II. — LA CRISE
20 mai 1874.
Avant-hier, le bruit courait que M. de Goulard, ayant manqué douze combinaisons, renonçait à l'entreprise et passait la charge à M. Buffet. Hier M. Buffet n'a pas paru, et M. de Goulard semblait s'y reprendre. Aujourd'hui l'on dit, non pas que M. de Goulard a trouvé, mais qu'il cherche toujours avec plus d'espérance ou plus de courage que jamais. On dit bien d'autres choses qui ne sont peut-être pas vraies, qui ne seront pent-étre pas fausses demain. Une idée nous traverse l'esprit. Il se peut que M. de Goulard ne cherche pas, n'ait pas trouvé, et tienne prêt dans un coin son ministère, qui tout simplement n'a jamais été perdu. Impossible, dit-on! Pourquoi? Cela est si peu impossible que cela est déjà arrivé. Une première fois, on crut qu'il fallait pleurer M. de Broglie; il n'était qu'égaré. En cherchant avec un peu d'attention, on l'a rattrapé, ou repêché, ou remonté ;• enfin il a resservi. Nous ne savons plus la date, mais il n'y a pas longtemps, et VOfficiel doit en avoir gardé la trace. M. le duc de Broglie est très fier dans le premier moment. Il se blesse, il s'évanouit, on ne sait plus où il a passé. Mais il s'apaise et revient. Nous le verrions ressusciter que nous n'en serions pas étonnés... et nous ne croirions pas que ce fût une résurrection. — Coucou ! — Ah ! le voilà! C'est le premier jeu des enfants. Jeu simple en apparence, au fond très digne de l'étude des hommes. L'es gens d'esprit savent l'exploiter toute la vie. Il ne s'agit que de savoir disposer et tirer les ficelles.
Nous demandons ce que l'on aurait à dire et ce qu'on dirait de sérieux si tout à coup M. de Goulard menait déclarer que, après avoir fait mille enquêtes
et donné plusieurs fois sa langue aux chiens, il a enfin découvert M. de Broglie et ses amis : — « Ils sont là, ils vivent, ils vous aiment, ils ne demandent qu'à servir. Ils ne peuvent pas plus se passer de vous que vous ne pouvez Vous passer d'eux ! » Ce serait une allégresse universelle.
De vrai, il y a toujours des pointus, des fâcheux et des indiscrets qui veulent se faire expliquer toutes choses. Ils viendraient, ils poseraient leurs insupportables pourquoi"? 0 fléau de la vie! Mais il y a les bureaux de tabac qui répondent à peu près à tout, et les gens bien sages qui ne s'inquiètent de rien pourvu qu'on leur promette la promenade et le beau temps. i\. ceux-là, les plus nombreux toujours lorsqu'il s'agit des affaires d'Etat, on donne la première raison qui vient, et celle qui ne vient pas peut encore suffire. Pour eux sont inventés les « malentendus », les « complications diplomatiques », le « mystère nécessaire », etc.
Il faudrait être bien malheureux pour ne pas trouver dans 'une Assemblée de 700 personnes, une trentaine de sages enchantés de se rendre à toute raison qui leur laisse espérer encore quelques jours de vie.
Si M. de Bismarck est encore souffrant, comme le dit le télégraphe, il faut avouer que la Providence se montre bien dure envers l'homme le plus fort du monde; mais, d'un autre côté, quelles consolations et quelles espérances il doit tirer de l'esprit français 1