‹ Derniers mâelangesChapitre 177 sur 208 · CONVERSATION AVEC UN HOMME DE MER · texte numérisé non relu

CONVERSATION AVEC UN HOMME DE MER

22 septembre 1875.

Je m'ennuie, c'est vrai! Néanmoins, je ne me plains pas. Après tout, j'ai bien trente ans de mer, et j'en aurais davantage si j'avais prévu la Chambre. Ah! cette Chambre, ce pays de la panne et de l'irrésolution!... Calmes plats, plats orages, plates manœuvres pour passer d'une platitude à l'autre ! Mais ne parlons pas politique.

— N'en Darlons pas, commandant. Nous autres, cléricaux civils, nous manœuvrons peu, mais nous regardons beaucoup. En vérité, le spectacle politique est fait de platitudes et de lieux communs. Pour changer, dites-nous ce que vous avez vu de plus curieux.

— Ma foi! des platitudes. La graine en a été jetée partout, elle lève partout de plus en plus. Ce temps a tout aplati, la vertu, le crime, même la mer. Oui! la vapeur, les télégraphes et les règlements l'ont rendu plate. En mer nous n'avons plus le temps d'oublier les journaux et nous ressassons la platitude de la veille; à terre, plus d'inconnu : nous vérifions ce que la photographie nous a montré platement. Si cela dure, je vous réponds que l'avenir s'ennuiera! Espérons que le monde ne persévérera pas dans cette morne sottise

NAVIEE A BABORD ! 555

d'être parfaitement connu. Quelqu'un y ramènera la vieille mode de faire du nouveau. Gageons que ce sera un homme de mer! Tenez, en voici un qui commence.

— Qui donc?

— L'amiral La Roncière. Vous demandez ce que j'ai vu de plus curieux : c'est parbleu lui! je veux dire son action. Quoique galant homme, et pas du tout le premier venu dans l'ordre supérieur, par lui-même il n'est pas étonnant. C'est l'action qui me paraît rare. Son grade élevé, son âge, la finesse énergique de son esprit, son tact du vent, tout cela me rend inexplicable une conduite dont il a certainement mesuré la portée.

— Coup de tête!

— Ni coup de tête, ni coup de bête. C'est une action voulue et réfléchie. Elle a pu être prompte; l'homme est de ceux qui n'ont pas besoin de temps pour considérer, se décider et exécuter.

— Cela, donc, vous paraît grave?

— Comment ! Un chef d'armée qui déclare publiquement que dans l'occasion il n'obéira pas? S'il ne voulait que quitter le poste après l'avoir demandé, il pouvait donner sa démission. A quoi bon l'esclandre?

— Il a pu penser qu'on négligerait ou qu'on craindrait de le punir.

— Peut-être. Je doute cependant qu'il estime si peu ceux qui commandent. Dans tous les cas, son but était rempli.

— Quel but?

— Faire entendre très haut qu'il se regardait comme libre, qu'il n'appartenait qu'à lui-même et qu'il agirait à sa guise quand le moment lui semblerait bon.

— Oui, mais le voilà par terre.

— Pour lui, le voilà libre, et il a donné son nom.

— A qui ?

— Vous pouvez croire que c'est à tout le monde. Que celui (jui a des oreilles entende ! Il a pu vouloir tout bonnement qu'on sût qu'il y avait quelque part un homme?

— Et si personne n'entend?

— Si personne n'entend, il saura qu'il n'y a personne, et en se tirant du jeu, il sera tout neuf pour un jeu nouveau. Il a pu se dire : Si le vent ne change pas et si nous restons dans cette direction, j'aurai tout à l'heure le mal de mer. Je m'en vais. Mais faisonsleur connaître l'état de mon cœur.

— Ainsi, selon vous, il a prévu sa révocation?

— Je fais des conjectures, mais je suis certain que si c'avait été lui qui fût ministre, et n'importe quel autre qui l'eût bravé, il ne se serait pas contenté de le destituer, il l'aurait mis en jugement. Il peut manquer à la discipline; ce n'est pas lui qui la laisserait mépriser.

— Ah ! ah ! c'est un caractère ?

— Un caractère et un esprit. Vous savez qu'il commandait un fort pendant le siège.

— Oui, et vigoureusement!

— Au 31 octobre, quand le pâle Trochu et ses tristes compères pliaient devant l'insurrection, il sut que les insurgés se -proposaient de le débarquer. Il ne songea pas alors à donner sa démission. Il dit à ses officiers : « L'intention de ces drôles est de m'ôter mon commandement; la mienne est de fusiller leur envoyé. » Il aurait tenu parole.

