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DEUXIÈME SUSPENSION DE L'UNIVEKS

On se trouverait aa régime de la périphrase forcée, et les officieux deviendraient invincibles. Qui pourrait alors se flatter d'avoir jamais raison de M. Topin? A peu près unanimement la presse a réclamé des juges. Puisse-t-elle se faire écouter mieux que nous !- Il est déjà tard; l'arbitraire a fait de redoutables habitudes, l'opinion les a déplorablement acceptées. Qu'y a-t-il q'ui paraisse plus simple aujourd'hui que la suspension ou les suspensions d'un journal? Le journalisme est un royaume divisé; tout royaume divisé périra. Encore un peu de temps, frères, il faudra périr.

Les journaux républicains ont montré leur amour pour les Madrilènes. Ce n'est pas affaire de négoce, mais d'entrailles. L'article de VUnivers leur a fait pousser des cris capables d'inspirer le fameux motif de la dignité. Le Rappel, le National et la République française sont littéralement et moralement des disciples de M. Hugo, auteur des Chansons des Rues et des Bois, de Michelet, auteur de V Amour, de Déranger, de Voltaire, etc. Ils se nourrissent de ces farines blanches et pures. Dans cette occasion, ils ont été les champions du chaste langage et les vengeurs contre nous de la dignité de la presse française.

L'un d'eux ayant paru trop écouter son zèle, s'est fait reprendre par un communiqué qui l'a comparé à nous. Comparé, non pas égalé, c'eût été trop fort. Il en a été quitte pour la réprimande, plus facile à supporter que la suspension. C'est la République. Elle s'est attiré cet horion bénin et bizarre en nous faisant le discours du renard sans queue.

Il faut savoir que la République française est ordinairement plus contente de ses talents que de la façon dont le public les goûte. Elle trouve ses articles bons, mais pas assez lus, et en général tout ce qui se fait lire la fait souffrir. Le bon article des autres, à son gré, est celui qui a moins de lecteurs que les siens, et le beau renard celui qui n'a pas de queue. Elle nous reproche amèrement un certain succès que nous

obtiendrions, suivant elle, parmi la « canaille littéraire », expression sans sérénité. Aa fond, le succès qui la suffoque n'est pas celui qu'elle croit voir venir à nous, mais celui qui la fuit. Si elle voulait réfléchir elle se consolerait peut-être d'un chagrin indigne de sa pose et de son empois. Son vrai malheur (est de ne savoir pas faire toujours un article comme il faudrait le faire pour être lu. Elle suppose que cet art lui serait facile. Assurément, mais il faut le connaître. Or, pour qu'un article fasse son chemin, ce n'est pas assez de l'écrire proprement, d'y mettre l'adresse et de le jeter à la poste; il faut encore lui donner des ailes. Quand cela est fait, on peut laisser parler « la canaille » n'importe en quel sens, l'article vole. Quand cela manque, la canaille littéraire et politique s'y attellerait qu'il ne marcherait pas. Il tombe à la fosse commune où le badin, le pompeux, le rogue et le convenable s'entassent tous les jours. Que d'articles de M. de Cumont, lequel est pourtant ministre de l'instruction publique, n'ont point vécu! Des ailes, tout est là. Des jambes même ne suffisent point, et le trot de l'article qui n'a que des pattes, diffère peu de celui du simple ver. Ayez des ailes, sévères anonymes de la BépiMiqUe française et vos articles seront lus non seulement de « la canaille » qui ne manque point de goût naturel pour vos pensées, mais encore des honnêtes gens. Ainsi se fit lire Proudhon. Il avait de l'aile.

Mais, qu'est-ce que c'est, l'aile, et comment la placet-on? Ah, Voilà ! Ceux qui le savent ne peuvent pas l'enseigner, et ceux qui ont besoin de l'apprendre ne le sauront jamais. L'aile est quelque chose qui donne à un article la qualité volante. Il est certain et manifeste que vos articles étudiés, gourmés, sentencieux et prétentieux sont dépourvus de cette qualité. C'est votre chagrin. Il est juste. Vous en jouirez toute votre vie.

Il y a d'autres articles qui ne mettent qu'un instant pour faire le tour du monde. Ils courent, ils

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arrivent, ils flamboient. Ils découvrent ce qu'on ne voulait pas montrer, ils montrent ce gu'on ne voulait pas voir, et, de toutes parts, on dit : C'est bien cela! Ils portent sur leur aile un mot vengeur qui est au même moment partout. Il y a des rugissements, des rougeurs, des têtes qui se baissent, des épaules altières qui se courbent, et la conscience humaine est soulagée.

