III. — RÉAPPARITION DE VUnivers
19 janvier. — 19 mars 1874.
Quand un officier a subi les arrêts, il doit sa première visite à l'autorité qui les a imposés. Nous irons tout à l'heure saluer la puissance discréditionnaire de M. de Broglie. Mais d'abord rendons grâces à saint Pierre. Dans quelque médiocre condition que l'on vive, vaincu et mutilé par les tumultes du temps, c'est une grande chose d'être catholique; une chose de grand honnetir et de grande sécurité. On se tient de-
^bout, on sent des cœurs autour de soi; combattant le bon combat, on a une espérance assurée de victoire. Nous venons d'en renouveler l'épreuve. Il y a deux mois, frappés inopinément, nous levions les yeux, pour nous consoler, vers notre vrai juge, plus désarmé que nous et plus menacé. La justice est néanmoins venue, haute et triomphante.
Il y a des hommes d'inimitié, incapables de toute grandeur et de toute énergie, mais tenaces dans le mal. Dante a écrit d'eux : Regarde-les et passe.
Nous voudrions suivre le conseil du poète à l'égard de M. le duc de Broglie. Nous tâcherons du moins de ne pas nous arrêter longtemps. La situation de ce ministre nous semble chétive. Dans une lettre écrite pour la publicité, qu'il a ensuite retirée piteusement, mais que nous avons, il exprime un regret « profond ». C'est lui qui est la victime. Il a été contraint par de cruelles nécessités. Il devait à tout ]^rix arrêter une polémique ardente, etc., etc.
Il faudrait de bons papiers, qui ne sont pas produits, pour nous persuader que l'empire d'Allemagne, si terriblement victorieux, se soit cru menacé par une « polémique ardente », qu'il ait voulu ajouter une- suspension de VUnivers à tant de trophées, et que la paix générale ait tenu à cela.
Premièrement VUnivers n'a point fait de polémique ardente. En combattant la politique anti-catholique de l'empire allemand, il s'est défendu d'attaquer personnellement l'empereur et môme M. de Bismarck, trouvant fort ridicule toute insolence à l'adresse d'un ennemi dont on ne sera pas de si tôt vengé. Nous demandons qu'on soit patient et ferme, nous ne sommes ni outranciers ni revanchards. Secondement, quand cette polémique ardente aurait été la nôtre, le ministère n'était pas dispensé de nous avertir avant de frapper. Avec la liberté de la presse, mettre le feu est un droit de tout le monde. Chaque matin, mille journaux en usent plus que nous, et ne sont pas suspendus pour cela. Il fallait au moins nous dire que
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notre feu brûlait plus que les autres et que l'état de siège nous conseillait d'éteindre nos brandons. Quelle loi interdisait cette prévoyance? Et s'il n'y avait pas lieu, pourquoi nous punir d'un crime dont on ne pouvait nous accuser? Et si cependant la « diplomatie » pressait, pourquoi ne pas répondre noblement, devant toute l'Europe, que rien ne saurait contraindre un ministère français, à frapper des citoyens qui n'ont commis aucun acte répréhensible aux yeux de la loi?. Un ministère français doit estimer qtie le droit et la propriété des citoyens français sont encore quelque chose. M. le duc de Broglie en eût témoigné par cette déclaration, et si elle avait dû le faire tomber, il aurait emporté les regrets et les respects de tous les gens de cœur. Pour nous, nous n'eussions pas accepté le sacrifice. Dans ces cas-là, on s'offre volontiers. Ce n'est pas la même chose d'être trahi et diffamé par son propre gouvernement, ou de se livrer soi-même pour le salut commun.
Nous n'insistons pas. Détournons plutôt nos yeux de ces décadences atroces. Au fond, nous croyons qu'il y a eu ici plus de rancune catholique libérale que d'insistance diplomatique. L'inscription de la Roche-en-Breny, « absente de corps, présente d'esprit », a inspiré cette équipée. Pour effrayer mieux, M. le duc de Broglie a eu trop peur. On a beau s'intituler « gouvernement du maréchal Mac-Mahon » ; de tels procédés n'ont rien de militaire, et le maréchal ignore assurément quelles trames s'ourdissent sous le couvert de son autorité.
Ce point de vue explique la réédition de certain écrit dont on a inondé le clergé trois jours après la suspension du journal. Tandis que le ministère prétendait ne nous avoir frappés qu'à titre d'holocauste, ce que nous aurions accepté sans nous plaindre, cet écrit incroyable nous accusait de calomnier une autorité sacrée. Détournons encore les yeux; nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre dans le moment même où la bénédiction nous vient.
En somme, nous avons la bénédiction de Pie IX, M. de Broglie balbutie des explications qu'ensuite il retire, et nous revivons avec la sympathie de nos frères. Tel'est le résultat de la campagne. Nous sommes bien forcés d'avouer que ce n'est pas encore le martyre, et la colère excitée par l'injustice, dans le premier moment, est fort apaisée.
Si nous vivrons longtemps, c'est de quoi nous ne pouvons répondre. Il nous a toujours paru que VUmvers était destiné à périr de mort violente, non qu'il cherche une telle fin, mais parce que véritablement il a beaucoup d'ennemis. Nous ne garantissons m M. de Broglie repentant (peut-être ne l'est-il plus!) m les autres. Le passé nous menace, l'avenir davantage. Sans avoir jamais enfreint aucune loi, sous quatre régimes différents, la foudre libérale est tombée sur nous et n'a fait qu'un tas de p^oussière des garanties de la liberté. Louis-Philippe, à qui nous ne faisions pas la guerre, nous a intenté un procès criminel devant la justice pour l'annonce d'une brochure qui allait paraître. Napoléon III, dont nous n'étions pas les ennemis, nous a supprimés sans procès, parce que tel était son plaisir, et il a paru un souverain très juste et un politique très grand, qui protégeait comme il faut la religion et la société. La Commune, représentée par Raoul Rigault et le Moussu, nous a fait rentrer dans les catacombes où elle enterrait civilement la civilisation. Enfin, le septennat réparateur, conservateur et libérateur, nous a suspendus sans avertissement, sans raison, sans prétexte et sans responsabilité. Louis-Philippe a eu la palme de l'hypocrisie judiciaire, Napoléon la palme de l'hypocrisie autori taire, la Commune la palme de l'hypocrisie logique. A quelle palme prétend M. le duc de Broglie? Nous éviterons de le dire pour n'être point téméraire. Quant à la liberté de la presse, nous savons ce que c'est.
Mais à chaque jour suffit sa peine. Nous reparaissons malgré les mauvais présages et nous cinglons vers cet avenir peu rassurant. Frappés toujours, mais
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nous obstinant toujours à être libres, nous y mettons le prix et nous le sommes... de temps en temps. Nous renaissons tels que nous avons vécu, tels en religion, tels en politique, tels contre les conservatorismes et contre les libéralismes qui perdent la France, le monde et la liberté. Si la Prusse se met de la partie comme M. de Broglie l'assure et ne rempêchera certainement pas, il est clair que nous ne serons pas les plus forts, mais nous ne fuirons pas. Les vainqueurs désarment les vaincus pour éviter de les tuer. Des vaincus à qui on a laissé une plume dans la main et qui gardent l'Evangile dans le cœur, ont interrogé leur conscience et doivent affronter le sort.