PEINTURES POUR L'OPÉRA
sjciens parce que, suivant l'esprit élevé qui présidait aux confréries chrétiennes, la vierge martyre avait dédaigné l'art de la musique humaine, ou du moins senti l'impuissance de cet art pour louer Dieu, quoiqu'il semble, plus qu'un autre, avoir été révélé dans ce but. Qu'eût-elle pensé de notre musique d'opéra? Raphaël est entré dans cette idée haute et sublime. Il représente Cécile chantant dans son cœur des chants que la voix humaine ne peut formuler, mais que prennent les anges pour les porter à Dieu. Foulant aux pieds les instruments méprisables de la musique charnelle, elle laisse même tomber l'orgue. Tout privé des impressions de la chair et du sang et même du souffle humain, et ne prenant qu'aux sources immaculées de l'air la matière de ses accords, l'orgue cependant n'est pas assez pur; la sainte le dédaigne comme tout le reste. Nous sommes loin de l'opéra et des charnalités brutales que font hurler et grincer Scribe et Meyerbeer! Cantantïbus organis, Cœcilia in corde suo soli Domino decantabat, dicens : Fiat cor meum et corpus meum immaculatum ut non confundar.
Voilà celle que l'on introduit comme musicienne dans les décorations de l'Opéra. Le Constitutionnel trouverait peut-être encore que c'est un honneur et un bonheur pour elle, et qu'en tout cas c'est toujours fort innocent. Va pour innocent. Mais c'est encore davantage fort absurde. Autour de sa royale figure de sainte Cécile, Raphaël a groupé, dans un ordre et avec des types divins, saint Paul appuyé sur le glaive qui lui trancha la tête, saint Jean chantant l'Evangile du Verbe, saint Augustin traitant de la lumière de Dieu, sainte Madeleine avec le parfum précieux qu'elle versa sur les pieds du Christ; c'est-à-dire tout ce qui a le mieux connu le bonheur du sacrifice et le mépris des choses humaines, et tout ce qui a obtenu la grâce de conserver ou de recouvrer la pureté de l'âme et du corps. Ce n'est pas ce que l'on va chercher à l'Opéra et c'est pourquoi sainte Cécile n'y a que faire. Sur les murs de l'église et du monastère qu'il a dédiés à
sainte Cécile, dom Guéranger a gravé les paroles de David dont, le soir même de ses noces humaines, elle a fait l'épithalame de ses noces éternelles avec Dieu. Ces paroles si bien commentées par Raphaël, le peintre de l'Opéra ne voudrait pas les écrire sur son tableau. Il en serait le contre-sens odieux et risible. A quel but donc son tableau? Il ne suffit pas de copier Raphaël, aussi bon théologien que grand peintre, il faut le comprendre.
Du reste, le système de décoration de l'Opéra est conforme au système dans lequel l'Opéra fut bâti, et le même qui présentement inspire toutes choses : Un mélange de toutes les idées, point d'idée; toutes les profusions, point d'abondance; beaucoup de souvenirs, point d'invention; une extrême habileté de main, point d'art; du marbre, du bronze, de l'argent, de l'or, plus encore de papier, point de richesse. Luxe et misère! Un homme se présente entouré de nombreux enfants, hardis, lestes, bien habillés : quelle belle famille, quel patriarche ! Regardez mieux : cet homme est le directeur d'un hôpital d'enfants trouvés, ou d'une troupe de comédiens, ou d'un bagne. Rien n'est à lui. Tau to rite ^qu'il semble exercer ne lui appartient pas pour une heure et toute cette belle représentation ne produira qu'une heure d'amusement.