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SON HISTOIRE ET SA PORTEE

14 avril 1874.

Nos lecteurs n'ignorent point que M. l'abbé Lagrange, vicaire général d'Orléans, prétend nous donner l'histoire de la fameuse inscription de la Roche-en- Brenil (1). Il y était, nous dit-il, il a vu toute la scène, il faisait presque tout l'auditoire; il a tout entendu, il se souvient de tout, il racontera tout, et tout prouvera qu'il n'y avait rien. Nous allons apprendre s'il a tout su et tout compris.

Mais premièrement nous voulons nous-même lui conter quelque chose qu'il a vu, dont il parle, et qu'il paraît ne savoir pas.

I. — Nous étions à Bordeaux, au lendemain du traité de Versailles, où les Jules et leur république avaient mis tous les pouces exigés par l'ennemi. Le même jour, deux lettres nous parvinrent de deux points

1. La Roche-en-Brenil, propriété de Montalembert, où, quelques années plus tôt, l'on avait gravé sur le marbre une inscription signée de Mgr Dui)anloup, de MM, de Falloux, Foisset, Cochin, de Montalembert et de Broglie, en l'honneur de " l'Église libre dans l'Etat libre ".

éloignés. L'une nous apprenait que Mgr l'évêque Du panloup, député du Loiret, consultait en ce moment les évoques, du moins Un certain nombre d'entre eux, pour le guider dans les difficultés où il allait se trouver engagé par suite d'une prétendue opinion de M. Louis Veuillot, lequel, suivant un journal, demandait la rupture de l'union entre l'Eglise et l'Etat, et avait même consulté Rome à ce sujet.

L'autre lettre nous parlait aussi du député du Loiret, dont la candidature plus politiqu^e que religieuse avait été soutenue par quelques arguments suspects. Elle nous donnait, à titre de curiosité, une inscription catholique libérale, relevée par un visiteur du château de la Roche-en-Brenil. Nous ne connaissions pas encore cette inscription et nous en ignorions même l'existence.

Nous crûmes devoir dire un mot de ces deux lettres, pour nous mettre en garde contre les desseins qu'avait pu former Mgr l'évêque d'Orléans, toujours enclin à nous soupçonner de quelque machine. Nous protestions n'avoir nullement demandé la séparation de l'Eglise et de l'Etat, mais simplement, suivant notre vieille doctrine, réclamé la liberté de l'Eglise, plus nécessaire que jamais. Nous donnions ensuite le document copié à la Roche-en-Brenil, tel qu'on le connaît, sauf une faute d'impression insignifiante {Christianor, au lieu de CJiristianœ). Voici la substance de Tarticle :

5 mars 187L

« La séparation est contraire à la liberté de l'Eglise. Elle a ce défaut avec beaucoup d'autres. Nous l'avons toujours combattue, et nous ne cesserons de la combattre.

» Les catholiques libéraux professent la fameuse maxime adoptée par Cavour : V Eglise libre dans VEtat libre. C'est la maxime même de la séparation. Nous

n'ignorons pas qu'elle n'est point approuvée à Rome, puisqu'en effet la première liberté religieuse àeVEtat libre est d'opprimer la religion.

»... Nous envoyons à Rome ce latin, plus libéral que lapidaire. Il y soutiendra la renommée plaisante de l'épigraphie gauloise. Mais, en même temps, il montrera ce qu'il y avait de naïveté dans l'âme de Montalembert, toujours enthousiaste et toujours disciple.»

On voit que ce commentaire n'était pas féroce. Il nous paraît difficile de mesurer davantage l'expression du dédain. Nous n'eûmes point de réponse. Sous les préoccupations du moment, le document glissa dans l'oubli.

Cependant quelques esprits plus réfléchis n'en avaient pas perdu tout souvenir. Ils se le rappelèrent lorsque les catholiques libéraux furent arrivés au gouvernement dans la personne de M. le duc de Broglie. Ils nous pressèrent de redonner cette inscription, qui leur semblait éclairer beaucoup de choses. Nous n'avions aucune raison de refuser cela. Dans notre numéro du 3 janvier 1874, l'inscription reparut, purgée de la faute d'impression de l'édition première. Voici cette leçon, entièrement <:onforme au texte donné après nous par M. l'abbé Lagrange, lequel ajoute seulement des virgules françaises qui ne sont pas sur le marbre.