Ce sont des articles imprudents, parfois ils attirent la foudre : celle d'en bas. L'homme qu'elle vient frapper bénit sa plume et regarde avec un fier contentement sa main blessée.

22 septembre 1874.

M. Guizot est mort à l'âge de quatre-vingt sept ans, dans son abbaye du Val-Richer, entouré de ses enfants et petits-enfants. Un pasteur, membre d'une confession protestante quelconque, se trouvait là, personnage muet. La fin de cet homme célèbre a été tranquille comme sa vie, agitée en apparence, au fond très calme. Plusieurs catholiques, considérant d'une part, la "grandeur de son esprit et de sa carrière, de l'autre rincohérence et l'obscurité de ses idées religieuses, lui supposaient des doutes. Il n'en laissa point voir et probablement n'en éprouva jamais.

Ni en religion, ni en politique, M. Guizot n'eut ce que l'on peut appeler une idée. Il eut des formes qu'il trouva bon de qualifier principes, et qu'il n'examinait pas, afin de pouvoir y dormir. 11 a beaucoup dormi, en parlant beaucoup de travailler. Ces prétendus principes du prétendu chef des doctrinaires n'étaient que des instincts devenus des habitudes, des attitudes et des indifférences. En réalité, il n'exista ni doctrinaires ni doctrine, mots vagues, trop grands pour les hommes et les choses qu'ils recouvraient. Avec une idée on a une doctrine et on fait une création; avec des idées on pose, on cause et on dort. Sur leurs formes rigides et vides, les doctrinaires posèrent, eau-

sèrent, dormirent. Au oommenoement M. Guizot se trouva plein de lueurs. Aucune ne put devenir la lumière, toutes se résolurent dans la contradiction, c'est-à-dire s'éteignirent dans la nuit. Il sentait toujours la contradiction et ne l'avouait jamais. De là sa raideur et sa stérilité. On l'accusa d'orgueil. Qui sait? Dieu seul voit le véritable fond. L'orgueil a diverses mesures. Il paraît une passion bien forte pour les trois quarts des hommes qui en sont accusés. Souvent il n'est qu'une dissimulation craintive de leur faiblesse, une peur des engagements où les attirerait la vérité.

Personnellement, M. Guizot avait les qualités les plus attrayantes. J'ai eu l'honneur et l'agrément de le voir de près dans ma jeunesse, à la plus belle époque de sa vie, président du conseil et ministre des affaires étrangères. Il était toujours digne, patient, obligeant et de bonne humeur, très supérieur à tout ce que l'on rencontrait autour de lui. Son cadre intime rehaussait des traits d'âme que le public n'apercevait pas; plein de respect pour sa vieille et très vénérable mère, plein de tendresse sérieuse et grave pour ses enfants, plein de bonté et d'aménité pour tout le monde. Cet homme, si simple dans une fortune si haute, à mes yeux alors si justifiée, me semblait vraiment grand. Je ne me lassais pas d'admirer sa belle physionomie, son air libre, la clarté de sa parole, la promptitude de ses décisions. J'étais chargé de lui porter le mouvement des journaux du matin et de rapporter ses réponses pour le cabinet de l'intérieur. Elles m'éblouissaient. J'étais jeune, il est vrai, mais cependant pas tout à fait sot. Sur quelques nouvelles de l'étranger ou sur qtielques faits des missions religieuses, dont je ne perdais pas l'occasion de l'entretenir, il avait des échappées dont j'étais émerveillé. Dans ces moments-là, j'aurais juré que M. Guizot deviendrait catholique. Un jour, j'osai le lui faire entendre. Il vit bien d'où partait Cette audace de néophyte et ne s'en offensa point. Je pourrai dire une

autre fois comment j'y revins et perdis mon espérance.

