CE QUE DEMANDE LA FRANCE
11 juillet 1874.
Le premier Bonaparte a eu tout dans les mains, il a tout perdu. La ruse et les armes lui ont arraché ce q;u'il tenait de la ruse et des armes, et l'ont jeté dans un exil grandiose, sinon glorieux. Cet animal de gloire est mort, ayant eu plus q;ue sa botte de foin. Il a laissé un nom si retentissant parmi les hommes q;ue ce nom est devenu une chose, mais toutefois une chose de rien. Après lui, Louis-Philippe a escroqué le trône, et lui aussi a paru tout avoir et n'a rien gardé. Le trône escroqué lui a été filouté. On lui a dit : Va-t'en! Il est parti. Un exil en hôtel garni, sur la frontière, sous la seule surveillance de ses anciens douaniers a gardé le roi de la Révolution. Il n'y avait pas de contrebandiers pour cet objet de contrebande. A sa place, la fortune a élevé un ténor, des bouffons et des mimes tremblants de peur. Ils sont tombés d'eux-mêmes, les mains pleines de pouvoir, l'esprit vide d'idées, la poitrine vide de cœur, et un autre Bonaparte est venu qui a dit : Je suis quelque chose ! Il n'était rien, mais en effet il disait un grand mot : « Il est temps que les mauvais tremblent et que les bons se rassurent! » On le fit empereur et on lui mit tout dans les mains. Seulement il ne savait qui étaient les bons et il craignait les méchants. Cependant la France lui prodigua l'obéissance, Dieu les
victoires, l'Europe les flatteries et les respects, et il eut même la durée. Tout finit en un jour, qui le montre plus inepte peut-être que mauvais. Il est mort avec sa magnificence de chrysocale et sa fortune de papier, laissant un fils qui n'est qu'un des noms de l'anarchie. On dit que ce nom est une puissance. Tout nom de l'anarchie est puissant chez nousl Le nom de Gambetta est puissant, celui de Garibaldi l'a été et l^^e, jserait encore si cette guenille conservait la forme humaine. Toujours est-il que les douaniers qui ont suffi à garder Louis-Philippe, suffisent aujourd'hui à garder le nom puissant de Napoléon, lequel aurait eu les moyens et le temps de se faire une France.
A qui la France n'a-t-elle pas tout donné? dans les mains de qui n'a-t-elle pas tout mis? Elle a tout donné aux pleutres dç la Défense nationale, tout donné à M. Thiers, tout donné à M. de Broglie; voici qu'elle donne tout au maréchal Mac-Mahon ; tout donné on tout laissé prendre. Mais sa confiance absolue, son respect entier, son amitié solide, c'est ce qu'elle ne peut donner, et ce qu'elle retire aussitôt qu'on! paraît l'avoir pris.
Les raisons en sont diverses. Elle demande une seule chose : qu'on la délivre de la révolution. C'est là le mandat imposé à tous ses fondés de pouvoir. Tous y manquent : les uns ne veulent pas le remplir, les autres ne savent pas, ou ne peuvent pas. Finir la révolution n'est pas métier de serviteur, c'est métier de maître. Or, un seul peut être le vrai maître, et la France n'a pas la permission et la possibilité de vouloir celui-là.
Il y a en France un sentiment universel qui veut la lin de la révolution, et une institution organisée pour la faire durer : le suffrage universel a été inventé contre le sentiment universel; il est le marteau qui l'écrase, tantôt en bloc, tantôt en détail.
Dans les grands mouvements d'opinion, en face des périls évidents ou après les catastrophes, le sentiment et le suffrage sont d'accord, ou à peu près. L'a rai-