‹ Derniers mâelangesChapitre 31 sur 208 · IV. — l'obéissance politique · texte numérisé non relu

IV. — l'obéissance politique

25 mai 1874.

Tout étant dit suffisamment sur le chapitre de l'amer, du ridicule et de l'inextricable, en somme, il faut être juste. Ce qui paraît possible dans l'état où nous som-

mes, est fait aussi honnêtement et proprement qu'on pouvait le désirer. Ce ministère n'est pas mauvais. Il peut aller. L'honneur en revient au maréchal. Où M. de Goulard s'empêtrait en suivant les règles et les usages qui président à la formation des cabinets, le maréchal a réussi tout de suite par une manœuvre inopinée. Les gens qui doivent savoir la théorie tâtaient et rataient; il a pris des caporaux : « Par file à droite : arche! » Et ça marche. La vertu du commandement a parfaitement remplacé la capacité qui perdait son temps et sa tête. Le bon M. de Goulard y aurait mis encore quinze jours et ne s'en serait pas tiré, ni M. le duc Pasquier, qui est impétueux, ni M. le duc de Broglie, qui est expert. Ils auraient compté, recompté et surtout ménagé leur place. Ils ne sont que des conseillers qui songent à eux-mêmes ; Magenta n'a point ce souci, et il est le maître. C'est une grande chose d'être le maître, si peu qu'on le soit! On se sent la force de ce quelqu'un dont personne ne peut se passer et qui peut se passer de tous ; ce quelqu'un invisible et innommé qui est tout le monde.

Lorsque sera parmi nous celui qui ^e sentira régulièrement et définitivement le maître, ayant en lui incarnée pour tout de bon la souveraineté légitime, légale et permanente ; lorsqu'il y aura le monarque, vous verrez comme on obéira, comme on se taira, et comme cela ira. Avec un maître, on possédera tout, même des vertus, et surtout la grande vertu publique de l'obéissance qui, provisoirement, tient lieu des autres et leur donne le temps de germer autour d'elle pour l'affermir elle-même. La vertu d'obéissance peut durer tant que la vertu du commandement, qui a le don de la créer, a la sagesse de la soutenir. Nous sommes dans l'état qu'il faut pour acquérir artificiellement cette vertu. Aujourd'hui personne ne sait obéir parce que personne ne sait commander; et personne ne sait commander, parce que personne ne veut et nous dirions presque ne peut reconnaître dans toute sa force sereine et salutaire ce droit du commandement, qui est

pour tin peuple la plus nécessaire des bénédictions. Néanmoins il existe, et Dieu qui l'a donné le manifestera d'en haut. Alors sa force magnifique aura magnifiquement raison. A son apparition, quelques importances déréglées ou subreptices, qui troublent le monde, comprendront qu'elles doivent rentrer dans l'ordre ou dans le néant. Ce sera l'heure des ministères durables et des affaires sérieuses. Quelques indociles ne seront plus rien, mais le pays recommencera d'être quelque chose. Ainsi soit-il!

Que cela sera beau, que cela paraîtrait bon de n'entendre plus ces voix discordantes de tous les matins qui nous crient : Le pays veut ceci, le pays veut cela, le pays veut cette autre chose. Et ce sont tout bonnement les crieurs de M. de Broglie, de M. de Goulard, de M. le duc Pasquier, de M. Thiers, de M. Say et de vingt autres messieurs qui, sous le nom de vœux du pays nous 'apportent les dictées de leurs maîtres. Tout sera écarté; le pays, vivant dans la personne de son roi, ne sera plus partagé et annulé entre tous ces anciens embryons de grands hommes. Il se sentira gouverné par lui-même; il aura une tête, et il tiendra tête.

Consolons-nous par la pensée de cet avenir. Il peut tarder beaucoup, il peut arriver demain. En somme, pour le moment, la fortune de la France a secondé un bon dessein. Lés 52 députés de l'extrême droite, dont la résolution a précipité M. de Broglie, peuvent laisser dire les mécontents. Ils ont remis les choses en meilleure voie et placé le provisoire dans une position plus abritée. On voulait le faire dévier à la république, et on le poussait aux abîmes. Il reste sur son terrain, et le septennat demeure ce qu'on l'a voulu faire, un intérim, une sorte de lieutenance-générale indéfinie de la monarchie. Assurément, on n'a pas réalisé le mieux, mais enfin on a évité le pire. Contentons-nous du peu. Sufficit diei malitia sua.

Page 1