I. — UNE PRISE DE VOILE
20 août 1874.
A la fin de l'année dernière, nous avons annoncé la mort de l'un de nos amis, homme de bien fort distingué, dont la vie, ignorée du monde, a été grande et féconde parmi nous. Il était bon, modeste, pacifique, ardent aux œuvres de cliarité, généreux et secourable à toutes les ignorances et à toutes les misères. Il aimait par-dessus tout l'Eglise et les indigents. Ces deux amours, auxquels il a été fidèle toute sa vie^ avaient depuis une trentaine d'années fixé son cœur sur deux objets particulièrement chers qtii en xé>sumaient rexpression : le Pape et les Petites-Sœurs des Pauvres. Quoiqu'il continuât de se donner à tous, on peut dire que ces deux attachements le possédaient tout entier. Il passait une partie de son temps à Rome, parce que le Pape y habite; l'autre était consacré à l'édification d'une très belle église, qu'il faisait construire pour le Noviciat des Petftes-Sœurs, dans le diocèse de Rennes. Quand il est mort, après une maladie de quelques jours, l'église était achevée, et il se préparait à se rendre aux pieds de l'auguste prisonnier du Christ.
Il avait été heureux dans la vie, il le fut dans la mort et dans le tombeau. Pie IX bénit la mémoire de ce courtisan assidu de son malheur, cfui lui donna beaucoup et ne lui demanda rien. Sa veuve obtint qu'il eut pour sépulcre l'église qu'il avait fait construire, et resta à genoux sur sa cendre honorée.
Il y a quelques jours, pendant que la sainte Eglise célébrait la fête de l'Assomption, cette chrétienne, s 'étant dépouillée du reste des biens dont son mari a été l'économe plutôt que le possesseur, a revêtu l'habit des Petites-Sœurs et s'est consacrée à la pauvreté, à l'obéissance et à l'hospitalité.
Une trentaine d'autres l'accompagnaient, ayant, comme elle, subit les premières épreuves du noviciat et demandant la grâce de prononcer les mêmes vœux, c'est-à-dire de servir Dieu toute leur vie dans la personne des vieillards pauvres et abandonnés. L'on sait que la Vocation des Petites-Sœurs est de recueillir ces vieillards, hommes et femmes, parvenus à l'âge de soixante ans, de les garder dans leurs maisons, de solliciter pour eux la charité publique, de les nourrir, vêtir et ensevelir de leurs mains et de leur cœur, comme des membres de la famille, et de prier pour eux après avoir prolongé, consolé et éclairé leurs derniers jours.
Les compagnes de la veuve de notre ami étaient des jeunes filles d'honnête et humble condition. L'une d'elles, il y a quelques mois, était encore en service chez un de nos collaborateurs. Maintenant, entre la dame et la servante il n'y a plus de différence. L'une et l'autre sont sœurs et s'appellent sœurs; et nous aussi, avec un égal respect, nous les appelons ma sœur. Elles ont demandé le même partage, la religion le leur a fait. Dieu l'a consacré, et aucune voix humaine ne pourra ni ne voudra refuser de le reconnaître.
Un homme de lettres, dans un journal révolutionnaire du temps de Napoléon, vers l'époque glorieuse où ce même Napoléon déclara au genre humain
que les principes de 89 allaient achever le tour du monde, dans une inspiration de génie a traité les Petites-Sœurs de vermine. Le mot parut si merveilleux que l'on s'en souvient encore. Nous avons vu l'ami dont nous honorons la mémoire sourire doucement avec sa femme, qui est aujourd'hui de cette verminelà. Et puisse l'homme de lettres en question ne pas tomber plus mal qu'entre ses mains. Un pégase le menace d'un sort plus affreux.
Vermine, soit! Toujours est-il que la nouvelle religieuse s'y e^st engagée résolument. Nous étions présent lorsque le prêtre lui a demandé si rien ne s'opposait à ce qu'elle prît, à cinquante-huit ans, ce genre de vie dont la seule pensée offense les délicats de la presse révolutionnaire : passer le reste de sa vie dans la pauvreté, parmi les vieillards indigents, soutenir leurs pas, panser leurs plaies, supporter au commencement leurs esprits forts, plus terribles que leurs haleines fortes, affronter les rebuts des bien vivants et des bien mangeants à qui elles vont humblement demander d'assister leurs frères menaces du froid et de la faim. — Non, mon père ! Rien ne s'y oppose, avec la grâce de Dieu! Quelle sérénité! Quelle voix ferme et tranquille et douce! Quel air de grande dame et disons mieux, d'épouse du roi Christ! Elle oubliait, bien, en ce moment-là, si jamais elle y a pensé, ce monsieur do la presse parisienne qui ne peut pas souffrir la vermine hospitalière, et qui se vante d'avoir les moyens de la dissoudre. Déjà elle semblait être au moment dosiré où elle pourra dire : Je le veux, je m'y engage, et c'est pour toujours! Tous les assistants pleuraient et les postulantes rayonnaient d'une joie iéternelle.