In hoc sacello Félix Aurelianensis episcopus panem verbi tribuit et panem vitae christianse amicorum pusillo gregi qui pro Ecclesia libéra in patria libéra commilitare jamdudum soliti, annos vitœ reliquos itidem Deo et libertati devovendi pactum instaurare.

Die octob. XII, A. D. MDCCCXLVIII.

Aderant Alfredus comes De Falloux, Theophilus Foisset, Augustinus Cochin, Carolus comes De Montalembert; absens quidem corpore prsesens autem spiritu Albertus princeps de Broglie.

INSCKIPTIOÎ^ DE LA ROCHE-EN-BRENIL 65

Comme la première fois nous ne voulûmes pas toucher à ce latin de Burgundie. Gardant la gravité et la bénignité du discours, nous nous bornâmes à quelques réflexions qui auraient pu aisément se faire plus cruelles. Les voici :

« Le discours prononcé dans l'occasion que cette inscription rappelle, ou pour mieux dire consacre, n'a pas été divulgué. Il paraît assez qu'on le jugeait digne de mémoire; maintenant, selon l'apparence, il est probablement voué à l'oubli. Faute de cette pièce, la doctrine précise, pour laquelle on s'était promis de commiliter, reste très incertaine. On peut penser que ceux qui se promettaient de la faire triompher, ou l'ont abjurée, ou ne la connaissent plus. Ils la croyaient sans doute à la fois nouvelle et orthodoxe. Quelques années, pleines à la vérité d'événements lumineux et terribles, ont dissipé les illusions qu'ils se formaient sur l'état du monde, sur leurs idées et sur eux-mêmes. On a eu le Syllahus, le Concile, la guerre, et on sait mieux ce que comportait VEglise libre dans VEtat libre. Ce que l'on prenait pour un principe rénovateur n'était qu'une phrase décevante et une maxime fausse.

» De ceux qui avaient adopté ce prétendu principe comme règle de leur action religieuse et politique, trois sont morts. Montaiembert a succombé inopinément dans l'ardeur d'un combat où la bonne foi allait n'être plus possible. Eclairé par la foudre, il a pu dire le mot qui suffit : Pardon ! Parole plus précieuse que tous ses discours, dont plusieurs restent l'éternel profit de la vérité. Cochin et Foisset, pleinement soumis aux décrets du Vatican, ont par là même abandonné ce qui, contrairement à leurs desseins, avait pu s'écarter de la croyance universelle. Parmi les survivants, Mgr Dupanloup a officiellement donné son adhésion aux actes conciliaires dont il avait contesté l'opportunité, et n'a plus fait aucune manifestation en faveur des doctrines ensevelies. M. de Falloux, quoique mêlé

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d'une certaine façon au monde politique, est en réalité sorti des affaires.

» Reste M. Albert de Broglie, devenu vice-président du conseil des ministres, et présentement le second personnage de France. Ce qu'il pense aujourd'hui de l'Eglise libre dans l'Etat libre, nous l'ignorons; mais • nous savons quels ambassadeurs (1), par sa volonté, représentent la France en Italie et en Suisse, pays où l'Etat est libre et l'Eglise en prison.

» L'heure où M. le duc Albert de Broglie gouverne la France sera dans l'histoire celle de la plus rude angoisse de la papauté, non plus seulement combattue, mais abandonnée de la France. »

Pas de réponse nulle part; rien. Vers ce temps-là, le 7 ou le 8 janvier, Mgr Dupanloup publia sa lettre à M. Louis Veuillot, où tous les torts que M. Veuillot a pu et pourra se donner comme rédacteur de VU^iivers, sont portés à la connaissance du passé, du présent et de l'avenir. Même dans cette terrible lettre elle-même, pas ;un trait, pas un mot ne fait allusion à l'inscription de la Roche - en - Brenil. Ce silence nous parut singulier. Lorsque le petit trouble occasionné par la diversion de Mgr l'évêque d'Orléans fut passé, nous revînmes à l'inscription et nous raisonnâmes brièvement et modérément sur VEglise libre dans VEtat libre.

Au fond, nous voulions justifier M. de Montalembert, persuadé qu'il n'avait vu là qu'une maxime d'orateur, creuse et sonore, et obtenir des autres, surtout de M. de Broglie, un désaveu qu'on ne pouvait pas lui prêter.

« En premier lieu, ce fut une phrase creuse, qui parut belle parce qu'elle était sonore. Montalembert, assurément, n'y vit d'abord qu'un vêtement de sa chi-

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