A PROPOS DE L'ARRIVÉE D'ALPHONSE XII EN ESPAGNE
22 janvier 1875.
Saint Augustin disait que César, dans sa puissance, dans ses victoires et sa liberté, était un ornement du monde. J'ose dire la même chose du Figaro. Il orne, il est orné, il fait connaître quantité d'autres ornements qu'on apprécierait moins sans lui. Récemment il a pénétré dans la salle à manger de M. de Bismarck. Qui a mieux montré cet ornement capital de la terre, en compagnie du grand farceur Hammerling (1), autre prodige et autre joie du globe teuton, que le reste du globe terrestre ignorait? Dans leurs pipes sœurs et dans leurs coupes jumelles, le grand chancelier et le grand mime, tout en s'admirant réciproquement, tantôt fument et tantôt boivent le genre humain qui les admire. Cela fait plaisir à voir et l'on connaît mieux le genre humain. On le pèse avec plus de certitude, on a plus de documents pour le juger, on se sent plus consolé de n'être que du genre chrétien.
Ce genre humain triomphant, désormais bien éloi
1. Fameux acteur allemand très en vogue à Berlin à cette époque.
gné de la « mythologie chrétienne », humiliée, entre tient dans une constante allégresse d'autres beautés dont il n'est pas moins fier. Figaro nous le donne en peinture. Tous les jours au moins une fois, il entre pour nous dans le boudoir fumant de Cidalise (car la princesse Cidalise fume et boit comme le prince de Bismarck et le prince Hammerling), et il nous décrit sa personne et ses mœurs. Nous savons où elle achète ses cheveux et ses perles, combien elle les revend, comment elle sort de la belle société par la Salpêtrière, ou de la vie par la fenêtre. Que de voluptés, que de victoires et que de dépôts de bilans; que de Sainte- Hélène et que de Saint-Lazare dans ces vies princières 1 Figaro nous raconte tout cela. C'est son côté chrétien, et la raison sans doute de ses abonnements ecclésiastiques. Quand une belle existence est à son faîte, nous autres, petit peuple, nous sommes tentés de trouver un peu d'injustice dans ces innombrables splendeurs. Nous nous ennuyons d'être tant fumés et tant bus, et de toujours bourrer les pipes et remplir les verres, sans bien voir où sera notre profit. Mais nous verrons la fin, Figaro nous en fera le conte, voilà son utilité. Autrement, il serait immoral. Trop de gens, parmi ses 70.000 abonnés, voyant les grands avantages de l'inconduite, voudraient à tout prix fumer et boire. Les spectacles de la fin, heureusement, raffermissent la vertu. Aux exécutions et enterrements des ornements du monde, elle se refait. Elle comprend que quelque chose, quelque part, dédore le chrysocale, que la rouille et le vert-de-gris rongent ces faux bijoux, et ainsi la pauvre espèce des honnêtes gens consent à supporter sa honteuse existence d'or pur.
Ce n'est pas que je conseille la lecture du Figaro. Non, certes. Je la trouve périlleuse, et j'ai osé m'en ouvrir à M. de Villemessant. A mon avis, les leçons de la foi ne sont pas suffisamment saisissantes pour tout ce peuple qu'il enveloppe des odeurs du tabac et du vin consommés par le petit nombre des
élus. Il a méprisé mes scrupules et redoublé ses insalubres vapeurs. J'appréhende que lui aussi ne veuille un jour déposer son bilan. Il passera le sceptre, comme firent défunt Bertin et défunt Havin, qui eurent des émules, mais pas d'autre égal. J'avoue d'ailleurs que cette lecture est pour moi très saine. Figaro me tient lieu de tous les vaudevilles, de toutes les opérettes, de tous les opéras, et je n'ai pas la fatigue du gaz.