Ainsi se termine l'histoire 4e notre ami, ce chrétien qui n'a jamais consenti à s'occuper de politique, ni à craindre que Dieu fût vaincu, ni à croire qu'il fût possible aux hommes de faire des lois durables contre la souveraineté de Jésus-Christ. Maintenant, pensez ce que vous voudrez du septennat, du mac-mahonnat,
du rappel de VOrénoque, de la reconnaissance de~*SerranOj de l'élection du Calvados et des choses analogues qui troublent les hautes cervelles de la civilisation. Deux villes de la pauvre Espagne s'occupent de fonder de nouvelles maisons de Petites Sœurs; deux villes de la riche Amérique ont le même souci, et les sujets qui doivent tenir ces maisons sont désignés et vont partir. Ce sont les présents que la France fait encore au monde. Le Fils du charpentier prend les mesures nécessaires pour faire verser aux hommes dont il a pitié le verre d'eau qui les sauvera, et les affaires de l'Eglise vont bien.
Le reste est arbitraire.
3 septembre 1874.
Le bourgmestre de Blankenberghe en Belgique, a voulu faire arrêter deux Petites-Sœurs des pauvres qui étaient venues faire leur quête annuelle dans sa ville. Elles avaient profité de la saison des bains, qui amène les étrangers; le bourgmestre a profité sans doute de quelque règlement contre la mendicité pour essayer de nouveau son coup, déjà tenté Tannée dernière. Probablement que ce magistrat n'était pas animé par le seul zèle de la loi. Sa brutalité dénote un libre penseur. 11 comptait se munir de quelque laurier. Les libres penseurs belges, comme les jambons de Mayence, recherchent cet ornement. Mettre deux Petites-Sœurs au violon, purger son pays de cette vermine, suivant l'expression française, c'est une action d'éclat. En Belgique, avec un peu de vent, cela peut mener au ministère. Notre bourgmestre de Blankenberghe portait en ce moment sur sa bonne tête, le pot au lait de Perrette. Par malheur, J'indi-
gnation publique se mit en travers, et le pot chavira. La brave Belgique s'indigne encore parfois et se fait respecter! Pour celte occasion, nous en avons presque regret. Il eût été beau de voir les Petites-Sœurs traînées en justice, condamnées ou absoutes au hasard du juge. La Belgique a de bons juges, et elle a aussi des juges que M. Bara lui a faits.
C'est partie remise. L'an prochain les Petites-Sœurs reviendront certainement. Elles ont besoin de quêler; leurs clients les 'poussent de leurs dents longues et de leurs membres nus; d'honnêtes gens les appellent qui ont encore plus besoin de donner, et M. de Blankenberghe a un besoin tout à fait pressant et inassouvi de montrer sa valeur. L'on finira par se rencontrer. Entre chrétiens et libres penseurs, le conflit est perpétuel et toujours imminent. Il ne manque pas de pauvres à nourrir et de municipaux qui ne veulent pas que les pauvres soient nourris par la religion. Là-dessous sont des choses plus fortes qu'eux, qu'ils ne comprennent pas tous très bien, mais auxquelles ils cèdent. La religion nourrit les pauvres de ses fonds et de ses mains. Elle fournit your rien tous les agents de cet immense service. Elle a des Filles de la Charité, des Petites-Sœurs, d'autres encore, sa vermine enfin. Voilà qu'on voit naître en plusieurs lieux des gardemalades gratuites, qui vont assister les pauvres à domicile. C'est agaçant et inquiétant. Nul doute que ces garde-malades gêneront beaucoup les enterre ur s civils. On a bien le temps de guetter un pauvre diable qui meurt et de lui voler son âme en fumant une pipe et en buvant une pinte au pied de son lit; mais passer les nuits, faire le ménage, soigner les enfants, ce n'est pas une besogne d'homme ou de femme libre, et si une faignante de religieuse s'offre à faire tout cela sans qu'il en coûte un sou, quel moyen de lutter! Chez les Petites-Sœurs des Pauvres, impossible de mourir civilement. Il faut donc une jurisprudence qui empêche de tels abus et qui coupe les vivres à la charité. Ne jugeons pas inutile de nous tenir prêts pour
une telle guerre. L'esprit de destructioa qui travaille les peuples saura l'allumer et l'entretenir. Tout le bien qui se fait sur la terre se fait contre lui et lui est odieux. Il le hait d'une haine immortelle.