— Quel succès d'enthousiasme!

— Je le crois, et mes applaudissements n'eussent pas manqué. Mais l'amiral La Roncière ne se préoccupait pas du succès. Il tenait davantage à bien terminer un entretien qu'il eût trouvé indiscret.. Sans être bavard, il ne manque jamais d'une répartie. De plus, il sait se taire à propos. Vous avez raison : c'est un caractère Voici que nous retombons dans la politique.

— Sortons-en, mais ne sortons pas de la mer. Permettez-moi de vous questionner sur les abordages. Nous trouvons ici que ces accidents ne laissent pas d'être fréquents. Je vous en demande bien pardon, mais est-ce que la marine se négligerait?

— Non : notre marine est belle et bonne, et nos offi-

ciers sont généralement instruits. Mais un malheur est si vite arrivé, et il y a tant de manières de s'y prendre !

— Il me semble que vous faiblissez. Comment un abordage peut-il arriver en plein jour, comme on l'a vu dernièrement? La route est large, et il est si facile à deux bâtiments de se voir.

— Pas tant! Remarquez bien qu'un abordage se fait sans qu'on n'y songe. En mer, il faut surtout se défendre des distractions. J'en ai manqué un qui eût été mémorable. Il fût arrivé par ma faute, et je ne serais pas là pour vous en parler. A supposer que j'aie échappé, il est infiniment probable qu'un conseil de guerre eût fait mettre dans ma cervelle le grain de plomb dont elle avait manqué.

— Je suis tout oreilles.

— Donc, j'étais encore jeune, second d'une belle frégate, et nous allions un joli train par un joli vent. Douze nœuds. C'était tout ce que l'on pouvait demander au navire. Voyant ce bon Vent, j'avais cargué mes voiles. Plein jour, mer nue et connue; nous venions de loin, et je ne songeais pas sans plaisir que nous arrivions enfin. On apercevait la terre. Devant nous, sur la gauche, un seul bâtiment à l'horizon. Il n'en faut pas plus pour qu'un second dans sa fraîcheur s'estime heureux. Placé sur la passerelle, à la droite du grand imât, je contemplais l'espace libre, j'admirais ma marche rapide et sûre. Bref, la situation me plaisait. C'est ici le commencement de mon malheur.'

Le matelot qui était en sentinelle, à cheval sur le beaupré, me cria : Navire à bâbord ! Je crus que c'était celui dont je viens de parler, et que je voyais parfaitement. Je répondis avec indifférence : C'est bien, mon enfant. Et je ne donnai aucun ordre. Je vis le matelot se détourner vers moi, paraissant surpris de mon immobilité. Il reprit ensuite sa veille et moi mon espèce de rêverie, toujours content de notre marche et de mon état. Veuillez croire pourtant que je ne rêvais à rien et que je ne faisais pas de vers. Quelques instants

se passèrent ; nouvel appel de la sentinelle : 1^ avive à hâhovd ! Nouveau regard machinal sur la mer et s"ar le navire toujours aperçu et toujours loin; nouvelle réponse, du ton le plus indifférent, au matelot, toujours plus étonné de cette isécurité parfaite. Nous allions bien. Je ne laissai pourtant pas de remarquer l'étonnement plus manifeste de la sentinelle, mais je n'y donnai pas plus d'attention que la première fois. Je regardai vaguement autour de moi, je ne vis rien que l'eau, et je ne songeai pas que le grand mât, à côté duquel j'étais placé, m'empêchait de tout voir. Allons!

Un maître, iDrave garçon et capable, monta sur la passerelle et me dit : « Monsieur, il y a tin navire à bâbord. » Qu'est-ce qu'ils ont donc? Je répondis avec impatience : « Oui, je le vois! » J'étais un supérieur, le maître n'ajouta rien et se retira de quelques pas en arrière. Je m'aperçus qu'il y avait du monde sur le pont et qu'on me regardait curieusement. Instinctivement je devinais ces regards. Je sentais que j'excitais l'attention et j'en éprouvais quelque gêne.

