‹ Derniers mâelangesChapitre 25 sur 208 · M. PICCON LE NIÇARD SÉPARATISTE · texte numérisé non relu

M. PICCON LE NIÇARD SÉPARATISTE

sence de vos lois, elle est devenue l'esserice de vos sentiments, et le pauvre Piccon n'est pas un prophète, il n'est qu'un disciple.

Povero Piccone! Victime d'une grande idée! Mais heureusement pour lui, il est du nombre de ces mortels favorisés à qui les grandes idées, lorsqu'elles ne rapportent pas un trône, rapportent toujours au moins quelques choux et quelques raves.

La fréquence des suicides émeut la conscience p'ublique. Devant les gros morts qui ont commis ce grand crime, elle ne peut réprimer un frisson d'inquiétude, ou .tout au moins de curiosité. Elle interroge. Mais le cortège distingué qui revient de l'Eglise pour s'éparpiller dans les divers cabarets de l'opinion, n'était en réalité qu'une queue d'enterrement civil. Il ne s'est pas interrogé lui-même; il néglige ou il craint de répondre aux questionneurs. Les doléances et les médisances ordinaires lui paraissent suffire. « Que voulez-vous? Il avait des ennuis, il s'est tué. Il eut tort sans doute! » Cela suffit en effet. Avoir des « ennuis, » c'est si ennuyeux! Et, depuis que l'homme pourrait n'être qu'un singe, où est le mal de tuer un singe ennuyé? Il est vrai qu'un singe ne se tue pas; mais qui empêche qu'en quittant sa peau poilue le singe perfectible n'ait pris une peau d'ennui? Bref, il s'ennuyait, et c'est assez pour la raison régnante.

Cependant la question reste. Pourquoi? D'où vient ce crime, et si ce n'est pas un crime, d'où vient cette gêne, cette terreur secrète qu'on ne veut pas éclaircir ? L'ennui ne répond pas à tout. Quel est-il cet ennui? N'étant plus sujets de Dieu, pourquoi sommes-nous sujets de ce dur maître? Avons-nous encore tant de

préjugés? En sommes-nous à traiter de préjugés les révoltes persistantes de la nature contre des actes que la science autorise et que la raison admet? Mais la science et la raison s'évadent et font silence.

En morale aussi, nous voulons vivre dans le provisoire, observant une réserve prudente entre ce qui paraît être le mal et ce qui paraît être le bien. Des deux côtés, il y a trop à dire et trop à choisir. Qui nous prouve qu'il y a un mal et un bien, que le bien n'est pas le mal, que le mal n'est pas le bien? Craignons de nous tromper, laissons aller les mœurs et gardons les cérémonies!

C'est un autre septennat qu'on nous propose. Mais ne laissons pas d'en causer.

JBeulé rappelle Paradol, et tous deux font souvenir de beaucoup d'autres. Quels hommes mieux faits, en ap*parence, pour jouir de la vie moderne? Il en ont joui, ils l'ont vantée. Ils étaient fiers de son esprit, de ses allures, de ses maximes fondamentales. Ils la louaient d'être ouverte si large à toute aspiration du mérite qu'ils se sentaient. Ils pouvaient se donner en exemple des fortunes bien faites; elle agréait cet orgueil. Véritablement, entre ceux qu'elle veut enfanter ils étaient des mieux réussis. Instruits dans sa sagesse et dans sa science, tous deux avaient mené leur barque très vite et très correctement. Partis de loin, arrivés avant l'heure, sans privilège, sans usurpation, sans autre vent ;que la faveur publique conquise par le travail et non surprise par des œuvres malsaines. Au sens légal, c'est la légitimité même, et la plus austère. Ils avaient le droit de changer de carrière, d'en prendre une autre, de s'y placer au point d'élévation correspondant à celui qu'ils venaient de quitter. Ils ont fait hardiment cette manœuvre autorisée. Avec six sous on prend l'omnibus et le ticket de correspondance à n'importe quel endroit du parcours. Ils avaient les six sous, c'està-dire le diplôme de normalien, qui est l'un des plus coûteux et des plus sérieux. Le normalien Paradol a pris par le journalisme pour arriver à l'Institut et de

là aux fonctions publiques; le normalien Beulé, par l'école d'Athènes. C'est le plus long. Combien les ont devancés, grâce aux chemins de traverse, sans diplôme, ni ticket! S'étonnerait-on de voir ambassadeur ou ministre tel député, uniquement célèbre par les bâfres qu'il a données à ses électeurs, et tel qui a pris simplement sa part des bâfres au lieu de les payer? Sur 750, il en est sans doute plus d'un à qui l'on pourra décerner l'épitaphe antique : Flacuit et saltavit :

Ci-gît qui plut et qui dansa...

On le lit député pour ça.

Le normalien Paradol et le normalien Beulé furent plus fiers. Ils ont payé leur entrée, suivi la voie régulière et même montré de la tenue. Cependant, voici qu'à peine arrivés, ils sortent, découragés, dégoûtés, obsédés. Paradol, ambassadeur, se brûle la cervelle; Beulé, homme politique, but de ses envies, se plante tm poignard dans le cœur. Pourquoi?