Les Petites-Sœurs recueillent ceux qui n'ont point d'amis, point d'enfants, point de forces, ou que leurs amis, leurs enfants et leurs forces abandonnent. Elles les ramassent et empêchent qu'ils ne périssent. Elles se font, à la lettre, les filles de ces abandonnés. Elles les logent, les nourrissent, ks aiment, et leur donnent ces soins et cet amour jusqu'à la mort et jusqu'après la mort; car elles croiraient n'avoir rien fait pour ces chers vieillards, si par la prière constante de la foi et des œuvres, elles ne les suivaient pas par delà le tombeau. Quiconque les a vues en est le témoin. Elles vivent, travaillent, souffrent, meurent; elles font vœu de pauvreté, de chasteté, d'obéissance et d'hospitalité^ pour servir Jésus-Christ dans la personne des pauvres vivants et morts. Elles donnent leur jeunesse et leur liberté pour acquérir cette gloire, et toute la récompense d'une longue épreuve est de pouvoir en prendre l'engagement perpétuel. Elles vont où l'obéissance les envoie et quittent le sol de leur patrie comme .tout le reste. Dans ces cœurs magnifiques, la patrie n'est plus qu'un amour paraculier. Elles renvoient à 'a France la gloire particulière de leur œuvre honorée du monde, prient pour ses malheurs, et n'acceptent aucune de ses joies. — Sans doute, nous disait pourtant l'une d'elles, quand on meurt là-bas, on est tout de même contente de penser que si l'on a fait du bien, le bon Dieu dira. : Cela vient de France !
Dans chaque maison des Peîites-Sœurs des pauvres, un certain nombre de quêteuses partent tous ]es jours que Dieu fait, quel que soit le temps, et vont par la ville quérir le pain de la journée. Les autres sont au service de leurs hôtes, jour et nuit. Elles en nourrissent ainsi, à l'heure qu'il est, quinze ou seize mille. Tous les jours la maison est ruinée deux fois. Après le repas du matin, il ne reste rien pour le repas du
soir; après le repas du soir, il n'y a plus rien pour le repas du lendemain. Il en est ainsi partout et toujours. Dans le Royaume-Uni, en Espagne, en Amérique, en Lorraine, en Alsace et en France, la charité suffit à tout. Que de gens riches, touchés à l'aspect de la Petite-Sœur, versent dans ses mains le verre d'eau froide qui les sauvera au dernier jour! Que de gens sentent qu'ils s'ouvrent la porte du Ciel, quand ils ouvrent à ce messager céleste la porte de leur maison 1 Pour les chrétiens, lorsque la Petite-Sœur paraît, c'est l'humble Jésus qui paraît et qui leur emprunte quelque chose pour lui. On lui donne des restes, de vieux vêtements, de vieux linge, de l'argent; on finit par donner du neuf. Cette visite, permise d'abord, ensuite sollicitée, ne lasse jamais. On sait que tout sert et multiplie; ces mains bénies sont les corbeilles dans lesquelles Jésus fit recueillir les restes du festin où il nourrit la foule avec cinq petits pains d'orge et deux poissons. Colligite quœ siiperaverunt fragmenta, ne pereant.
