II. — Le fait, c'est l'inscription. Est-elle fausse, est
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elle vraie? Elle est vraie. Après s'être épuisé en littérature descripti\'e et admirative sur le château, sur ses hôtes illustres et sur la cérémonie où il a eu l'honneur de présenter et Vencens et le sel, M. Lagrange arrive à l'inscription; il le faut bien, et il la reproduit absolument comme nous.
Or, si l'inscription existe telle que nous l'avons donnée, à quoi bon les descriptions, les lamentations, les récriminations et toute la faconde de M. Lagrange ? Il s'est donné le passe-temps d'écrire huit pages autour d'une inscription de cinq lignes et d'étaler ses mélancolies discourtoises, uniquement pour confirmer ce qu'il prétendait réfuter. Nous accusions avec indulgence, il excuse avec colère, et ses colères, puériles comme ses excuses, nuisent plus que nos accusations à ceux qu'il espère justifier. Nous disions : Ils ont fait un faux pas, mais peut-être qu'ils ne le voulaient pas faire et que les événements leur ont démontré l'erreur dans laquelle ils s'engageaient. Le maladroit apologiste soutient que nous sommes des pervers et que ses amis sont les meilleurs chrétiens du monde. D'accord! Mais l'homme est sujet à l'erreur. Ces bons chrétiens se sont trompés ce jour-là. M. le vicaire général n'ose pas en disconvenir, et il plaide au fond la circonstance atténuante. Nous y consentons de bon cœur. Seulement il conviendrait d'avoir une raison plus calme, un style plus modeste et des principes plus assurés.
Ne pouvant nier l'inscription, il cherche à en atténuer la portée. C'est le trait d'une amitié vive. Mais raisonnons.
D'après les données même de M. Lagrange, il est évident que la réunion du 12 octobre 1862 avait pour but le triomphe d'une idée commune, dont on s'était déjà occupé. Il s'agissait d'assurer le triomphe de la maxime : VEglise libre dans VEtat libre.
M. Lagrange dit non, et la preuve, c'est qu'il y était. Il y était, et les gens du château y étaient aussi. Mais les gens du château n'en étaient pas, et lui non plus. On ne dit pas tout à un secrétaire. L'importance
de la réunion et de la résolution qu'on y a prise est attestée par le marbre.
Ce marbre a été placé dans la chapelle du château, à titre de souvenir religieux. Selon M. Lagrange, chapelle est méchant. « On dit chapelle pour grandir » à la fois le monument et la manifestation que l'on » veut en faire sortir, » et il traduit in hoc sacello par « dans ce fnodeste oratoire ». Le dictionnaire dit : « Sacellum, chapelle, petit temple fermé, mais sans toit. » Va pour modeste oratoire. Toujours est-il que le marbre s'y trouve.
Négligeons pour le moment les innombrables assertions déclarées hétérodoxes par l'encyclique de 1864 et par le Syllahus, qui constituent la théorie politicoreligieuse du Correspondant, dont les six associés de la Roche-en-Brenil étaient les docteurs connus. Bornons-nous à la maxime : V Eglise libre dans VEtat libre, inscrite sur le marbre. D'où est venue cette maxime? quelle est sa portée dans l'intention de ceux qui l'ont prise pour devise? Nous ne citerons pas une autorité que M. Lagrange puisse contester.
Le 26 octobre 1860, deux ans avant la réunion, M. de Montalembert écrivait à M. de Cavour dans le Correspondant :
« Je le dis sans hésiter, l'Eglise libre au sein d'un Etat libre, voilà pour moi l'idéal. J'ajoute que dans la Société moderne, l'Eglise ne peut être libre que là où tout le monde Vest. A mes yeux, c'est un grand bien et un grand progrès. »
M. de Cavour, infiniment plus fin que M. de Montalembert, adopta immédiatement la maxime dont il prévoyait les conséquences, et la fit sienne jusqu'au terme de sa carrière. Or, l'Eglise catholique, qui professe que Jésus-Christ est le roi du monde racheté de son sang, n'admet pas cette sentence avec l'interprétation que lui donne notre imprudent orateur. « L'Eglise ne saurait être libre que là où tout le monde
INSCKIPTION DE LA EOCHE-EN-BRENIL il
l'est! » C'est la formule précise et la doctrine fondamentale du libéralisme, déclarée erronée par l'Encyclique, le Syllahus et les Brefs récents de Pie IX. LHdéal du parti est l'égalité des droits entre la vérité et l'erreur, l'égale protection accordée à l'une et à l'autre dans les constitutions politiques. L'Eglise a proscrit ces maximes et les catholiques ne peuvent plus les soutenir.
