‹ Derniers mâelangesChapitre 55 sur 208 · I. M. LOYSON QUITTE SON COMPTOIR DE GENÈVE · texte numérisé non relu

I. M. LOYSON QUITTE SON COMPTOIR DE GENÈVE

11 août 1874.

M. Loyson a quitté son petit comptoir de Genève, qu'il voulait prendre pour une Eglise. S'apercevant enfin que dans ce genre de religion, c'était Carteret qui était le Pape et lui l'ouaille, il a rendu son torchon apostolique, dont il ne s'est pas beaucoup servi. Son petit sur son dos, sa femme au bras, sa bible falsifiée dans sa poche, il abdique. Nettoie qui voudra les âmes libérales de Genève ! 0 lac ! Vannée à peine a fini sa carrière.

M. Loyson seul n'avait pas prévu cet événement et seul encore, probablement, ne comprend pas la grâce que Dieu lui fait de le rendre si ridicule. Espérons pour lai qu'il le deviendra davantage. Le principal défaut de l'ex-Hyacinthe est de se prendre au sérieux, différent en cela de la franche canaille qui l'entoure. Relativement, il a encore des façons que l'on peut dire nobles. Il sait donner un coup de pied dans sa marmite. Quand ces ribauds renversent la leur, c'est en trébuchant sur elle dans l'abrutissement du vin ou de quelque autre immonde délire.

Loyson appartient à l'espèce relevée des hérésiarques qui ne font pas de trous à la lune, qu'on ne ramène pas à leur autel dans une charrette et qui se marient à jeun. C'est un homme distingué. Mais, hélas! ga distinction constitue son péril. Elle empêche qu'il soit humiHé comme il le faudrait. Il a besoin que la pointe amère des risées l'aiguillonne à la vertu. Aussi longtemps qu'il pourra se glorifier de quelque chose, il ne passera pas par la porte étroite. Il lui faut ,un grand dégonflement. Ce beau sacrifice de ses appointements de* curé, qui l'expose aux morsures de l'appétit, ne vaut rien pour son âme, parce qu'il le menace en même temps des cataplasmes de la gloire. II lui est bon de rejeter l'or de Carteret, il lui est mauvais de passer pour martyr. Quel embarras ! quel danger! Diable d'or de Carteret! Sans souhaiter au successeur de feu Merriman les implacables vilains vices qui dissoudront avant peu ses co-apôtres, nous appelons sincèrement sur lui tous les malheurs qui peuvent molester et ruiner sa vanité.

En attendant, le Figaro, qui s'occupe de son cas, le traite avec une morale selon nous trop sévère. Il fait d'abord une bonne remarque : « L'Eglise catho- » lique libérale de Genève, qui se prétendait destiné^ » à détruire l'Eglise romaine, aura certainement vécu » moins qu'elle. » Ce certainement a quelque chose de trouvé. L'Eglise romaine a vécu jusqu'à présent dix-huit siècles sans compter les fractions, et l'église loysonnienne dix-huit mois en comptant les fractions. Certainement ce n'est pas la niême chose, et décidément comme dit encore Figaro, « n'est pas Luther qui veut»; c'est-à-dire ne fait pas qui veut autant de bruit que Luther. Car d'être Luther n'est pas hors de portée, puisque le plus fort est de rompre ses vœux et de faire toutes les sottises qui découlent de là, se marier, manger de la viande le vendredi et le reste; à quoi M. Loyson et quantité d'autres ont très bien réussi. Le difficile est de faire des vœux et de les observer, non pas de les rompre. Les vœux rompus, tout va sur

des roulettes; on est Luther très aisément. Nous voyons, dans cet ordre, quantité de gens à qui il ne paraît nullement incommode de s'élever à la plus haute coquinerie ou de descendre à la plus basse. Il n'y a guère q^u'une chose qui paraisse les rebuter, c'est de renouer avec la vertu. Cela, on n'y parvient pas sans grâce et sans labeur. Il y faut prendre infiniment plus de peine qu'à faire des dogmes, des livres et des phrases. Néanmoins, quelques-uns, moyennant l'aide de Dieu, à force de repentir, broyés par le malheur, terrassés par le bâton, en viennent à bout et S'Ont des héros. C'est ici que Figaro manque trop de doctrine. Il damne ce pauvre ancien Hyacinthe. Dieu merci, ce n'est pas encore fait, du moins à la connaissance de l'homme.

« Dédaigné des libres penseurs, dit Figaro, insulté » par Cluseret, séparé à tout jamais du catholicis- » me par son mariage, M. Loyson reste le seul apôtre » et le seul fidèle du loysonnisme. » Ne confondons pas, s'il vous plaît! Le dédain des libres penseurs, l'insulte des Cluseret et l'encrottement du loysonnisme, ne sont nullement des malheurs : tout au contraire. Etre séjïaré du catholicisme à jamais, en serait un et irréparable. M. Loyson peut n'être pas si engagé que cela. Le mariage avec l'apostasie n'est pas indissoluble jon a toujours la ressource du divorce. Dès que ce pauvre hère cessera d'être un apostat, ce qui dépend de lui, il ne sera plus qu'un absurde pécheur, comme les autres; dès qu'il ne sera plus qu'un pécheur, il pourra être pénitent; dès qu'il sera pénitent, il sera réconcilié. L'Eglise romaine ramasse ces malheureux, ces blessés, ces malades. Non seulement elle les ramasse, mais elle les appelle. Elle les guérit par l'absolution, elle leur rend la vie et les forces de la vie. Il sait très bien ces choses. Il a été le ministre de ces miséricordes immenses. Il a eu dans ses mains le remède qui ressuscite les morts. Son crime est d'avoir tué un prêtre; mais enfin Dieu n'a pas voulu que même ce crime fût irrémissible, étant détesté; et per-

sonne ne se mettra entre Dieu et sa créature tombée qui demande pardon. Hyacinthe, marié, apostat, suicidé lau spirituel, n'est séparé à jamais du catholicisme que s'il le veut bien. Tant qu'il vit, personne que lui-même ne peut prononcer cette séparation définitive. Il a la ressource du repentir; elle reste même à ces crapuleux dont nous évitons de prononcer les noms; elle restait à Judas, meurtrier du prêtre souverain et éternel. Avant de monter sur la croix, Jésus avait laissé à Judas le pouvoir de se repentir et à Pierre le pouvoir de l'absoudre. Telle est la religion de Jésus, qui a vécu plus que celle de Loyson et qui vivra plus que celle de Luther.

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