Enfin, je vis arriver le capitaine, homme ombrageux et minutieux, dont je n'étais pas "le favori. Il prit place sur la passerelle, en silence, les bras croisés, l'air soucieux. Il avait habituellement cet air-là, mais son souci était plus éveillé que de coutume et tournait au rembrunissement. Après avoir regardé, il se retira également en arrière sans dire mot. Décidément, cela devenait étrange. On ne se parlait pas, tout le mondé semblait très bien savoir quelque chose que j'ignorais, et qui visiblement se rapportait à moi. Je fus saisi de l'inquiétude générale, et subitement ce sentiment dont je ne me rendais pas compte acquit une intensité extrême. C'était de l'agacement à haute pression. Evidemment, on attendait quelque chose et j'avais quelque chose à faire, mais quoi?

Cessant de regarder à l'horizon devant moi où fuyait toujours le bâtiment lointain, je jetai les yeux plus près autour de nous. Alors seulement je m'aperçus que le grand mât à côté duquel j'étais formait tm angle

qui me couvrait une partie de la mer. Je m'inclinai pour voir de ce côté-là : ah! mon Dieu! je crus que nous enfoncions déjà dans l'abîme. Le navire à bâbord m'apparut; il avait une vitesse presque égale à la nôtre, nous allions nous aborder et nous broyer réciproquement.

C'était un gigantesque marchand, couvert de toile. Manifestement, il venait de nous découvrir, car il y avait grand remue -ménage sur le pont et partout. Ces navires sont volontiers négligents; la voilure de celui-ci lui avait rendu le même mauvais service qu'à moi le mât dans l'angle duquel j'étais imprudemment resté. Maintenant, il se donnait une peine infinie, mais bien inutile pour arrêter ou changer sa marche. Nous étions (]ans le même cas ; il n'y avait rien à faire de notre côté ni du sien, — le moment d*essayer était bien passé. La seule chance d'éviter le choc était qu'au point où nos routes se croisaient, l'un des deux pût traverser avant l'autre. Le pourrions-nous? Cela ne dépendait plus de la manœuvre. Je m'accrochai des deux mains à la rampe de la passerelle, les yeux ouverts et fixes. Sur le niarchand, ils levaient les bras en haut, comme des gens qui se sentent perdus. Pendant un moment, un éclair, je ne vis plus rien; une tempête de sang sifflait dans mes ioreilles et aveuglait mes yeux. LeUrs vergues frôlèrent nos canbts et nos cordages, nous entendîmes la clameur qui s'éleva de leurs poitrines ; ils avaient passé derrière nous ! Je revins à moi, et je vis le marchand! qui dansait sur les remous produits par nos roues puissantes ; nous avions salué la mort. Bien le bonjour! Au revoir!

Le silencieux commandant quitta la passerelle sans avoir desserré les lèvres; il avait le visage plus doux néanmoins. Les autres curieux se dispersèrent à son exemple. Personne ne me dit rien et je ne dis rien à personne. Persuadé que j'avais vu le navire à bâbord, tous attribuaient cette heureuse aventure à la sûreté de mes calculs sur la marche des deux navires; mais je sentais profondément en moi-même le besoin d'ajou-

ter le mérite de la modestie au mérite de la précision. Le soir cependant, au carré, l'incident et moi, nous fûmes l'objet des commentaires de raprès-souper. — Quel coup d'œil! disait-on, et moi je me disais tout bas : Quelle chance !

— Mais enfin, d'où vient que le commandant n'avait rien dit?

— C'était un homme de mer. Quand il vit la situation, il était trop tard. Ou nous nous brisions, ou mes calculs supposés étaient hardis, mais se trouvaient justes. Dans le second cas, il n'y avait rien à dire; dans le premier, il n'y avait rien à faire, qu'un trou dans l'eau, et alors il convenait de recevoir la mort debout et sans trouble. Comme le commandant, les autres s'étaient dit que celui qui conduisait le navire, étant averti, savait ce qu'il faisait. Il ne leur restait donc qu'à se taire. Ils se sont tus, obéissants jusqu'à la mort. C'est la discipline! Cette aventure n'est pas à ma gloire, mais il me semble qu'elle honore beaucoup mon commandant et tout ce brave équipage.

— Certainement, c'étaient des fiers hommes...

— Oui, et la discipline qui les avait faits est une fière chose! La discipline peut périr dans la marine comme ailleurs ; on y travaille de divers côtés, et l'Etat n'est pas le dernier à la besogne. Quand la discipline aura péri dans la marine, l'on pourra dire que la discipline n'est plus nulle part. Alors la marine mourra; il y aura sur la mer une belle chose de moins, et sur la terre, comme parle la Bible, la dévastation sera multipliée.

— Merci, Monsieur le député, et, pour conclure, permettez-moi de vous dire: Navire a bâbord!

Page 1