PEINTURES POUR L'OPERA
23 Septembre 1874.
Nous voudrions dire un mot des peintures décoratives du Nouvel Opéra, qui sont exposées dans la salle des Beaux- Arts. Le temps nous manque, et ce n'est pas beaucoup la peine de le regretter ou de le prendre. Ces peintures nouvelles ne sont ni anciennes ni neuves. On les voit pour la première fois, et on les a vues partout. Presque toutes d'ailleurs sont inspirées de bons maîtres. L'auteur est habile, il fait preuve d'autant de mémoire que de main. Il n'est pas inventif et n'a pas l'opportunité dans l'application de ses emprunts.
On demande ce que l'Opéra pouvait lui inspirer de nouveau? C'est vrai. L'Opéra n'avait à lui donner que des murs. Bouclier aurait su s'en tirer. Un homme d'un tempérament sérieux devait s'y sentir embarrassé, dans ce siècle surtout, qui n'est pas sérieux, mais qui a la prétention de l'être. Il a le goût des profondeurs, on a le goût de lui en offrir. Le peintre de l'Opéra s'est piqué de faire des thèses, des antithèses, des synthèses, et de nous apprendre la philosophie avec ses Muses et ses musettes. Un livret prétentieux, vendu à la porte, explique cela. Au fond, ce sont des bras nus, des jambes nues, des figures et des attitudes nues. La partie du costume est très négligée. En ceci du
moins, l'artiste s'est souvenu gu'il travaillait pour l'Opéra. Quelques-unes de ses peintures mènent grand bruit; c'est encore de la couleur locale. On en loue généralement la couleur^ le dessin et la composition. Nous voulons bien croire qu'elles sont louables; pi l'éloge s'étendait à l'originalité, nous n'y pourrions souscrire. Il nous semble que l'auteur, justement amoureux des chefs-d'œuvre italiens, s'est plus souvenu qu'il n'a créé, et lorsqu'il a été obligé d'ajouter du sien pour remplir son programme de penseur, il n'a pas embelli lés modèles desquels il s'écartait.
Les imitations l'ont conduit au style. C'est-à-dire, il a des styles, mais pas un style qui lui soit propre. Parmi ces styles, deux se reproduisent plus fréquemment : celui de Michel- Ange et celui de Raphaël. Il en a eu encore d'autres. Telle figure est de Lucas Signorelli, tel groupe de Filippo Lippi, tel autre d'un autre. C'est fort beau; mais pour lui un style serait meilleur, le sien. En un sens, l'emprunteur est riche, mais, par un autre côté, il lait voir ce qu'il doit, et l'on doute de sa fortune. Les grands banquiers sont sujets aux fortes faillites. Il est triste aussi, quelquefois, d'avoir emprunté de l'or pur et de ne frapper que de la très menue monnaie.
Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé ?
Devant un tableau qui représente quelque chose comme le Parnasse et qui est placé juste sur la belle copie du Parnasse de Raphaël, on se pose cette question.
On se la fait encore devant les médaillons, estimables d'ailleurs, représentant les Muses. Elles ont le mérite de rappeler les belles figures de la chapelle Sixtine, et le tort de ne pas soutenir la comparaison. Ces Muses michel-angesques, ou plutôt, comme on l'a dit, michelangées, très belles et plantureuses de corps et de membres, sont cependant, par la tournure et par le type, de pures Parisiennes, même des bou-
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levardières. Cela produit la sensation d'une paille dans l'œil et d'un vers faux sur l'oreille; l'admiration en est incommodée. Le peintre a vu les Muses du Vatican. Que n'a-t-il pris là ses types, puisqu'il ^e résignait à prendre? Parmi les antiques du Vatican, il y a un dieu dont Michel-Ange a refait la tête; il était donc très permis de mettre des têtes antiques sur des corps de Michel- Ange.
