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I. — M. DE BROGLIE RENVERSÉ

17 mai 1874.

M. de Broglîe tomba du ministère hier, sur les quatre heures, sans effort et sans façon (1). Il s'agissait de fixer un ordre du jour. Entre deux lois à discuter il voulait commencer par Tune; la majorité n'attendait que de le savoir pour vouloir commencer par l'autre. Lorsqu'il eut déclaré son choix, vlan! et le voilà par terre moyennant une coalition qui a fourni soixantequatre voix de bénéfice. Le Figaro trouve que c'est « immoral, » et qu'un ministère ne se renverse pas comme cela. Peut-être bien. Mais on a voulu faire quelque chose pour le cabinet de M. de Broglie qui vivait de la même manière. C'est une mode qui ne paraît pas devoir changer tout de suite. Que le Figaro se voile le visage et qu'il s'abonne aux choses immorales. Il en verra!

1. Le duc de Broglie fut renversé le 16 mai, à 64 voix de majorité, par le vote relatif à la priorité de la loi électorale politique sur la loi municipale. M. de Goulard, — qui devait mourir quelques semaines plus tard, — appelé d'abord par Mac-Mahon ne réussit pas. Ce fut le général de Cissey, qui succéda le 22 mai à M. de Broglie.

Quant à nous, nous sommes non pas satisfaits, non pas remplis de joie et d'espérance, mais résignés et presque indifférents. Nous n'étions pas sans nous attendre que ce ministre et ce ministère se décolleraient et tomberaient par quelque accident qui ne marquerait pas précisément l'estime. Un jour devait venir et ne pas se faire attendre beaucoup où l'Assemblée commanderait à M. de Broglie d'emporter M. Baragnon.

Voilà qui est fait. Un vent a emporté ce fruit qui n'était pas mûr. Que ce soit un grand soulagement, non; M. de Broglie ne devait pas mûrir, et l'on trouvera quelque similaire qui le remplacera très bien. L^i-même pourra par la suite du temps, dans six ou neuf mois, succéder à son successeur. Pour le moment, sa chute est une petite justice qui fait généralement plaisir sans enivrer personne. On dit qu'il est « renversé » pour l'ornement du discours et parce qu'on est habitué à ce mot pompeux. Dans le fait, il n'est que mis en pénitence. Son nez déplaît. Avant six ou neuf mois, il s'en sera fait un autre qui pourra aller encore un bout de temps. Il pourra même reprendre M. Baragnon et affronter avec lui les « complications diplomatiques » d'où il se tire si brillamment.

M. le maréchal Mac-Mahon, qui reste inébranlé sur les débris du ministère, a fait appeler M. de Goulard. Ce phare, instantanément rallumé, indique au moins que les hommes d'Etat ne nous manquent point. La France a plus d'un Goulard à son arc; elle en peut user beaucoup. Septennat de la France, gouvernez en paix. Il n'y a plus que six ans et six mois.

Aujourd'hui, dimanche dans l'octave de l'Ascension, l'Eglise nous lit à la messe un chapitre de la première épître de l'apôtre saint Pierre, où nous trouvons des conseils qui pourraient paraître opportuns, tant à ceux qui s'offrent de monter au ministère qu'à ceux qui sont invités à en descendre pour un temps : « Mes » bien-aimés, conduisez-vous avec sagesse; veillez et » priez... Que chacun de vous rende service aux autres, » selon le don qu'il a reçu comme étant de fidèles

» dispensateurs de différentes grâces de Dieu. Si quel- » qu'un parle, qu'il paraisse que c'est Dieu qui parle » par sa bouche. Si quelqu'un exerce quelque minis- » tère, qu'il l'exerce comme par la vertu que Dieu » lui donne... » Ces paroles contiennent peut-être le vrai moyen d'éviter les crises, lesquelles ne laissent pas de fatiguer le pays et le gouvernement. Mais nous les rappelons sans grand espoir de profit.

Est-il permis de penser que M. le président de la République pourrait en ce moment faire quelque chose de plus important et de plus efficace que d'appeler même M. de Goulard? Nous risquons le paquet.

Il ne serait pas inconstitutionnel, ce nous semble, d'adresser à l'Assemblée un petit message ainsi conçu :

« Messieurs, toute réflexion faite, il me paraît que l'harmonie désirable et nécessaire ne règne pas entre vous, et voilà que l'on vous accuse de faire des choses immorales. Si nous nous en allions?... Je vous propose de prendre huit jours pour en finir. Nous avons l'homme qu'il nous faut, nous le savons bien. Dans les huit jours, proposons-lui de nous tirer d'embarras et de nous donner un régime et un ministère qui durent. Ne lui faisons pas de conditions, nous n'en finirions jamais, et il ne les accepterait pas; prenons les siennes qui nous sont connues et qui sont les meilleures pour nous, étant les seules honorables pour lui, et terminons. Cela vous va-t-il? C'est fait. Autrement, je ne vous cache pas que j'en ai assez, et il y a lieu de craindre une mauvaise fin taiit au civil qu'au militaire. Voilà mon avis; je suis votre serviteur. »

Il nous semble que ce petit discours affiché partout ferait remonter la Rente et nous consolerait d'avoir momentanément perdu MM. de Broglie et Baragnon.

D'ailleurs nous conserverions M. de Goulard, et le beau spectacle de la morale triomphante et sauvée sécherait les pleurs dans les yeux du Figaro.

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