NEUTRALITE
Paris, 17 janvier 1874.
Les journaux du gouvernement se disent neutres entre les partis, comme le Veut la nature même du septennat, qui n'est, au, fond, qu'une organisation de la neutralité et un prolongement du pacte de Bordeaux. Mais le parti de la neutralité est un parti comme les autres, et les journaux qui le soutiennent paraissent avoir la tête près du bonnet. Ils déploient une rigueur chagrine et emportée qui menace de changer beaucoup la couleur de l'institution. On dirait qu'ils ne l'entendent plus selon l'esprit dans lequel elle fut proposée et acceptée. C'était alors une sorte de repos. Ils voudraient que ce repos fût le néant, et qu'en même temps ce néant fût, sinon l'être, da moins une sorte d'être qui empêchât tout être d'aspirer à vivre auprès de lui. Pour bien expliquer ce dessein un peu confus et difficilement avouable, il faudrait une métaphysique superfine qui n'expliquerait rien. Il y a du sous-entendu, protégé par toute l'insincérité naturelle aux Hommes politiques et à leurs combinaisons.
Des hommes politiques ont entrevu et entrepris la combinaison de n'être personne pour représenter tout le monde; d'avoir l'air de ne rien faire pour faire tout, et de faire tout de manière à ce que tout n'abou-
tît à rien, mais les menât à quelque chose; de se marquer un temps très court pour durer très longtemps; de se croiser les bras pour s'emparer de l'avenir et enfin de se substituer à tous les partis en s'absentant d'eux-miêmes.
Certainement cette théorie est ingénieuse. Nous la croyons tirée de l'histoire naturelle. C'est la théorie du coucou qui pond ses œufs dans le nid d'autrui. En somme, ils sont arrivés à essayer. Mais voilà le difficile : il faudrait n'être pas vus, et on les voit. De là leur déplaisir manifeste. Au nom de la patrie, ils demandent que l'on consente à ne pas voir, et sentant qu'ils n'obtiendront pas cela aisément, ils parlent de contraindre. M. Saint-Genest du Figaro ne tarit pas là-dessus. Il se rend agréable par une sorte d'ingénuité.
Tous les jours il entre dans quelque raisonnement nouveau pour prouver que tout le monde est tenu de penser comme lui, qui se sent une heureuse aptitude à ne rien penser de sa vie et à ne rien être jamais, qu'un soldat en chambre. La neutralité, dit-il, doit exister à l'égard du gouvernement, non pour lui, car il est gouvernement pour gouverner. S'il veut faire quelque chose, il fait ce qu'il faut; s'il ne veut rien faire, il fait ce qu'il doit, cela ne vous regarde pas. Gardez vos opinions comme je garde les miennes, mais faites comme moi, n'en parlez pas. Je suis peutêtre bonapartiste, peut-être orléaniste, peut-être ai-je au fond de l'âme l'ancien sentiment de M. Villemessant pour le roy. Oui, peut-être que j'ai l'y grec au fond du cœur! Mais personne ne le sait, pas même moi. Je veux avoir la perfection de la neutralité. Pour être bon Français, il faut être ainsi, et soldat en chambre. Autrement il n'y a pas de gouvernement conservateur possible. Les républicains sont vainqueurs et tout est perdu.
On pourrait objecter à M. Saint-Genest que si le gouvernement peut et doit tout faire, il n'a qu'à faire un gouvernement qui sera bon, puisqu'il le fera, et