Je ne saurais dire avec quel agrément je viens de lire une relation que lui envoie son attaché auprès du fils de dona Isabel, provisoirement roi constitutionnel de Madrid par un prodige prévu, mais prématuré. Cet attaché ou reporter, sorte d'écrivain à la course, plus important et mieux informé qu'un ambassadeur, est celui q'ui a jadis rendu compte de l'immortelle entrevue de M. de Bismarck et du grand Hammerling. Sa relation de Barcelone est un autre chef-d'œuvre. Elle sent moins la pipe et la bière, et resplendit d'un soleil de gala aussi brillant que le gaz, mais ce n'est pas une scène moins profonde de cette comédie de la mort que notre siècle voit jouer en tant d'endroits et par tant d'acteurs. Nous voyons comment se fabrique publiquement un roi constitutionnel, c'est-à-dire un roi qui doute de pouvoir régner et duquel ne veulent pour roi ni ceux qui le voient faire ni ceux qui le font. Cela est pris sur le vif avec un air de bonne foi qui est la haute perfection du mensonge. On jurerait q;ue l'auteur croit le premier, et à l'heure qu'il est, je ne suis pas du tout persuadé qu'il s'avoue la haute farce dont il fait toucher les ficelles. L'habile homme! Impossible de prendre un fantôme plus au sérieux, de se mieux moquer de ceux à qui il distribue la louange, de ceux à qui il vend sa copie, de ceux qui la lisent et de ceux qui penseraient que dans cette moquerie sans limites il se fait grâce à lui-même. Je me redis la phrase de Chateaubriand sur Pascal : Cet effrayant génie se nomme Périvier.
M. Périvier, presque aussi grand pour moi que le
grand Hammerling lui-même, s'embarque donc à Marseille, sur la propre galère alphonsine, gréée à la royale avec toutes sortes de ficelles démocratiques, sachant bien qu'il est Figaro et voulant le laisser voir, convaincu qu'il est en même temps Dangeau, et que son infant est le propre fils du feu roi Louis XIV, et qu'il en va conter des merveilles pour de vrai. Cette situation inimaginable lui fait prendre des tours et des attitudes difficiles à imaginer. Dangeau romantique et pétulant, Figaro religieux, monarchique et plein d'amour et de respect pour le noble sang de ses maîtres. Je voudrais redire tout le voyage. Sous la perruque de Dangeau, la résille de Figaro est cachée. Des effluves de barbier s'en échappent, peut-être à dessein et tempèrent délicieusement la gravité diplomatique du propos général. Qu'on se rappelle la scène où Figaro gimule l'ivresse : Fi doncl c'est l'ivresse du peuple, dit Almaviva. — C'est la vraie, c'est la bonne, monseigneur, reprend l'aimable garçon en reprenant l'air gentilhorhme. On dit la messe à bord, il s'y tient fort bien et se montre disposé à croire aux miracles; c'est plus monarchique. A bord, « la majesté du culte catholique m'a paru plus imposante peut-être que sous les voûtes de nos vieilles cathédrales gothiques. Un peu en avant du reste de l'assistance, le roi, debout, suit attentivement la messe sur un livre d'heures richement relié. Un coussin de serge verte est placé devant lui pour lui permettre de s'agenouiller ». Et Figaro aussi s'agenouille ! D'où vous pouvez assez conclure que quand viendra en France un roi tricolore, il sera bien forcé d'aller à la messe pour contenter l'âme de son sujet Figaro.
Nous arrivons à Barcelone par une belle aurore d'opéra. Canons, fanfares, poésie à pleines rames.
Avez vous dans Barcelone
Une Andaloiise au teint bruni ?
M. Périvier voit des quantités de Catalanes qui va-
leat bien des Andalouses. Que d'épaules, surtout, et quelles épaules! Ce spectacle est troublant. Ce n'est plus Dangeau, c'est Musset, jeune et hennissant. L'expression est de Bossuet. 0 heureux Alphonse, heureux roi de tant d'épaules ! Telle de ces épaules a des yeux. Ahl
Rien que pour toucher sa mantille De par tous les saints de Castille, On se ferait rompre les os.
Il y aurait là le sujet d'un livre : De l'influence des épaules sur la prospérité de la monarchie alphonsine : « Elles semblaient folles. Elles tenaient toutes « à la main leur mouchoir blanc, acclamant leur jeune « souverain avec les plus charmants sourires. J'en ai « entendu : « Ah I comme il est joli, comme il est gra- « cieux 1 » Quelques vieilles pleuraient silencieuse- « ment. On lançait des fleurs, des pièces de vers, des « adresses échevelées; on lâchait des pigeons blancs. » Rue Sainte-Anne, « vieille, étroite, sombre, bien frap- « pée du cachet espagnol, trois petits enfants vinrent « offrir au roi un bouquet, aussi gros pour le moins « que l'un d'eux. » Et piuis, niez les sentiments monarchiques de ce peuple pour cet infant, monarchiques constitutionnels, bien entendu. Avez-vous entendu dire que jamais trois enfants si petits aient offert un bouquet aussi gros qu'à un roi qui ne serait pas constitu tionnel? Les enfants ont le sens de l'avenir. Autre preuve : « Les gamins sont suspendus comme d'é- « normes fruits à toutes les branches des arbres. ».