Comment 1 un homme arrivé si droit et si vite, et presque incontesté ; un homme qui était quelque chose et qui avait quelque chose; qui a été tout ce que l'on peut être quand on n'est pas ce prodige qui s'appelle Gambetta; qui a égalé M. Crémieux, qui ne pouvait pas désespérer d'égaler M. de Broglie, un tel homme se tuer comme un soldat ennuyé de sa guérite ou comme une cuisinière qui manque son pompier. Pourquoi ?

On a parlé d'ambition déçue, de chagrins, de ruine soudaine; suivant d'autres, ce sont des contes et des calomnies, et Beulé s'est tué pour échapper à d'intolérables douleurs physiques. M. About, normalien et moraliste fameux, mais qui s'est fourvoyé et détérioré dans les chemins de traverse, suggère une rai-son plus originale; Beulé se serait tué par remords.

Beulé (ses livres, hélas! le font assez voir), était païen, ce qui le vouait à la république. Or, ayant passé à la cause de l'ordre moral, il a agi contre la républi-

q;ue et contre les enterrements civils. C'est un crime : sa conscience l'a forcé de se punir.

Lorsqu'on a pris à l'Ecole normale ces convictions fortes dont M. About donne l'exemple, il paraît que c'est pour la vie. Tout ce qui sent « l'ordre moral, » si peu que ce soit, devient à jamais odieux. Une chute de ce côté-là, fût-elle légère et momentanée, passe au rang des choses qu'un normalien de cœur ne se pardonne plus. Si M. About en avait été tenté, ce serait son ver. Beulé fut tenté et succomba, il en est mort. C'est bien fait. Ainsi raisonne M. About.

Mais cette théorie qui peut servir à la gloire de M. About et de son école, et même, à certains yeux, relever jusqu'à un certain point M. Beulé, ne répond pas à la question du suicide.

Si le suicide est un crime, pourquoi l'excuse-t-on ? Si c'est un acte indifférent de la volonté, pourquoi s'en occupe-t-on? Si c'est un problème posé à la science, que ne travaille-t-on à le résoudre?

A côté de M. About, il y a des gens qui s'obstinent à chercher dans le cas de M. Beulé des arguments contre l'Eglise et contre le gouvernement. A une autre époque, leur niaiserie semblerait extraordinaire.

L'Eglise étudie le fait, résout le problème, définit le mal et y propose un remède, condamne le crime et le punit. Elle n'a rien de commun avec Paradol et 'Beulé, qui ne la connaissaient pas, ne voulaient pas être connus d'elle et se piquaient de tout autre chose que de suivre ses enseignements. Quant au gouvernement, que pourrait-il faire ici? Prêter main-forte aux lois de l'Eglise? Ce serait empiéter contre vos libertés. Vous suivre? ce serait entreprendre sur les nôtres. Il prend le parti de ne rien faire, et c'est le crime qu'il commet contre la société, mais en lui obéissant. Elle aussi ne veut rien faire.

Paradol et Beulé ont été élevés non par l'Eglise, mais par la société contre l'Eglise. L'Ecole normale est une création de cette société animée à combattre l'esprit chrétien par tout ce qu'elle sait et par tout ce

qu'elle ignore. L'Ecole normale a voulu faire ces hommes tels qu'ils ont été du commencement à la fin, instruits, bien disants, subtils et ardents à s'avancer, persuadés de leur universel savoir, au fond ne sachant rien, puisqu'ils ne connaissaient pas Dieu ou ne le reconnaissaient pas pour Dieu. C'était l'état des Socrate et des Platon, « sots éternels, » dit Tertullien. Tels ils ont vécu, tels ils sont morts, et c'est ce savoir et cette ignorance qui les ont tués. Prématurément, volontairement, honteusement ils sont morts, ou hébétés par la douleur morale, qui devait les relever, ou vaincus par la douleur physique, dont triomphent tous les jours, depuis dix-neuf siècles, tant de femmes, d'enfants et d'infirmes armés du signe de la croix.

L'Ecole normale est une école de professeurs où l'on apprend tout, sauf l'art de rester professeur malgré l'ennui du professorat, sauf l'art de ne pas se faire d'autres ennuis dans d'autres professions, sauf le signe de la croix. Ces lacunes préméditées sont grandes ! On ne veut pas le voir, on n'est pas maître de n'en pas mourir. Et la société élevée par l'Ecole normale rebrousse imbécilement vers ces lointains formidables, où dans le sein des voluptés, des richesses et de la puissance, la mort, suivant l'expression d'un heureux de la terre, était le plus invoqué des dieux.

Le suicide est un mal des décadences. Quand la société s'est voilé les lois saines, la bonne crainte et la fermée espérance qui s'étendent sur elle comme l'ombre de Dieu, le désespoir de la justice et du bonheur envahissent le cœur humain. Il n'y a plus de Dieu, il n'y a plus même de hasard ; le mal est dominant, il est maître. De son autorité privée, dit Pascal, l'ennui s'installe chez les heureux et les tue. Le suicide décimait la société romaine; il tuait ceux que laissait vivre César, et cette plaie ne fut fermée que quand la foi chrétienne vint éteindre les fascinations du néant.

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