L'homme politique n'égalait pas l'homme privé. Il avait de superbes dons, de la voix, de la phrase, de la prestance, du sens courant et contre courant dans la mesure q^u'il falut de l'un et de l'autre pour briller à la tribune. Il avait de la lecture et de la mémoire, de l'histoire et de la géographie, de la littérature et de la grammaire bien au delà du petit nécessaire public. Il possédait, en un mot, de belles connaissances de précepteur, qu'il sut adroitement habiller en connaissances d'homme d'Etat, et où l'on voulut, un peu vije, voir des marques de génie. Lorsqu'un homme qui est ministre se fait une réputation de génie, il a bien de la peine à la défaire, et elle lui survit quelquefois. Seulement, dans cette machine presque trop bien organisée, le générateur manquait. M. Guizot avait oublié d'étudier la religion. A l'époque de ses débuts, on n'en sentait pas le besoin. 11 l'avait entrevue comme un élément social du passé, très encombrant, que l'on pouvait beaucoup simplifier et même supprimer dans l'état nouveau. Non seulement la religion manquait, mais il s'en formait des idées fausses, médiocres, même basses. C'est un point sur lequel l'homme d'Etat ne se trompe pas impunément. Par la religion, on se connaît et l'on connaît les autres, l'on se gouverne soi-même et l'on gouverne le monde; on a le sens des besoins particuliers d'une époque et des besoins perpétuels de l'humanité. Sans religion, le passé n'offre plus d'enseignements certains, le présent plus de guide assuré, l'avenir plus de points lumineux émergeant de son obscurité terrible; l'âme de l'homme d'Etat ne sait plus où puiser la grande constance qu'il lui faut. On ne voit pas les déviations à redresser, ni le but essentiel à poursuivre; toute la conduite est brisée, on se livre au hasard.

Deux forces essentielles ont manqué depiuis cent ans à tous nos hommes politiques, si l'on peut dire qu'il en est apparu durant cette époque si riche en

hommes importants, si pauvre en hommes d'importance. Ces deux forces sont la force d'oser le bien, la force de s'abstenir du mal. Mais comment auraientils la force de choisir entre le bien et le mal, ceux qui, souvent, n'en ont pas même le discernement? M. de Talleyrand, sur la fin de ses jours, recommandait aux hommes politiques l'étude de la théologie. M. Guizot, pas plus que les autres, n'était de taille ;^à pratiquer ce conseil ni même à l'entendre. M. de Talleyrand lui-même craignait de nommer la foi, sans laïquelle la théologie n'est qu'une science morte. Quand M. Thiers et M. Guizot eussent été docteurs en théologie, comme l'abbé Guettée ! 0 malheur incomparable d'un monde où il est défendu à un homme d'Etat, de par le ridicule, d'articuler même le nom de la foi! Cependant rien ne supplée la foi. Il est rigoureusement vrai que sans la foi on ne sait pas, on ne peut pas ce qui s'appelle savoir. La foi est la lumière des lumières, la lumière de l'étude, la lumière de la raison, la lumière de l'obéissance et du commandement. Faute de foi, les dons de M. Guizot n'ont été que des dons d'artiste. Mais le gouvernemient n'est pas un art; il est :une vocation et une fonction.

M. Guizot en avait une notion plutôt contraire, la notion du temps. Non peut-être sans protestations de sa nature quelquefois indignée, il se piquait de faire des affaires. Il était opprimé par la réputation de M. Thiers qui passait généralement pour plus capable en ce point, parce qu'il faisait plus de bruit et brûlait plus de charbon. Le charbon, c'était la réserve des moyens extraordinaires de gouvernement. M. Guizot voulait les ménager, M. Thiers les gaspillait et les épuisait. Ni l'un ni l'autre n'a indiqué ni cherché une mine nouvelle.

A reprendre dans l'ensemble et même dans le détail l'action de M. Guizot, on trouve un révolutionnaire. Rien de plus, rien de moins, et pas autre chose. Il voulait un Etat révolutionnaire décent, correct, monarchique. La république sans républicains! Mais il ne

laissa pas de faire tant qu'il pat des républicains. Il a inventé les instituteurs primaires et il disait : l'Etat est laïque! Entendant par là l'exclusion effective de Dieu. C'est le vrai principe de 89, le fin mot du protestantisme et de la Révolution.