L'armée fait ombre à ce brillant tableau d'une allégresse publique indiscutable. Le véridique M. Périvier laisse voir qu'il n'est pas content de sa tenue. L'armée vient de se battre contre les carlistes. Elle est fatiguée, elle a marché vitel « Les soldats por- « tent des uniformes tachés de poussière et mal ra- « pièces, leurs figures maigres, tirées, hâlées, leurs « chaussures déformées par la marche (rapide) té- « moignent éloquemment de la dure campagne qu'ils
« viennent de subir. « Très peu ont mis des bas pour « la circonstance. En général, le pied noir et durci « comme la corne d'un cheval, ressort le long de « la file d'une façon assez disgracieuse. » Les officiers sont mieux. Ce n'est pas qu'ils /n'aient couru comme leurs hommes, mais ils ont « beaucoup de dis- « tinction ». En effet, ce sont de grands faiseurs de rois, de généraux et de dictateurs. La seule critique que M. Périvier leur adressera, « c'est de rouler continuellement des yeux féroces autour d'eux, sans qu'on « puisse deviner au juste pourquoi ». M, Périvier ignore sans doute le commandement de « face féroce à l'ennemi » usité dans l'armée espagnole. Il est d'une grande utilité; c'est lui qui a remporté contre les carlistes toutes les victoires que Serrano a racontées à VAgence Havas, et qui jadis fit plier M. le duc Decazes. L'Univers en a su quelque chose.
Par exemple, lun personnage frais, tranquille, allègre et point fatigué, c'est le général Martinez Campos, marquis de Sagonte et prochainement sans doute duc de Pronunciamiento. Il est venu voir le roi à bord, sa visite a fait sensation.
« Il s'élance sur le pont avec une allure remarquablement décidée. Il porte le costume de capitaine général, chapeau à plumes, ceinture rouge à glands d'or, culotte blanche, hautes bottes molles. Les traits de la figure dénoncent une énergie peu commune ; le nez et les lèvres semblent plutôt appartenir à la race indienne qu'à la race espagnole; les épaules sont celles d'un athlète; le teint est bronzé par je ne sais combien de campagnes. L'homme paraît être pou?- le moment d'excellente humeur. On l'entoure, on l'embrasse, on lui donne l'accolade avec des transports d'enthousiasme, mais il se débarrasse d'un coup d'épaule des entraves de ses admirateurs et s'élance plutôt qu'il ne marche vers le cabinet du roi II est reçu immédiatement. Alphonse XII lui serre la main de la façon la plus expressive et s'enferme avec lui
pendant plus d'un quart d'heure. Quand cette entrevue fut terminée, le roi monte enfin sur la dunette «t cause encore quelques instants avec Martinez Campos, qui paraît de plus en plus rayonnant ».
Hum 1 II y en a davantage ; mais cène sont plus guère que les aventures de M. Périvier, et je crois que je n'ai pas besoin d'aller plus loin; on a vu l'homme, il fait entrevoir l'avenir. Ce personnage, de bonne humeur comme un soleil levant, qui se débarrasse d'un coup d'épaule de la foule adulatrice et qui sent que la fortune s'est enfermée dans sa Culotte blanche, c'est le beau Serrano à son aurore, et Alphonse XII probablement n'est déjà plus qu'une pièce de son équipement. Qu'il est joli, qu'il est gracieux ce nouveau roi d'Espagne!
Mes remerciements à M. Périvier.
P. S. — Un dernier article nous donne l'entrée du roi à Madrid. C'était froid. Rien n'a valu la chaleur de Barcelone. A Valence, c'est à peine si les dames, toujours enthousiastes, étaient jolies. Plus d'épaules! A Madrid, on a vu des ouvriers sur un char à quatre chevaux portant l'inscription suivante :