I. — LA RECONNAISSANCE DE SERRANO
5 septembre 1874.
C'est fait! Entrez, Serrano, dans la famille des souverains et chefs de peuples de l'Europe. Telle qu'elle est, vous ne la déparerez pas. Le premier qui fut roi, dit l'oracle, fut un soldat heureux. Dès le début, Serrano, vous fûtes du moins ce que le même oracle appellerait un heureux soldat. Pas de siège, pas de canonnade, pas de rocs à franchir, pas de mur à renverser, et la place fut prise.
Or, si d'aventure on s'enquête Qui m'a valu telle conquête, C'est l'allure de mon cheval...
Musset en a fait l'épopée et Monpou la musique, connue de tous les conquérants d'omnibus. Mais l'heureux Serrano a fait fortune en omnibus. Le boudoir donnait sur le trône. C'est lui qu'Offenbach a prophétisé :
Il grandira, car il est Espagnol !
L'Espagne, la grande Espagne, jadis peuple du
Christ, aujourd'hui, officiellement, peuple de Serrano ! »
A vous, familles royales jadis fières; à vous, nations de l'Europe jadis hautaines et honorées. Voyez où vous en êtes venues depuis cent ans. Voilà, rois qui vous éleviez contre Dieu, que Serrano est devenu, par vous, semblable à l'un de vous; voilà, peuples, que l'un de vous est devenu, par vous, l'apanage de Serrano ! Serrano, vous entendez bien ; un équivalent de Mme Du Barry ! Sans doute, c'est le triomphe des Grâces et de l'Amour. Rois et peuples vous le payerez cher.
L'événement n'est pas mince. Il est bouffon, mais lugubre, comme tout ce temps et toute chose purement civile, militaire et politique de ce temps. En ce temps, tout enterrement commence par une farce, toute farce finit par un enterrement. On voit, en ce temps, des choses atroces qui ne sont ni comiques ni tragiques, qui étonnent, qui amusent presque, et qui finissent par apparaître telles qu'elles sont, bêtes atrocement.
Il n'y a rien de plus inexplicable que cette reconnaissance de M. Serrano, si ce n'est, quant à nous, triste France, que la Prusse l'a exigée et en faisait peutêtre un cas de guerre. Mais quant aux autres^ pourquoi ? Pourquoi l'Angleterre, pourquoi l'Autriche, pourquoi même la Prusse et même l'Italie? Une seule chose peut en rendre compte : la destruction et l'avilissement du droit dans l'esprit des rois et dans l'esprit des peuples. Les rois sentent qu'ils ne méritent plus de régner, et les peuples qu'ils ne méritent plus d'être gouvernés. Sur cela ils sont d'accord. — Nous régnerons comme nous pourrons, au hasard! — Nous gouvernera qui pourra et l'entreprendra qui voudra, au hasard!
C'est la constitution définitive de l'Europe.
L'exemple de Serrano vient à point. Serrano n'est pas un premier venu. Nous avons dit un jour, croyant à peine exagérer, que le triomphe de la révolution serait d'aller prendre son dictateur au bagne. Car un