Le savait-il bien, en était-il satisfait? Il m'a dit un jour : Je ne suis pas ce qu'on appelle un protestant! Il aurait dit avec la même bonne foi : Je ne suis pas ce qu'on appelle un révolutionnaire ! Dans les moelles, il était l'un et l'autre. Mais il avait aussi comme un sentiment profond et enveloppé d'avoir dû ne pas l'être, et comme un vague souvenir de ne .l'avoir pas été. Instinct de l'âme naturellement catholique! C'était l'inconnu de lui-même qui demeurait en lui et qu'il dédaignait et craignait d'aborder. Il tenait le sphynx sous verre, bien scellé, et ne le questionnait pas. Chose étrange, dans cette vie plus longue que grande et plus occupée que féconde, malgré tant de côtés graves, on se demande s'il s'est trouvé dix minutes de réflexion pour les choses éternelles ! M. Guizot a fait beaucoup de livres, beaucoup de discours, il a manié beaucoup d'hommes ; il a vu la révolution et les révolutions, l'empire et les empires, l'anarchie et les anarchies, et il a été toute sa vie un professeur de gouvernement. De tout cela, qu'est-il résulté? Peu de chose, ou rien. Ses livres et ses exemples ne donnent pas une miette de pain intellectuel pour la faim de l'humanité.

Si l'on s'amuse à dresser un parallèle de M. Guizot et de M. Thiers, on trouve deux lignes qui partent de points différents, mais d'une même région, pour arriver au même but. Souvent elles se croisent, souvent elles se confondent tellement qu'on ne sait plus qui est l'une ou qui est l'autre. Il y a beaucoup de M. Thiers dans M. Guizot, beaucoup de M. Guizot dans M. Thiers, et tous deux ne sont autres, la plupart da temps, que le roi Louis-Philippe. Ils le mènent, ils l'effacent. A distance, M. Guizot manque de personnalité, Louis-Philippe aussi, M. Thiers aussi. M. Thiers,

le dernier vivant, n'est qu'un prolongement de M. Guizot et de Louis-Philippe, morts le 24 février 1848. Tous trois ne font qu'un révolutionnaire et ressemblent à tous les autres par la qualité d'incurable commune à tous.

On incline à penser que M. Guizot méritait mieux, mais il était né protestant et devait être révolutionnaire. Etudes, pénétration, éloquence, heureuse nature, tout se sentit impuissant et devint stérile sur ce sol de la négation. Introduit dans une civilisation catholique le protestantisme ne peut qu'en épuiser la sève religieuse. C'est le phylloxéra; s'il n'est pas chassé, il tue la plante et meurt sur s- s restes informes. Les civilisations meurent des diminutions de la vérité. A cette maladie, ^quel remède peut apporter un médecin voué à croire que le Créateur doit rester en dehors de sa créature et sa créature en dehors de lui; que si l'homme peut et doit être religieux, la société et le gouvernement doivent être laïques; que le Fils tout-piuissant de Dieu n'a pas su ou n'a pas voulu constituer une Eglise unique et infaillible, mais en a bizarrement ou cruellement créé trois pour s'entre-détruire; qui ôte ainsi la raison, l'harmonie et l'autorité à l'œuvre divine; qui prétend que la division, l'antagonisme et l'abolition finale des croyances est de droit divin et de droit humain; que la chose urgente est d'empêcher l'unité, et qu'enfin la pratique de la liberté est d'abolir le seul frein que l'homme puisse porter avec joie et honneur? Tel est cependant l'enseignement religieux de M. Guizot. Pas une vérité de foi! A travers mille contradictions, son enseignement politique, en découle. Pas une vérité politique ! Par un effort d'illogisme, il voulut établir quelque chose sur ce chaos du rien, comme ses ancêtres protestants avaient prétendu construire des symboles sur la base de leurs perpétuelles négations. On a ri de ce démagogue de 1848, qui parlait de faire l'ordre avec le désordre. Caussidi'ère a simplement prononcé le nom naïf de la pierre philosophale qu'ont cherchée tous les beaux esprits de la ré-

volution, après les sages du protestantisme. M. Guizot, Louis-Philippe et M. Thiers avaient trouvé non la pierre, mais le fond de leur creuset.

