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III. — REMERCIEMENTS AUX LECIEURS

22 septembre 1874.

Un très grand nombre de nos lecteurs nous ont écrit à l'occasion de la suspension. Il ne paraît pas que leur pudeur ait été le moins du monde offensée ni alarmée. Au contraire, leurs lettres sont pleines de sympathie. Qu'ils veuillent bien ici recevoir nos remerciements. Nous regrettons que leur nombre et nos occupations no as aient empêché de répondre à chacun comme nous le désirions.

Nous devons dire franchement à ceux qui ont cru devoir nous plaindre, que nous ne nous trouvons pas si malheureux. Ce temps de suspension a fort bien passé. Sans doute, il est cruel d'être le jouet du caprice ou de la terreur et de s'apercevoir qu'on ne vit plus sous le règne des lois. Mais nous commençons à nous y faire, et, dans la belle saison, un peu d'habitude aidant, vivre en l'air n'est pas insupportable. Pendant ces quinze jours, le ciel a été beau. Nous avons fait une visite au phylloxéra, ce grand prédicateur, et aux autres insectes dont il est entouré. Combien il y a de plus mauvaises bêtes! Nous avons lu, c'està-dire relu un peu. Le hasard nous a fait tomber sur Hamlet. Hamlet, prince de Danemark, se trouve engagé dans une affaire terrible par suite des relations

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mystérieuses de la reine, sa mère, avec an personnage de la cour. Ces relations-là ne tournent pas toujours au vaudeville, et Shakespeare fait voir combien de complications politiques en peuvent sortir. Hamlet parle librement et sévèrement à la reine; il lui fait entendre des railleries que M. Decazes trouverait « inqualifiables ». Il faut que M. Decazes, la République, le Rappel et le National n'aient point de littérature pour n'avoir pas vu à quel point nous avons été plus réservé, ou que ce grand souci de l'honneur des rois et des reines, dont ils paraissent animés, ne soit pas aussi sincère qu'ils le disent. Autrement, nous devrions croire que M. Decazes pense en lui-même ce qu'Hamlet dit à Polonius : « Monsieur, ce maraud de » satirique dit que les hommes vieux ont la barbe » grise et des rides sur la face et qu'ils manquent d'es- » prit tout autant que de force dans le jarret. Tout » cela, monsieur, bien que j'en sois fermement et » puissamment persuadé, je ne tiens point pour hon- » nête de l'avoir couché par écrit: »

Qu'il y a d'admirables choses dans Hamlet! quelle belle nature, jeune, éloquente et sauvage! Hamlet montre à sa mère quel roi s'est emparé du Danemark : « Un esclave, un coupeur de bourse qui a dérobé » l'empire et les lois; qui a volé en un coin le pré- » cieux diadème et l'a mis dans sa poche... Ma mère, » pour l'amour de votre salut, ne vous persuadez pas » que c'est ici la voix de ma folie et non pas la voix » de votre crime qui a parlé. Ce serait cacher et mas- » quer la plaie vénéneuse sans la guérir; et la corrup- » tion infecte, travaillant au dedans, rongerait les vais- » seaux intérieurs. Confessez-voUs au Ciel, repentez- » vous du passé, gardez l'avenir... » — « 0 Hamlet, » s'écrie la malheureuse, « tu tournes mes yeux vers le » fond de mon âme, et j'y aperçois des taches si noires » et si gangrenées, qu'elles ne pourront jamais s'effa- » cer. »

Véritablement, nous avons bien à regretter que le

gouvernement de France nous ait trouvé trop innocents pour nous traîner devant les tribunaux. Nous avions la matière d'un beau plaidoyer, et peut-être aurions-nous pu nous sauver sans abandonner nos affaires et sans payer l'amende. Mais l'état de siège nous ordonne de fuir, nous fuyons...

Il y aurait là quelque chose de triste si l'on ne nous disait pas que l'époque est d'ailleurs charmante, et que nous devons être fiers d'y vivre.

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