La Petite-Sœur distribue ces richesses, et les restes des restes seront sa part. Elle l'achète de sa vie et coûte aussi peu que possible. Quand tout le monde est servi, elle se sert; quand il ne reste rien, elle se couche sans souper; quand tout le monde est couvert, si elle trouve dans l'indigent magasin une couverture trouée ou quelque débris de tapisserie, elle prend cela pour les nuits d'hiver. Dans les héroïques commencements de la fondation, les premières, dont plusieurs vivent encore, ont passé des années dans ce dénuement qui se renouvelle au début de chaque maison. Les pauvres ne manquent de rien; les Sœurs vivent sans meubles, sans lit, souvent sans pain. Ainsi furent établies cent quarante maisons hospitalières, parfaitement ordonnées, dont la moindre n'aurait pu être montée par l'Etat à moins de plusieurs millions, et dont le personnel actif ne coûte absolument rien ni à l'Etat ni à personne. Les Petites-Sœurs n'ont point de gages, chacune ramasse sa nourriture
chacune a payé sa dot^ a fourni son piavre trousseau. Elles n'ont rien en propre^ couchent dans un dortoir et mettent en commun jusqu'à leurs vêtements. Leur pauvreté est parfaite. Une Petite-Sœur des pauvres n'a pas même la propriété de son livre 6.2 messe, ni de son voile, ni de l'épingle qui l'attache. Ses bas bleus et sa robe rapiécée ont appartenu à d'autres avant elle, d'autres achèveront de les user. A la prise d'habit seulement, elle revêt la première le noble manteau de son institut, cet ample voile à capuchon qui sera son vrai cloître et le mur infranchissable à l'abri duquel elle traversera en silence la rue et le monde. Quand elle a bien travaillé, quand elle a donné ses jours, ses nuits, ses fatigues, quand elle a reçu avec une égale reconnaissance l'obole du chrétien, l'outrage et souvent les coups du libre penseur (car souvent leurs vieillards mêmes, au commencement, les injurient et les frappent), la Petite-Sœur est ensevelie dans ce manteau, qui a été un vêtement de labeur, d'humilité et de glorieuse servitude, un vêtement de Dieu.
Haïr tout cela, faire la guerre à cette vertu, à ce courage, à cette innocence, à ce bienfait, c'est un miracle à rebours. Il y a des journalistes français et des bourgmestres belges qui le font, et ils ont ;une armée. Présentement il est vrai, l'armée n'est pas forte. Le journaliste n'a que peu d'abonnés, quelques pâles voyous seulement ont applaudi le bourgmestre. Néanmoins, il suffit d'un orage pour grossir les ruisseaux. Une petite émeute emporterait aisément les Petites- Sœurs. Mais voyons ce qui arriverait ensuite. Il se peut que M. de Blankenberghe n'ait pas tout prévu. Sait-il seulement comment les Petites Sœurs sont constituées?
Elles sont premièrement fort anciennes, quoique la permière soit née il y a trente ans.
î3ans leurs humbles chapelles on voit une statue de saint Augustin. Ce lettré du cinquième siècle, ce professeur, ce délicat est leur ancêtre, ou plutôt leur
père. Elles suivent la consliLution monastique qu'il a tracée. Tout le monde n'a pas l'honneur et la sécurité d'obéir à une constitution de cet âge, et rien n'est plus solide et plus vert q'ue les choses qui ont duré si longtemps. Elles sont parentes aus3i de saint Vincent de Paul, qui a découvert que le voile était une clôture et qui, sur cette idée hardie, on pourrait dire, sur c?tte idée de génie, a fondé les Filles de la Charité. Il y a dans le monde quinze à vingt mille Sœurs de la Charité. Elles y font bonne figure.
Après deux cent cinquante ans, tout l'effort des événemients et des hommes n'a pu changer un pli dans la forme de leur voile. Quel bourgmestre de Blankenberghe ou d'ailleurs a créé quelque chose de pareil? Un siècle de révolution, commencé pour les détruire, n'a produit que des désastres qui bs rendent plus nécessaires et plus abondantes. Ell?s se sont multipliées sous divers noms, et les Petites-Sœurs sont venues en dernier lieu pour combler uni lacune dans ce travail toujours agrandi. Les enfants de la révolution abandonnent leurs pères, elles les ramassent et leurs faibles bras ne ploient pas sous le fardeau. Elles sont deux mille, elles portent quinze mille de ces abandonnés, ramassés dans vos rues, dans vos ruisseaux, sous les roues de vos fiacres. Elles les bercent dans la vie aisée et les élèvent fièrement à la vie chrétienne. L'amour de Dieu et la constitut'on de l'évêque d'Hippone permettent ce prodige.