Pendant un moment peut-être, M. Guizot s'était flatté d'avoir enfin créé la Bourgeoisie. Il l'avait crue majeure, investie définitivement du pouvoir, épouse véritable d'un véritable roi. Il ignorait qu'une seule chose était reconnue et constatée par le fait même de l'établissement de Juillet : la souveraineté du peuple c'est-à-dire la souveraineté de la destruction. Un peuple sans aristocratie et sans culte est une cohue; cette cohue ne se fait pas un roi, elle se prépare des maîtres. « Loin qu'un peuple soit souverain en cet état, disait Bossuet à Jurieu, il n'y a même de peuple en cet état. » M. Guizot, homme de cabinet et d'école, dénationalisé par sa religion et par ses études, imagina une aristocratie, des cultes, un enseignement de convention et d'utopie, qui n'auraient pas plus de croyances et pas moins de modération incrédule que lui-même. Il prit la France pour une chose née en 89, élevée dans 3'On école, formée dans son cabinet, disciplinée à son cours, et à qui cette éducation allait suffire pour contre-poids à toutes les licences que la souveraineté du peuple enfanterait et consacrerait. C'était sa chimère de faire régner d'accord des puissances contraires, parce qu'elles s'accordaient dans le scepticisme téméraire et craintif de son esprit. Il fut détrompé longtemps avant d'être renversé, et renversé comme il s'y attendait, sans même songer à se défendre. Sa bourgeoisie n'était qu'une portion petite et faible du grand océan démocratique dont l'isolait seulement une ligne tracée sur le papier, invisible sur les eaux; elle était agitée de toutes ses passions, livrée à toutes ses imprévoyances. En 1830, elle avait eu peur, c'était sa sagesse. La peur passée, la sagesse passa. Cette peur et cette sagesse durèrent seize ans. La Bourgeoisie n'avait pas cessé d'être révolutionnaire : elle redevint am(.\ireuse de toute la Révolution, la rappela par la voix de M. Thiers qui s'ennuyait, la prit «le sa

main. M. Guizot disparut sans combat, vainca à jamais. Avec lui le flot emporta Louis-Philippe, mais rapporta M. Thiers transformé.

Le flot avait eu peur de sa victoire. Il demanda à M. Thiers d'être M. Guizot, qu'il ne voulait plus supporter. L'habile homme exécuta cette passe et l'exécuta si bien qu'à son tour il ramena Louis-Philippe, sous le nom de Bonaparte. M. Guizot reconnut son système et fut content. Il s'épargna l'humiliation, la fatigue et l'audace de prendre un rôle affaibli dans une copie de la pièce où le sien avait été prépondérant. Il crut qu'il avait fait ce qu'il fallait faire, puisque l'on refaisait ce qu'il avait fait. Dans le fond, cette monarchie valait bien la sienne. Il allait n'en plus douter lorsqu'elle périt d'un semblable accident. Mais la suite le rassura sur la vitalité de son système et l'on peut croire que le septennat ne lui ^ pas dessillé les yeux.

On dit qu'en effet, il n'était pas défavorable à cet expédient. Pourquoi l'aurait-il été? Dans la réalité, le septennat est encore le gouvernement de la classe moyenne; elle gouverne encore comme M. Guizot l'a enseigné, subissant encore les événements qu'elle a provoqués sans les prévoir, les esquivant encore jusqu'à un certain point sans cesser d'en préparer le retour plus funeste. En somme, jusqu'à présent, point de monarchie traditionnelle, point de république déclarée, l'état est « laïque », l'université tient les esprits et les bourses, l'ordre règne, il y a un peu d'affaires et le monde ne semble pas aller à Dieu; donc le principe de 89 est sauvé. Si en même temps Ja France semble mourir, il faut croire que le Dieu des pièces de cent sous sauvera la France.

M. Guizot est mort dans ces pensées caressantes pour sa gloire, estimant ne s'être jamais trompé. Il est certain qu'il ne s'est pas déjugé. Il a été bienveillant à son temps et à son pays, comme il avait coutume de dire, et son temps et son pays lui ont été bienveillants. Ce temps et ce pays ne lui auraient pas permis d'être un grand homme d'Etat, chose qu'ils ne suppor-

tent ni ne comportent; ils ont honoré oe que j'oserai appeler sa frivolité, conforme à la leur.

La frivolité de M. Guizot! Je ne me dédis pas. Ce savant, ce sage, cet austère gui, sans sortir de ses maximes, se releva de l'impopularité meurtrière où elles l'avaient fait tomber, il était frivole. Cette frivolité fondamentale lui rattacha les esprits. On s'aperçut enfin qu'il n'avait rien cru et rien entrepris de sérieux. C'est le plus grand mérite après celui de ne rien croire du tout, et il y a un parti assez nombreux qui l'estime même supérieur.