Pie IX, dans son bref du 19 juin 1873 à M. de Mo- 'rogues, donne une description nouvelle et complète du libéralisme : c'est une secte. Il en a le fond, l'entêtement, les ruses. Ce portrait, qui s'ajoute à vingt autres, ne permet plus de s'y tromper.
Si nous tenons compte de la solennité avec laquelle on a procédé à la Roche-en-Brenil, en y voyant reparaître la maxime de 1860, en la relisant sur le marbre, l'histoire aura le droit de signaler le jour de la réunion des six comme une date sérieuse dans les fastes du parti catholique libéral. L'auteur ou les auteurs du monument n'ont pu avoir une autre pensée. Des bourgeois ne dressent pas une colonne pour avoir communié quelque part avec trois ou quatre amis. Qu'ils n'aient pas compris toute la portée de leur action, qu'ils veuillent revenir, c'est possible, et nous le souhaitons. Mais M. Lagrange, qui nen était pas, ne peut que proposer des excuses, et ces excuses loin de dispenser d'un désaveu, le rendent au contraire plus urgent.
'Qu'importe qu'il y ait des inscriptions partout dans le château de la Roche-en-Brenil, que le lieu où la nôtre est passée ne soit q;u'un sacellum (avec toit), et qu'à côté se trouve un autographe de Pie IX où M. de Montalembert est appelé Bonus miles Christi. Il a mérité souvent cette qualification quand il était dans la voie où nous sommes rentrés après lui. Cela n'empêche pas que le marbre commémoratif ne soit là, et il faut bien qu'il ait eu sa raison d'être.
M. Lagrange intitule l'article où il a écrit toutes ces naïvetés : Une journée de M. de Montalembert. Le fait est que son récit est complètement muet sur l'ac-
tion personnelle de l'illustre orateur. Il a cependant des 7îotes de voyage auxquelles il recourt assidûment sur ce qui n'est pas en question. Feu Nettement ne consultait pas avec plus de sérieux le carnet de M. de Villèle, et Alexandre de Laborde a moins étudié les agendas de Mazarin. Rien de ce qu'il tire de cet album prévoyant ne rend compte du pacte qui s'est conclu. Il a tout vu, mais il n'a rien compris. Il n'en était pas.
\ Notons cependant deux points sur lesquels il prétend nous édifier. L'un est relatif au fait de la réunion du 12 octobre; l'autre à Vinscription elle-même, sur rinterprétation de laquelle il offre son système.
iQuant à la réunion, il ne supporte pas que l'on y puisse soupçonner quoi que ce soit d'arrangé ou de prémédité. Mgr Dupanloup se trouvait en villégiature à la Roche-en-Brenil; M. Cochin y est venu d'Azy, qui est proche; M. Foisset, de Dijon, qui n'est pas loin; M. de Falloux passait, revenant des eaux. Les voilà réunis, très naturellement, mais il manque M. de Broglie. M. Lagrange n'explique pas pourquoi M. de Broglie, absent du château, est présent sur l'inscription, comme l'un des adhérents. Physiquement absent, moralement présent, c'est convenir qu'au moins il avait été invité. En tout cas, il a dû ratifier. Autrement, pourquoi aderant?
Quoi! non seulement ces bourgeois font un marbre à propos de leur communion privée, mais voici encore qu'en faisant leur marbre, ils y poinçonnent le nom d'un absent? L'Eliacin qui récite l'aventure a beau faire : cela sent le complot, et l'on ne croira qu'à sa candeur autorisée.
