns parce qu'il avait des armes auxquelles, après tout, ils ne pouvaient pas répondre; les autres, parce qu'il ne serait ni généreux ni sage de l'écarter. Il est, à certains égards, comme ces précurseurs et ces figures du Christ, qu'on aimerait mieux ne pas voir tout entiers dans la Bible ; mais ils y sont, et il faut les y laisser. Prenons Chateaubriand tel qu'il est, avec le bien et le mal. Ses actions mauvaises sont encore de grandes actions, et sa figure est toujours une grande figure. En bien et en mal, il n'a rien de bas. Et, assurément, c'est quelque chose d'avoir longtemps vécu au cours de ce siècle, parmi tant de séductions, dans le scabreux métier de faiseur de livres, sans renier Jésus-Christ.
Dans ses années de jeunesse, apostat inconscient, comme tant d'autres, il avait dormi aux éclats de la foudre, et la tempête l'emportait avec son nom, sa fortune et son rang, sans qu'il se réveillât. Il revint à l'appel et aux pleurs de sa mère mourante, non pour essayer de ressaisir ses biens terrestres, mais son Dieu. Il s'accrocha aux franges du manteau de Jésus, et après cinquante ans, roulé par les passions et les
enivrements de la terre, il mourut le tenant dans ses mains. Le fils de tant de larmes ne pouvait périr! Il l'a souhaité peut-être, il s'y est exposé certainement; il n'a pas pu.
Il avait dit •: Oyi a prouvé que le christianisme est excellent 'parce quil vient de Dieu; il faut prouver quil vient de Dieu parce qu'il est excellent. C'était à peine une idée, ou plutôt ce n'était guère qu'un jeu de mots, la frange du manteau divin. Mais cette frange peut encore faire le plus grand des miracles. « Que je » puisse seulement toucher, la frange, disait la femme » abandonnée des médecins, et je serai guérie. » Avec moins de foi, peut-être, Chateaubriand toucha cette frange; et lui-même et le monde commencèrent à guérir.
La guérison ne fut pas instantanée et complète. Toutefois, le faible apologiste était déjà plus fort que Voltaire et Mirabeau et toute la science de la révolution. Il avait épelé quelques lettres du nom de Jéhovah et entrevu de -loin l'ombre bienfaisante de la sagesse infinie ; il savait que la vie était là où l'on ne montrait que des tombeaux, qu'elle pouvait surgir, et qu'enfin tout allait mourir de la mort de Dieu et des œuvres de Dieu, mais que ni Dieu ni ses œuvres n'étaient morts. Il le cria d'une voix si puissante et soudain répétée par tant d'échos que ce monde, couvert de boue et de sang, dut l'entendre. Il trouva des pleurs, il éveilla des repentirs. Bientôt la prière publique humilia l'orgie révolutionnaire. Sur la tombe des martyrs on commença de voir à genoux les fils des meurtriers épelant le Credo.
Chateaubriand n'a pas fondé une école; il n'était pas un maître que l'on pût suivre. Les héros ne sont pas des tacticiens. Il était un créateur d'émotions puissantes et, par la grâce de Dieu, fécondes ; plus fécondes pour ceux qui les recevaient que pour lui-même. Plus tard, l'école naquit; lui, resta longtemps un catholiq'ue honoraire. Certains hommes font des fautes dont il
plaît davantage à Dieu de tirer bon parti. Les hommes subissent des entraînements, l'éducation d'un peuple est lente. Cependant ce catholique honoraire n'oublia pas le chemin du temple qu'il avait aidé à reconstruire et dont il avait sonné la cloche d'une main vigoureuse et généreuse.
Ce pauvre fragile honneur du monde, il l'avait sagement mis de côté. Ne pouvant plus tenir à rien du reste, il s'était invinciblement maintenu sur le pavé de l'Eglise. Partout ailleurs il se serait trouvé trop bas. Un jour de naufrage, il s'était écrié, dit-on : Qu'aije besoin d'un roi ! Mais il ne reprochait à Dieu aucun oubli, aucune injustice, aucune erreur, et tout Chateaubriand qu'il était, il n'aurait pas dit : Ou'ai-je be- "soin d'un Dieu? Cela c'était de l'ineptie enflée, signe d'une basse nature! Enfin, vieux, désabusé des longs mensonges de la vie et des illusions de la gloire humaine, il vint appuyer ses derniers jours plus près de l'autel et mourut pénitent. Il était mûr pour voir la gloire de Dieu. Si la bénigne et amoureuse justice du pardon farde encore, c'est à la reconnaissance des chrétiens d'en hâter l'heure. La prière peut s'élever avec confiance pour l'âme intrépide qui a donné le premier signal du retour.
Voilà près de trente ans qu'il est mort. Sa littérature aussi est morte, et le siècle qu'elle a charmé finira bientôt; mais son nom survivra. Des légions de travailleurs ardents et savants se sont levées pour refaire et achever son livre interrompu. Déjà ce peuple nouveau a prouvé, sous mille formes, que le christianisme vient de Dieu parce qu'il est excellent. La preuve est faite et l'œuvre serait terminée au delà de ce qu'il avait pu rêver lui-même, si l'on pouvait se lasser à cette œuvre infinie. Elle renouvellera la face de cette prétendue science qui depuis trois siècles est une conspiration contre la vérité; et déjà aussi recommence, pour être menée plus loin, la reconstitution de la démonstration inverse, mais parallèle et non pas
contraire, que le même christianisme est excellent parce qu'il vient de Dieu. Certes, personne de ce temps n'a engagé l'esprit humain dans un plus grand travail, et ni Dieu ni les hommes n'oublieront que Chateaubriand en a été le premier ouvrier.