En religion et en politique, il a soutenu avec faste un ensemble d'incohérences qui ne froissait aucune erreur vulgaire et qui, au contraire, les fortifiait toutes. Répondre par un éclectisme banal au monstre diffus et difforme que l'on appelait l'Opposition, ce n'était pas besogne d'Hercule. L'on pouvait, sans être un aigle, confondre M. Barrot et se tirer des griffes de M. Thiers et même des serres constitutionnelles de M. Berryer. Je le vis un jour, après un discours de ce dernier qui l'avait fort malmené, et je lui demandai ce qu'il en pensait. Il répondit gravement : C'était Frédérik Lemaître très beau ! Et lui aussi n'était qu'un bel acteur à qui Berryer rendait volontiers la même justice. En ce temps, tout ce monde officiel était d'accord, tous reconnaissaient Louis-Philippe. Au fond, malgré l'appareil, ils ne se proposaient que des devinettes. Quand les questions sociales sont venues, M. Guizot, qui ne les avait pas beaucoup prévues, n'était plus là, et M. Thiers y a suffi. Il y suffirait encore contre M. Gambetta, je ne dis pas contre Gaillard père.

Mais les autres questions, questions de vie et de salut pour l'âme publique et pour l'âme individuelle, questions qui se posent à tout être pensant et qui se sont posées à M. Guizot, il ne les a pas résolues, pas même envisagées. Ces questionslà, c'étaient les questions du sphynx. M. Guizot les fuyait. Il faisait des livres, des" méditations re-

ligieuses, des méditations politiqiaes, des méditations historiques, trop de méditations; il faisait des discours et puis des discours, discours à la tribune, discours aux distributions de prix, discours aux bibliothèques, aux consistoires, aux synagogues de tout genre, trop de discours et toujo'urs le même discours; on n'y voit pas la trace d'une grande pensée, il n'y a que des mots. Cet homme de son temps semble n'avoir jamais lu deux de ses contemporains qui cependant ont marqué. Je crois que Bonald et Joseph de Maistre ne sont pas nommés dans tant de livres et de discours. Il parut aussi n'avoir pas entendu p'arler de Pie IX. H esquivait les questions qui lui auraient fait perdre l'équilibre. Tout ce qu'il a dit de l'Eglise porte le cachet de la frivolité et ne mérite pas la discussion. L'Eglise était pour lui un fait purement humain; comme M. Thiers, il la traitait en fait humain, se contentant de garder mieux les convenances. Un jour, pourtant, il voulut bien reconnaître que l'Eglise catholique fut « la plus grande école de respect qu'ait vu le monde », belle parole, qui ne l'empêcha pas, dans l'occasion, d'outrager l'Eglise et son histoire. On lui demandait comment l'Eglise a pu être une grande école de respect si elle n'est pas divine, et si elle est divine, sur quelle raison il était possible de s'appuyer pour lui refuser plus que le respect. Il se taisait, et ne corrigeait pas les ieurreurs matérielles qu'il avait glissées dans ses livres.

Etant dans l'opposition, il disait : Je fais à présent un métier de paresseux! Toute sa vie, soit paresse, soit crainte, il a fait de l'opposition à la grande vérité.

Un livre de ses derniers jours a donné l'effrayante mesure de l 'incorrection où ses prétendus principes l'avaient plongé. Nous voulons parler du travail qu'il a intitulé : « Yie des quatre grands chrétiens français: » I, saint Louis; II, Calvin; III, Vincent de Paul; IV, » Duplessis-Mornay. » Assurément M. G^uizot ne se proposait pas de révolter le sens public. Ou'aurait-il pu imaginer cependant de plus propre à lui faire

atteindre ce but? Et puisque ce n'est pas là qu'il voulait arriver, que peut-on dire qui atteste mieux sa frivolité? Comparer, équilibrer saint Louis et Calvin! Les revêtir de la commune qualité de « grands chrétiens! » Si un ennemi de M. Giiizot avait pu lui attribuer par plaisanterie un pareil titre de livre, la critique, reconnaissant la justesse de cette satire, l'eût trouvée trop cruelle. Puisqu'il l'a faite lui-même, c'est un trait caractéristique à soumettre au jugement de la postérité. Au début de la carrière de M. Guizot, il en eût été le programme complet; à la fin, il en est le trop fidèle résumé.

