V, — M. BUFFET « FAUX-MONNAYEUR
10 mars 1875.
Les journaux bien informés savaient sans doute ce qu'ils disaient hier matin en racontant la formation du ministère Buffet. Ils articulaient les noms, désignaient les postes, précisaient les heures. Le Figaro,
dont c'est le métier de savoir tout, et même davantage, défilait tout, et le reste. Il célébrait les ministres nouveaux avec si peu de retenue, il les trouvait si beaux, si sages:, si savants, si purs, si mignons, qu'il devait les croire sérieux. On eût dit qu'il venait de causer avec eux et d'en tirer directement la noaveile. La nouvelle était donc fondée. Impossible qu'elle ne le fût pas. On ne vante ainsi que des gens qui vivent et qni peuvent donner des permissions.
Oui, mais ce qui est vrai quand on l'imprime, souvent n'est plus vrai quand il est imprimé. Nous avons été nous-mêmes, parfois, assez bien informés pour éprouver à notre tour cette infortune quasi quotidienne des nouvellistes. Or, depuis hier soir, la nouvelle, certaine jusqu'au moment où nous écrivons, c'est gu'il n'y a. ni nouvelle nouvelle, ni ministère nouveau, ni ministère possible. Il se fera sans doute, mais comment il se pourra faire, on ne le voit pas. De tant de grands hommes qui devaient, fournir des ministres charmants, rien ne reste, sauf la République. Ils l'aimaient trop, ou pas assez, ou ne pouvaient pas la servir ensemble, ni se voir en peinture. Il ne leur a été possible de s'entendre que pour la proclamer, mais sans se parler. Faite, il s'est trouvé que pas un ne l'avait comme la voulaient les autres, ni comme il la souhaitait lui-même. 0 institution nécessaire, inévitable, indispensable! seul gouvernement de tous par tous, unicfuement cher à tous! Seulement il arrive, quand la république est faite, que les vrais républicains sont ceux qui ne l'ont pas votée et qui ne la voteront jamais.
On prête à M. Dufaure un mot de bon sens. Il aurait dit hier : « Nous n'avons plus qu'à appeler le roi. » C'est vrai. Cependant, il y aurait autre chose qui pourrait nous mettre d'accord : ce serait un fondé de pouvoir, universel, héréditaire et perpétuel.
M. Buffet, l'homme de la situation, le géant des Vosges n'est plus. Ce fut M. Buffet qui, sous l'empiïe, fit entendre qu'on pouvait donner au Pape un nouveau
titre : Pie, le faux-moiinayeur ! M. Buffet est d'ailleurs un homme capable et chrétien; mais ces légèretés se paient argent comptant. Voilà donc que M. Buffet, faisant la république, a fait de la fausse monnaie, et lui-même n'a plus cours. Nous le comparions hier au héros de Trézène. Comme Hippolyte, bon jeune homme, « il était sur son char, » du moins, il y allait être. « Sur le dos de la plaine liquide^ » soudain le monstre apparaît, soudain la bagarre éclate; non seulement les gardes mais les chevaux prennent peur, absolument comme au Théâtre-Français. « Ces superbes coursiers » tirent à dia et à hurhau, Dufaure de ci, d'Audiffret de là.
On dit qu'on a vu même, en ce désordre affreux, Un Dieu qui d'aiguillons pressait leurs flancs poudreux, L'essieu crie et se rompt. L'intrépide Hippolyte Voit voler en éclats tout son char fracassé ; Dans les rênes, lui-même, il tombe embarrassé... Excusez ma douleur. .
On croirait entendre non pas Théramène, mais M. de Villemessant. Car M. de Villemessant était le propre Théramène de M. Buffet, jadis son précepteur, hier son confident, demain le plus précieux de ses journalistes.
Et c'est fini; et M. Buffet est défait,
Traîné par les chevaux que sa main a nourris.
Ces chevaux que M. de Villemessant se préparait à chérir !
Maintenant, que va-t-il arriver? Nous n'en savons absolument rien. Quand M. Buffet est en compote, et quand M. le duc Pasquier peut se trouver malade, que nous importe le sort de M. le vicomte de Cumont ou celui de M. Grivart?
On peut d'ailleurs reviser la constitution, ou demander à quelque docteur une potion quelconque pour se procurer dix ou quinze jours de vie.
Ahl pauvre France :
Triste objet où des dieux triomphe la colère.