L'antiquité donnait aux Muses une expression noble, sereine et virginale. C'est ainsi qu'on les conçoit, et il ne fallait pas permettre à l'esprit de l'Opéra d'en ordonner autrement. Calliope, Euterpe, Polymnie, ne sont pas de l'Opéra; Terpsychore, même là, n'a pas le droit de rehausser son brodequin comme si elle rattachait sa jarretière; même là, Thalie ne va pas jouer le vaudeville. Thalie si respectée, on pourrait dire si vénérée par la statuaire antique, qui la montrait toujours sérieuse, son masque bouffon à la main, lassée et blessée de l'horrible tristesse des gens condamnés à faire rire!
Mais ces réflexions sont superflues. Nous regretterions qu'elles attristassent un homme de mérite qui a bien le droit d'avoir et d'imposer ses idées sur la décoration de l'Opéra. Il pourrait nous dire : Je voudrais vous y voir! Nous aimons beaucoup mieux que ce soit lui. On lui reconnaît un tempérament de peintre; il aura quelque jour une meilleure occasion d'en montrer le génie, et sur des sujets qui pourront le saisir plus vivement, il fera des œuvres qui lui appartiendront davantage. La seule chose que nous lui reprocherions bien aujourd'hui, et qui nous met la plume à la main, c'est l'invasion qu'il s'est cru autorisé à faire sur le terrain religieux. Nous savons qu'il a de nombreux exemples, et que, depuis longtemps, la peinture la plus profane ne s'est pas interdit les sujets les plus sacrés. Nous avons assez de chastes Suzanne, assez de filles de Loth, assez d'autres histoires bibliques, que des peintres plus ou moins indécents ont traités à leur manière; mais il n'est pas beaucoup
arrivé qu'on menât l'Ecriture et l'histoire saintes à l'Opéra. L'autorité y consent; le peintre a profité de la permission, c'est fâcheux pour son caractère. Cette irrévérence, peut-être inconsciente, n'a pas porté bonheur à son talent. Les deux tableaux dont il a pris le sujet dans l'Ancien Testament, et ce troisième où figure sainte Cécile, sont les plus malheureux de la collection.
David joue de la harpe pour calmer Saiil qui sent se réveiller sa fureur et crui va saisir sa lance; Salomé danse devant Hérode qui, charmé de son talent, va lui donner la tête de Jean-Baptiste. Il est malaisé de trouver l'à-propos de ces deux scènes et leur rapport avec la gloire de l'Opéra. La première n'est pas à l'honneur de la harpe, puisqu'elle parut en cette circonstance, même dans les mains de David, complètement impuissante à guérir un roi fou. Tout ce qu'on en pourrait conclure est qu'il ne faut pas conduire les rois fous à l'Opéra, les jours de harpe. Peut-être que le livret dont nous avons parlé plus haut donne une interprétation plus claire de la pensée de l'auteur. Il rattache le sujet à l'histoire de la musique. Ce serait donc pour insinuer que la musique de David ne valait pas celle d'Offenbach, recherchée des rois modernes; mais nous observons là-dessus que David n'était pas musicien. Il était poète et faisait chanter ses vers sur les airs du temps. Dans tous les cas, ce qu'il y a de positif, c'est que le tableau est mauvais.
Celui qui représente Salomé et la Danse n'est pas meilleur ni plus probant. Salomé était une jeune fille ; le peintre en a fait une grande diablesse chevronnée, capable d'être capitaine à l'ancienneté dans le corps des ballets. Elle est plus que nue, étant vêtue d'une gaze qui ne cache rien de ses formes absolument hommasses et disgracieuses. Elle exécute un pas de force qui la déhanche encore et qui va montrer au roi un dos de cent-gardes horrible à voir. Une danseuse affligée d'un pareil dos n'aurait pas l'imprudence de prendre un pareil costume, et il est de toute
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impossibilité qu'un roi quelconque, même libre penseur, soit enlevé par le spectacle hideux que va voir celui-ci. Il faut de la vraisemblance ! Si pourtant le peintre a voulu exprimer qu'il n'est rien d'abject et d'abominable qu'on ne puisse obtenir des gens qu'on amuse, et rien d'abject et d'abominable qui puisse rebuter les gens qui veulent être amusés, à la bonne heure! Mais la gloire de l'Opéra! Néanmoins le tableau serait bon dans la pensée, quoique immoral, si le peintre avait l'esprit de l'intituler : Le Vote du budget; titre peut-être un peu trop profond.