- Il se laissait volontiers appeler le Pape protestant. Ce que peut être aujourd'hui un pape protestant, toute sa vie l'a montré au monde. Dans cette circonstance, il a donné en une seule phrase tout le Syllahus du 3cepticisme. Au même moment, le Pape catholique, à peu près du même âge, environné d'ennemis furieux, signifiait à toutes les erreurs le Sylldbus de la foi, accepté par le Concile, au mépris de toute la force humaine. M. Guizot n'a rien dit de Pie IX et du Concile. Il était trop occupé de ses derniers travaux de librairie pour voir ce recommencement du monde. Passé quatrevingts ans, l'esprit de l'homme peut continuer ce qu'il a toujours fait; il n'entre pas dans une voie nouvelle et ne recommence point des réflexions omises jusquelà. Guizot n'a pas compris un fait contemporain dont les analogues dans rhistoire ne lui avaient pas révélé la portée. Sans ce vieux et traître voile de l'esprit de secte, il aurait vu ce que c'est qu'un Pape, et aperçu ce que peut devenir un peuple dans la main de îa venté. 11 aurait vu la colombe et l'olivier resté vert sous les eaux du déluge. Mais que lui importait de savoir enfin cette chose autour de laquelle il avait rôdé soixante-dix ans, sans courage d'âme, et peut-être avec un désir mortel de l'oubîier plutôt que de la connaître. Près de mourir, il était plus que jamais de son temps, un temps qui n'a pas de sympathie et pas même de curiosité pour la grandeur.

Pie IX était pour M. Guizot la forme vivante des choses que M. Guizot voulait croire mortes. On pourrait dire qu'il n'a point vu ce contemporain immense, cet homme en qui sont incarnés la justice, le droit, le devoir, par qui sera corrigée et sauvée la civilisation, et que la civilisation ne comprend pas. Dans le siècle qu'il domine, il est haï, admiré, aimé, mais misérablement. En haine, en admiration, en amour, le temps est lâche. Sous les hommes qui l'ont conduit, il a désappris l'enthousiasme du bien et du mal, et ce n'est pas la moindre de leurs trahisons. Il faut sur la terre un nouveau peuple. Pie IX n'a point désespéré de le faire. Il a semé le peuple nouveau, il l'a vu naître, il le léguera à l'avenir, fruit de ses trente années de luttes sans secours et sans relâche. Il a affirmé la vérité lorsqu'elle semblait perdue, il a soufflé la vie sur des ossements que l'on ne jugeait plus nécessaire d'enterrer. Ce que l'on n'obtient pas de Ja science, de la littérature, des intérêts, ce que ne donnent ni la prospérité ni les catastrophes, la foi le donne, et c'est pourquoi les hommes de foi seuls sont les grands hommes politiques. M. Guizot n'a jamais su cela et s'est promptement rendu incapable de le savoir. Pour donner la foi, il faut l'avoir, il faut croire à l'existence d'un Dieu personnel plein de miséricordes et de miracles. Il disait : Enrichissez-vous ! Il croyait aux vertus politiques; il croyait que les intérêts les inspirent, savent se gouverner et se défendre. On le croit encore après lui. Les intérêts ne savent par eux-mêmes qu'ouvrir la source du pétrole qui les dévorera. Qui préfère ses intérêts à son âme perdra son âme et ses intérêts. Le Pape nous dit : Aimez Jésus- Christ, obéissez à sa loi, fallût-il tout sacrifier. La parole du Pape, inspirée par la foi, crée « un peuple substantiel » dans la foi, comme a dit un Père des Gaules, à la gloire immortelle du peuple franc. C'est ce peuple que l'on voit poindre. Pie IX en a enriichi l'Europe. Quel que soit son nombre, il portera au front le signe victorieux qu'il a dans le cœur. De lui, à

l'appel du Pontife, surgira le chef de politiqae et de guerre que rtiumanité attend. Alors disparaîtront les fantômes et seront balayées les larves qui souillent et désolent la terre; on aura un grand peuple et de grands hommes, et l'enthousiasme, et la gloire substantielle, et la liberté.

Nous approchons. M. Guizot emporte l'époque qui l'a fait illustre et qui rend hommage au meilleur d'ellemême, étant ce qu'elle est, lorsqu'elle l'honore comme homme de talent et comme homme de bien. En effet, de la génération de Voltaire et de Rousseau, il est le produit le plus acceptable. Après lui, le siècle n'a plus rien à perdre. Que le fameux brouillon que lui a disputé la palme politique et littéraire vienne à disparaître, tout le dix-neuvième siècle sera mort. Il ne restera plus d'incarnation des immortels principes de 89, et personne ne se trouvera pour escamoter les conséquences du prochain et dernier combat.

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