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II. M. LOYSON ET M. CARTERET

23 août 1874.

M. Hyacinthe Loyson « prêtre » (il l'est en effet, in œternum), écrit des environs de Lausanne une lettre très empesée et barbouillée, selon sa coutume, où il se flatte d'expliquer au monde le plan de sa cure libérale et catholique, et pourquoi il l'a quittée. L'explication est plus simple qu'il ne la donne, et tout le monde l'a trouvée pendant qu'il la cherche encore. Il s'est senti mal à Genève parce que Genève n'est pas Rome, et qu'ayant quitté Rome on est mal partout. Il quitte Genève et il en exile son culte de fabrique, parce que Carteret ne veut plus le payer, n'y trouvant pas ce qui lui convient. M. Loyson, dans son culte, a conservé trop de Hyacinthe. Carteret, qui paye, a bien le droit d'y vouloir moins de Hyacinthe et plus de Carteret, et d'exiger même qu'il n'y ait plus du tout de Hyacinthe. Hyacinthe dit que s'il y a plus de Carteret, il n'y aura plus de culte. Il a bien raison. Mais qu'esirce que

cela fait à Carteret, si Carteret l'aime mieux ainsi? Que Hyacinthe le serve à son goût ou s'en aille.

Hyacinthe prétend que cela est injuste. Ce n'est pas ainsi qu'il avait, dit-il, compris son catholicisme libéral, lequel consiste à repousser V infaillibilité de VEtat comme celle du Fape. Et qui est infaillible alors? Lui sans doute, lui Loyson. Mais puisque cela ne va pas à Carteret! Véritablement rien n'oblige Carteret d'accepter l'infaillibilité de Loyson, lequel refuse Tinfaillibilité du Pape, et enseigne au genre humain, Genève et Carteret compris, que ce dogme « ultramontain » est une hérésie, un crime contre l'Eglise, contre l'Etat, contre Jésus-Christ et contre la raison du genre humain.

Sans doute, Carteret veut bien croire tout cela. C'est le fond de sa pensée, et il ne lui manque que d'être assez jeune et d'avoir encore le feu poétique pour en tirer une fable. Mais il n'admet aucunement que l'infaillibilité, qui n'est pas donnée au Pape, puisse être donnée à M. Loyson. « Que viens-tu nous chanter, » Loyson, chantre d'église? Et je te dis, moi, que » l'infaillibilité et- l'infaillible, c'est moi, Carteret, de » Genève. Comme Carteret, je suis l'infaillibilité, car » je suis l'humanité; et comme Carteret de Genève, » je suis l'infaillible, car je suis l'Etat. Et je pronon- » ce sans appel, puisque je paye ou ne paye pas. J'ai » la caisse, j'ai les gendarmes, j'ai les menottes, j'ai » toute puissance, par conséquent toute raison. Et toi, » Loyson, tu n'es rien, puisque tu n'as pas le sou. » Pour lutter contre moi, il te faudrait le Pape; mais » tu n'as pas le Pape; c'est Mermillod qui l'a. Subis » donc mon infaillibilité, misérable, puisque la tienne » ne peut payer les fausses queues de ta femme et » les nourrices de tes enfants. »

Ce discours de Carteret est très bon pour Carteret; le consolateur de la veuve Merriman n'a rien à répondre, n s'en va; à la bonne heure! mais il ne répond pas. Il est à Ouchy près de Lausanne, dans l'exil et peut être dans la misère, tout comme un prê-

tre célibataire et fidèle. Il n'y manq;ue en effet que le célibat et Thonneur, et la joie de souffrir pour la justice, et le fier sentiment d'avoir raison, et le bonheur de voir clair en lui-même. A la rigueur pourtant, il petit voir clair en lui-même; seulement, alors, il n'est pas charmé de ce gu'il voit.

Quand il rencontre le pauvre et digtie curé de Lausanne, qui n'a pas la permission de porter son habit, mais qui porte si noblement le fardeau de son église, de ses veuves, de ses pauvres, de ses orphelins et toute la gloire de sa CToix; quand il entend parler de l'évêque de Genève, à qui il a aidé à voler ses églises, mais à qui il n'a pu voler l'amour de son peuple et radmiration du monde et qui enveloppe toute la boue genevoise d'un rayon de doctrine et de coura.ge qui la pénétrera et qui la vaincra; quand il songe à l'autre exilé martyr, l'évêque de Bâle, si calme, si honoré et déjà si victorieux dans sa couronne d'épines et de larmes; quand son esprit se porte vers ces grands et saints persécutés du Jura, proscrits, chassés, insultés, mais qui portent la nuit, au péril de leur vie, le Saint-Sacrement à leurs paroissiens malades; qtiand il se sent en même temps sous les pieds des Carteret et des Quily, adversaire de tant de saints et de héros, complice malheureux et ridicule de tant de drôles, comme il doit trouver que l'abîme est profond et plein d'horribles couleuvres. — Et je suis prêtre, et j'ai dit la messe, et j'ai porté le scapulaire blanc de sainte Thérèse, et j'ai habité la cellule de paix et d'honneur, et j'ai prêché dans Notre-Dame, et j'ai causé avec le Pape, et me voici au carcan, attaché à un bois de lit !

Cependant, ce pauvre homme inconsistant n'en a pas encore assez. Il médite ce qu'il pourra bien faire pour reconquérir l'attention publique qui s'en va, comme ses appointements de curé. Or, le petit Loyson veut de la bouillie, et le malheureux papa fait des encycliques. La dernière annonce, en terminant, que M. Hyacinthe Loyson, prêtre, réserve sa fière et impor-

tante obéissance à l'évêque catholiqfue libéral de Genève et à son synode, lorsque le peuple les aura élus.

Il paraîtrait, d'après cet ultimatum provisoire, q;ae M. Hyacinthe Loyson, q;ui ne veut ni de l'infaillibilité de l'Etat ni de l'infaillibilité du Pape, reconnaîtrait l'infaillibilité de l'évêque et du synode élus par le peuple, et alors il inclinerait sa tête altière.

Il faudrait seulement, pour tout arranger, q;ue l'élu fût Hyacinthe ou Carteret. Mais Hyacinthe voudrait-il de Carteret, et Carteret voudrait-il d'Hyacinthe ou de lui-même ?

Le jargon parisien a une expression pour caractériser l'état physique, habituellement incurable, de l'homme qui se livre à de pareilles aventures de pensée : Ramolli !

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