Le troisième tableau mérite moins la censure. Ecoutons le Constitutionnel. « Les étoiles laissent tomber » du ciel leurs douces lueurs pâles et blondes. La » jeune patricienne qui deviendra la patronne de la » musique, sainte Cécile, s'est endormie paisiblement » sur sa couche. Les anges de Dieu, vêtus de Ju- » mière, lui donnent, par leurs accords el leurs chants, » comme un avant-goût de la musique qu'elle enten- » dra là-haut. Cela s'appelle le Rêve de sainte Cécile. « Ce tableau fort innocent.... » Jusque-là, c'est le Constitutionnel surtout qui paraît fort innocent et doux comme les étoiles blondes. Mais ce sont de feintes douceurs. Il y renonce et se met à pincer assez malignement un abbé qui s'est scandalisé. Le Constitutionnel raisonne l'abbé. Ses raisonnements égayeront cet article, dont ils sont l'occasion. « Cécile, dit-il, après une vie conso,crée à la musique et à la piété, a été canonisée par l 'Eglise. C'est un honneur et un bonheur pour elle. Mais ce n'est pas comme sainte qu'elle a été introduite dans la décoration de l'Opéra, c'est comme musicienne. » Il atteste ensuite que le premier directeur de l'Opéra a été un cardinal, ce qui prouve clairement que l'abbé n'a rien à dire^ car un cardinal est plus qu'un abbé. Ce cardinal, premier directeur de l'Opéra, n'a certainement pas ignoré que les décorations, les costumes, les pièces, enfin tout l'opéra serait toujours très convenables, donc... Et c'est ainsi que les grands écrivains et les grands pein-
très sont d'accord. Le savant Sganarelle disait en son latin : Ut poesa picturis !
Certainement les arguments du Constitutionnel sont jolis, et pour rien au monde nous ne voudrions les détruire. Dans leur genre ils valent les thèses, Jes antithèses et les synthèses du décorateur de l'Opéra. Seulement, pour ceux qui recherchent la minutie historique, il faut remarquer que sainte Cécile, introduite dans la décoration de l'Opéra comme musicienne, n'était pas musicienne.
Elle a consacré sa vie à la piété, c'est vrai, elle s*est même avancée dans la piété jusqu'au martyre inclusivement, et c'est pourquoi elle a eu r honneur et le bonheur d'être canonisée par VEglise. Mais, quant à la musique, on ne voit nulle part qu'elle ait fait le même progrès, ni même qu'elle ait été musicienne du tout, niiac'quis a;ucun titre à la canonisation de l'Opéra, au contraire.
Un éminent personnage de l'Eglise, très savant, très artiste, très musicien en un sens, Dom G'uéranger, abbé de Solesmes, a donné un livre sur sainte Cécile. C'est un chef-d'œuvre d'érudition et de piété, dont la maison Didot a fait l'an dernier un chef-d'œuvre de typographie et d'illustration. On peut permettre à la littérature des feuilletons de ne pas connaître le chef-d'œuvre de Dom Guéranger; le droit d'ignorer tout ne va pas jusqu'à lui permettre d'ignorer le chef-d'œuvre de Didot. Rien dans ce livre n'autorise à mettre sainte Cécile au rang des musiciens d'opéra, ou comme compositeur ou comme exécutant. Il est dit cependant qu'elle chanta à ses noces, mais ceci n'est pas pour l'opéra. Elle célébrait ses noces après avoir fait le vœu de perpétuelle virginité, et pendant que les musiciens faisaient retentir l'épithalame, elle chantait en son cœur (non pas avec les chœurs), disant à Dieu ces paroles de David : « Gardez sans tache » mon cœur et mon corps, et faites. Seigneur, que » je n'aie point à rougir. »
Sainte Cécile a été donnée pour patronne aux mu-