NEUTRALITÉ
qu'alors il n'y aura qu'à se soumettre à ce gouvernement, et que rien ne sera perdu. M. Saint-Genest répond qu'il n'y a que le septennat qui soit bon, et qu'il faut bâillonner tous ceux qui parleront d'autre ch'ose d'ici à six ans et dix mois. Pas d'objections, pas de proposition, pas de contradiction ! Le septennat seul est légal. Il veut écrire sur tous les murs français : Légalité, septennalité, neutralité.
Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que l'idée serait assez soutenable au point dé vue de M. Saint- Genest, si seulement le gouvernement s'abstenait de pondre, et si, pendant ce temps-là, personne ne pondait, ni en France, ni dans le monde entier. Une infécondité de sept ans, un sommeil universel du genre liumain, interrompu seulement par la nécessité de faire un peu de cuisine. Et M. Saint-Genest, lui aussi, cédant au sommeil du monde, cesserait d'écrire des articles pour recommander la neutralité, ce qui ne laisserait pas de faire du bien à la neutralité et à luimême.
Mais ce ne serait pas trop d'un grand pèlerinage pour obtenir de Dieu ce miracle. Voilà ce que M. Saint-Genest doit considérer.
PREMIERE SUSPENSION DE L' "UNIVERS" [19 Janvier- 19 Mars]
M. DE BISMARCK DEMANDE LA SUPPRESSION DE l'univers.
18 janvier 1874.
Avant de faire publier ce fameux article de la Gazette du Nord qui émeut un peu trop la presse française, M. de Bismarck a fait présenter à notre gouvernement quelques notes verbales sur divers griefs de la Prusse (1). L'une d'elles réclame contre le jugement qui vient d'acquitter les francs-tireurs; une autre sollicite la suppression de VTJnivers. Cela paraît sans doute incroyable. Il paraît néanmoins que la chose est positive. Hier, on disait à la Bourse qu'elle était faite, et que le décret de suppression paraîtrait ce matin. Nous devons ajouter que généralement la condescendance du ministère n'était pas désapprouvée. La Bourse est conservatrice, mais du côté gauche. A
1. Cet article de la Gazette du Nord, organe officieux de Bismarck, était une note où l'on relevait en termes violents une parole prononcée par le général Ladmirault, gouverneur de Paris, dans un discours aux officiers de la garnison. Le général avait fait allusion, paraît-il, à la future « prépondérance de la France ». L'Agence Havas avait d'ailleurs démenti cette expression.
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Rome, sous les empereurs, déjà les agioteurs n'aimaient pas les chrétiens, notés comme gens inutilesou fâcheux dans les affaires. Les politiques de la Bourse comptaient que la suppression de VUnivers^ pouvant déplacer quelques voix dans l'Assemblée, forcerait le ministère de chercher une compensation à gauche, et qu'ainsi pourrait s'opérer la conjonction des centres, laquelle seule doit procurer le salut de la patrie! C'est l'opinion de l'illustre M. Topin, de la Presse, Marins Topin, la jeune fleur des publicistes parisiens.
Parfaitement d'accord avec M. de Bismarck, le clairvoyant M. Topin dit en propres termes que « la circons- » pection la plus incessante et une condamnation una- » nime des folies véhémentes de VUnivers et des actes » inconsidérés de M. Du Temple, voilà à quoi nous. » oblige la situation que nous ont faite nos malheura » et nos fautes. »
Néanmoins, malgré la Bourse et malgré Topin, le ministère a sagement refusé d'obtempérer aux instances de M. de Bismarck. L'archichancelier de l'empire raisonnait ainsi : Les évêques français troublent la paix par leurs sympathies ostensibles pour les évêques d'Allemagne rebelles aux volontés de l'empereur. M. de Fourtou les a repris, c'est bien; mais VUnivers trouble aussi la paix par ses sympathies pour les Evêques de France, il convient donc de l'avertir aussi, et il n'est point de meilleur avertissement que la suppression. Il daignait ajouter que la suppression est rendue très facile par l'état de siège, qui fournit une légalité ad hoc appliquée plusieurs fois, et il concluait que le gouvernement peut bien "faire pour uifi allié ce qu'il a fait pour lui-même.
On peut ne pas se rendre à de pareilles raisons, mais elles sont certainement à considérer. M. de Bismarck se fait un dossier; il accumule les reproches ^vec l'intention apparente de s'en faire un cas de guerre où la quantité suppléerait à la qualité, et surtout, très évidemment, il tâte la France.
A notre avis, la France peut se laisser tâter. A ceux que l'on tâte, l'on donne l'occasion de tàter aussi. Plus il tâtera, plus M. de Bismarck perdra l'intention de risquer l'aventure.
En nous demandant l'excessif et l'impossible, il nous oblige à résister. Nous avons nos embarras sans doute, et ils sont immenses, mais il a aussi les siens, et que gagnerions-nous à céder sans combat?
Le gouvernement français est faible. Néanmoins, une force lui reste et le soutient : il n'est pas persécateur. M. de Bismarck voudrait le douer de cette qualité qu'il possède éminemment et qui ne lui réussit point. Plus sûrement que ses armes, la persécution servirait ses desseins. Mais elle n'est nullement dans les moyens de ceux qui gouvernent aujourd'hui la France et, grâce à Dieu, pour leur honneur et pour le nôtre, elle est bien moins encore dans leur âme et dans l'âme du pays. Autant qu'ils peuvent, ils s'efforcent de gouverner pacifiquement avec un grand respect des usages de la justice et des droits de l'individu. C'est même en ce point que souvent ils excèdent. Le pays, malgré ses mécontentements, leur en tient compte, et Dieu, malgré ses colères, en tient compte au pays. La France, en dépit de ses erreurs, est encore dans le monde une terre de loyauté, de liberté et de justice. Elle donne oet exemple à l'Italie, à la Suisse, à l'Allemagne, à d'autres nations. Elle ne fait pas tout ce qu'elle pourrait, mais elle fait tout ce qu'elle croit pouvoir, et elle ne veut à aucun prix que ce soit un crime chez elle de remplir son devoir envers Dieu.
Quiconque y voudrait méconnaître ce caractère profond et auguste n'aurait besoin que d'essayer pour tomber misérablement.
C'est j)ar là qu'elle trouve encore faveur auprès du Dieu de justice et qu'elle se relèvera sans céder aux menaces de M. de Bismarck ni aux invitations de M. Topin.
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