Le difficile passage de la réunion franchi, la pauvre inscription a son tour. M. Lagrange, « violateur de l'hospitalité » et méprisant « toutes les pudeurs de l'âme », comme s'il était un de ces malheureux qui rédigent VTJnivers, commence par relever ce qu'il aurait dû garder pour lui. Il met résolument sur le dos d'un mort ce plâtras qui appartient aux six, puis-
que pas un n'a pu le corriger. Donnons ici un goût du style de M. Lagrange.
Ce mort, qu'il nomme, était, dit-il, grand collection- » neur, grand amateur d'épigraphie. Fidèle, comme tous » les nobles cœurs, au culte des souvenirs, il voulut » rappeler, dans une inscription comme il savait les » faire et destinée uniquement au secret de cet ora- » toire, cette matinée qui avait cimenté saintement, » entre six hommes dévoués à l'Eglise, une amitié » déjà vieille, chose rare en ce monde, et laissé daiis » son cœur, comme dans celui de ses amis, de si dou- » ces et si pures émotions. Il fit donc cette inscription, » à l'insu même de la plupart de ceux qui y étaient » nommés, et ceux-là ne l'ont connue que par VUni- » vers. »
Ce qui doit prouver que le déplorable amateur d'épigraphie est devenu embarrassant, que personne ne lui avait demandé une inscription, que personne ne l'a lue et que l'on se passerait bien aujourd'hui de cette inscription « comme il savait les faire ». Mais la chose incontestable dans tout cela, c'est que M. l'abbé Lagrange, historien véridique et seul autorisé, écrit faiblement.
Néanmoins les besognes difficiles ne le découragent pas. Peu content d'avoir mis à couvert la plupart des cinq aux dépens du sixième, il voudrait encore, en dépit du dictionnaire latin, sauver l'orthodoxie de la fameuse maxime. Mie opus. A-t-il ignoré qu'on en possédait l'interprétation par M. de Montalembert luimême? Etrange historien qui n'étudie pas ses pièces!
iQuoi qu'il en soit, il s'est empressé de traduire ces mots : Fro Ecclesia libéra et libéra patria commilitare jamdudum soliti, par ceux-ci : « Compagnons d'armes » depuis longtemps déjà dans les combats pour la » liberté de l'Eglise et la liberté de la patrie. » C'est ingénieux; mais il y a un malheur, c'est que l'inscription dit autre chose. Ecclesia libéra in patria libéra; en français : « pour l'Eglise libre dans la pa-
trie libre; » ce qui n'est pas du tout ce que prétend M. l'abbé Lagrange. Nous devons d'ailleurs avouer qu'il se tire agréablement d'affaire, puisque, grâce au mot à mot, et et in sont une seule et même chose, et ont un seul et même sens.
S'il le croit de bon cœur et la main sur l'Evangile, il est bien étonnant de se fâcher comme il fait. Combattre pour la liberté de l'Eglise et pour la liberté de la patrie, en tout bien tout honneur et toute règle catholique, pleinement soumis au Pape, chef de l'Eglise et père de toutes les patries, c'est une chose tout à fait sensée et tout à fait bonne et louable. Alors il n'y a plus de catholiques libéraux. Tout le monde fait son devoir, tout le monde se rend à la justice et tout le monde est content. Etant autorisé à signifier une déclaration si simple et si heureuse, on se demande pourquoi M. Lagrange l'a hérissée de tant de propos aigus, et nous apporte la paix avec ce visage de Méduse. C'est donc pour rire?
Il termine en se résignant aux injures exquises ({U-'W pourra recevoir. On croirait qu'il pense avoir exposé sa vie. Sans admettre sa traduction, elle a besoin d'être traduite et paraphée par d'autres, nous l'engageons à se rassurer personnellement. Il est peu mesuré, comme la plupart des craintifs; mais il nous apporte la confirmation de nos découvertes, et dans le fond nous le trouvons charmant.
Si nos observations lui paraissent en valoir la peine, qu'il y revienne. Il nous en a menacé et nous le désirons. Nous le trouverons plus charmant encore, et nous aurons à lui montrer encore des choses qu'il ne sait pas.