Mais vous êtes l'homme de la loi, d'une loi qui vous permet, à vous, et même qui vous commando de n'avoir point d'entrailles. Or les Petites-Sœurs mendient et la loi le défend. Que ceux qui sont m:^nacés de mort se tirent d'affaire comme ils le pourront et que la loi soit exécutée! Vous vous trompez. Les Petites- Sœurs ne mendient pas et la loi ne les atteint pas. A Dieu ne plaise que nous disions un mot qui ne soit pas pour louer, honorer, et bénir la sainte mendicité par laquelle vivent tant de pauvres et se soutiennent tant d'œuvres ! Mais enfin, c'est un adage que
les moines ne mendient pas et que l?s mendiants Hé sont pas moines. Ces religieuses appartiennent à la grande famille des moines plus qu'à celle des ordres mendiants. Elles vivent chez elles, dans leurs nobles monastères, gouvernées par leur noble loi d'égalité et de liberté. Elles vont de porte en porte, invitées par la charité et ne franchissent plus le seuil qui les renvoie. Nous n'appelons point les envoyés du bureau de bienfaisance, ils viennent cependant avec leur pancarte et leur crayon impérieux, au nom de la loi. Veut-on nous contraindre à renvoyer Iss Petites Sœurs qui viennent au nom du Christ? Elles nous ruinent ou nous importunent? Que vous immortel Le peuple français ne peut-il être importuné, sollicité, ruiné que par vos bureaux de bienfaisance et de plaisir? Cependant que deviendront les pauvres si nous n'écoutons que vous ? Ils mendieront selon la vieille coutume, ou vous les enfermerez dans les workhouses selon l'usage anglais, et vous ferez des lois et des impôts des pauvres qui nourriront des employés et qui étoufferont des indigents. Mais vous aurez toit jours des pauvres parmi vous.
Les Petites-Sœurs payent l'impôt dont elles ne profitent guère, et prélèvent un tribut volontaire qui vous allège le poids écrasant de la pauvreté. Elles font avec allégresse et pour rien un service public qui vous préserve du poids ignominieux et stérile du workhouse. Elles vous indiquent comment vous pourrez résoudre le terrible problème de l'indigence, insoluble sans la religion. Ce secours devrait leur faire pardonner, au mxOins provisoirement, d'être aussi servantes de Jésus- Christ.
Nous ne parlons point des leçons de politique que vous pourriez prendre à leur école. Savez-vous, monsieur l'écrivain français et vous, monsieur le bourgmestre belge, que les Petites-Sœurs forment une répubhque essentiellement démocratique? Chez elles, tout le monde travaille^ surtout celles qui commandent; tous les membres de la communauté sont parfaitement
égaux; tous les emplois sont non seulement électifs, mais temporaires; tous les subordonnés sont parfaitement respectés, et tous les chefs, parfaitement obéis, n'acceptent leur charge que par obéissance et n'aspirent qu'à en sortir. Nulle république n'est si bien organisée, pas même celle des abeilles, à qui d'ailleurs celle-ci rassemble de tout point, sauf que la reine fait du miel comme toute la ruche et q'jie personne n'a d'aiguillon. Est-ce là ce qui vous dépla't, excellents et ingénieux démocrates?
En somme, la congrégation des Petites-Sœurs est un décor du monde chrétien, un honneur particulier de la France qui a produit cette fleur charmante et ce fruit savoureux et nourrissant, et qui les donne à la terre. Comme organisation c'est une merveille accom^plie. Que peut-on imagmer de plus beau, de plus aimable, de plus utile, de plus austère et de plus tendre, en un mot de plus marqué du signe chrétien? Cet institut de vierges chrétiennes est écîos parmi les fanges et les poussières du temps présent, pour nous montrer que rien n'est perdu des glorieuses sèves des temps passés, que la France chrétienne vit toujours et donne toujours ses généreuses moissons. Quelques malheureux rêvent de le détruire. Leur pied brutal veut écraser la fleur. Ils le peuvent; un moment suffit, la sottise et la lâcheté de l'époque leur en laissent l'espérance. Mais, eussent-ils un pareil triomphe, il sera court et la punition ne tardera pas. Cette fleur a ses racines dans le Cœur de Dieu et dans le cœur des hommes; elle poussera de nouveaux rejetons. Détruire est bientôt fait; anéantir est plus difficile. Si les maisons de la charité étaient fermées, il faudrait rendre au pavé ceux qu'elle y nourrit. Ils sont assez nombreux, et leur faim est assez grande pour noyer et même pour manger les journalistes et les bourgmestres qui auront ouvert la porte et détruit l'asile. Ils demandent du pain, ils en demanderont toujours. Quel- .gues journalistes, quelques bourgmestres, quelques ri-
ches ne rassasient pas longtemps un peuple que ne nourrit plus l'eucharistie; et toute la terre n'est pas assez. Il faudra ramener les Petites-Sœurs, ces épouses du Christ; il faudra s'incliner devant cette innocence Dt devant cette majesté.